"Miserere">premier prix 2015 du concours de nouvelles de "Mauves en noir" en 2015, repris dans le recueil "Fausses notes" en 2022.
J ’ai toujours eu peur du noir. Bien sûr, tous les gamins en ont plus ou moins peur. Mais moi, ça prenait des dimensions dramatiques. Dans le noir, comme je ne voyais plus mon corps, je finissais par croire que je n’en avais plus. Plus grave, je prétendais que mon esprit aussi devenait tout noir. Et donc je pensais que je n’en avais plus, ce qui était stupide, et pour cause. Le plus gênant, en tout cas pour mes parents, était qu’en phase noire, je devenais fort bruyant et turbulent. On me disait même dangereux, ce qui me paraissait excessif et injuste. Mon père, qui n’était pas une lumière, et qui buvait comme un trou, trouvait tout ça trop obscur et préférait s’en désintéresser. Ma mère, de son côté, passait son temps à broyer du noir. Elle ne comprenait donc rien à ma manière de le garder en un seul morceau, pour en nourrir mes angoisses. Alors, pour éclaircir tout ça, on me confia à un spécialiste des ténèbres, un psychiatre. D’emblée, le projet de faire la clarté sur le noir ne me parut pas une idée lumineuse.
Cet homme-là était à la fois inquiétant et distrayant. Après m’avoir traité de scotophobe, ce que j’avais d’ailleurs mal interprété, il m’expliqua sa théorie. Il y avait, selon lui, deux types opposés de phobiques du noir. Ceux qui le concevaient comme un plein, par exemple comme un mur contre lequel on allait s’écraser, de préférence la nuit. Ceux qui le ressentaient plutôt comme un vide, comme un trou dans lequel on allait tomber. Comme cet homme pratiquait le redressement de comportement par exposition progressive, il était important pour lui de savoir de quel genre je relevais, pour savoir à quoi il fallait m’exposer. La méthode d’exposition, ça consiste à vous faire entrevoir une araignée de loin le premier jour. Deux araignées d’un peu plus près le deuxième jour, trois d’encore plus près le troisième, etc. Petit à petit, on rapproche et on multiplie. On est guéri quand on est capable d’en tenir une poignée dans la main. En fait, il n’y a pas beaucoup de gens qui arrivent jusque-là, et ça demande beaucoup de temps. Évidemment, c’est un exemple. Les araignées ne me dérangeaient pas trop, à part le fait qu’elles sont souvent noires. Mais c’est en si petites surfaces.
Il fallait donc découvrir si j’étais hanté par le fait de m’écraser contre le noir ou de tomber dedans. Il me fit alors passer le test du camion. Ça se passe juste dans la tête. Il faut s’imaginer transporteur de trous noirs en retard de livraison. On est donc dans son camion plein de trous. On va un peu vite, puisqu’on est en retard. La nuit tombe brutalement, et on a l’impression d’un seul coup de se retrouver devant un mur noir. Deux solutions, piler ou pas. Si on ne s’arrête pas net, on s’écrase contre le mur. Mais si le conducteur stoppe brutalement, tous les trous transportés à l’arrière lui tombent dessus et l’engloutissent. Le choix qu’on fait permet donc d’identifier sous quelle forme on a peur du noir. Eh bien moi, sans hésitation, je préférais rentrer dans le mur. D’ailleurs convaincu qu’un mur, ça se traverse éventuellement, et donc on peut se retrouver de l’autre côté. Mais pas un trou. Parce qu’un vrai trou, c’est un trou sans fond, comme on dit. Sinon, ce serait juste une concavité, pas un trou en vrai. J’étais donc un phobique du noir du deuxième genre. Le noir comme trou, comme vide, comme rien. D’ailleurs, un mur peut être de n’importe quelle couleur, tandis qu’un trou c’est forcément noir. Parce que si ça avait une quelconque couleur, ce serait la couleur de quelque chose qu’il y aurait dedans ou autour, donc ce ne serait pas la couleur du trou lui-même, qui lui n’est rien. Il est clair que l’unique vrai noir, c’est le noir du trou.
Le psy avait du mal à suivre. Bien que thérapeute, il se voulait cartésien, aux idées claires et distinctes. Il semblait difficile pour lui de sortir de ses schémas tout faits. Alors, il crut pouvoir se venger de son incompréhension de ma conception des trous en revenant à des choses bien calées. Il essaya donc de me faire croire que la peur du noir en mur était peur de mourir, alors que celle du noir en trou relevait de l’angoisse sexuelle. Il fut vexé que je lui fasse remarquer que quand on parlait de mettre quelqu’un dans le trou, c’était plutôt pour l’enterrer. Ce qui n’était que médiocrement sexuel. Il me fit donc le tour de passe-passe très utilisé quand on veut avoir l’air savant alors qu’on n’y comprend rien. Il me fit le coup de l’ambivalence et de l’identité des contraires. Sexe et mort, mon jeune ami, c’est les deux extrémités du même trou. Alors là, je n’étais pas du tout d’accord. S’il a deux extrémités, ce n’est plus un trou, c’est un tuyau.
Comme c’était quand même un homme qui se voulait consciencieux, il entreprit un plan pour m’exposer progressivement. Il conçut des étapes clés pour ma reconquête de la maîtrise des trous. Ce n’était que de cette manière que je pourrais me sortir du noir. Vu ce que je lui en avais dit, il eut l’idée de prendre le tuyau comme premier degré d’exposition. Bien sûr, un tuyau, ce n’est qu’un faux semblant, une sorte de trou provisoire, puisqu’on peut en ressortir de l’autre côté. Mais c’est une première approche. Il avait des arrangements avec des entreprises, tout-à-l’égout, transports de carburants, ou autres, qui utilisent de très longs tuyaux, suffisamment longs pour qu’il fasse très sombre au milieu. Elles lui permettaient d’utiliser gratuitement leurs tuyaux en attente pour y faire ses séances d’exposition. Certains chefs de service y assistaient même avec mélancolie. Ils y auraient bien fait passer quelques-uns de leurs salariés, mais le droit syndical s’y opposait. Avec les tuyaux, on utilisait la même méthode que pour les claustrophobes, il fallait traverser de l’intérieur. Sauf que là, en plus, on mettait le tuyau petit à petit en pente, pour qu’on ait l’impression de tomber. Parce qu’un trou dans lequel on n’a pas peur de tomber, ce n’est pas un trou digne de ce nom. Mais cette exposition-là ne me faisait pas grand effet. Si vous êtes sûr que le noir est juste un passage, c’est comme avoir l’interrupteur à côté de son lit, on ne peut guère être troublé.
Chose peu courante, ce psy-là était un imaginatif. Il me fit subir l’expérience de tomber dans toute une variété de trous, réels ou symboliques. C’est comme ça que je me suis retrouvé, entre autres, assistant d’un ramoneur, voyeur de serrure, en stage dans un service de coloscopie, inscrit à un séminaire sur les finances publiques. Une des explorations qui m’a cependant le plus marqué fut celle de comédien. D’abord, parce qu’on tombait dans un cas très spécifique, celui du triple trou noir. À l’extérieur, le grand trou et le petit trou. Déjà ça, c’est une distribution qui donne à penser. À l’intérieur, un trou de la taille qu’on voudra. Tous les trois aussi angoissants. Le grand trou noir, c’est celui de la salle pleine de monde que vous ne voyez pas. L’expérience anxiogène du noir qui vous regarde anonymement. Le petit, plus hypocrite, c’est le trou du souffleur. Il vous regarde aussi, mais en prétendant vous aider à ne pas sombrer totalement quand vous êtes en perdition. Alors qu’à ce moment-là, il ne sert à rien, puisque vous êtes perdu. Le troisième, le trou interne, c’est le trou de mémoire, celui qui vous hante même quand il n’est pas là. Ce qui m’avait le plus marqué, dans ce harcèlement de trous, c’est que subir ce trou noir là, celui dans la mémoire, on appelait ça aussi avoir un blanc. C’était troublant.
Ça me ramenait à mes obsessions sur l’absence de couleur des trous. Moi aussi, j’avais eu ma période de doute sur ce sujet. C’était ma grand-mère qui m’avait embrouillé. Une vieille excentrique qui croyait paraître élégante avec sa prononciation affectée. « Jeu neu sais pas queu teu dire, mon garçon. » Elle me le disait quand même. Elle m’avait tant de fois raconté la grande émotion de sa jeunesse. « Ah, miserere, mon garçon, ce trou bleu devant le trou vert de La Callas !... » Elle avait l’air tellement sûre d’elle avec ses trous multicolores. Elle m’avait montré des photos de la dame. Pour autant qu’on puisse en juger sur des photos en noir et blanc, elle semblait y être vêtue de noir. Mais alors, je n’osais pas du tout poser de questions sur son trou vert. J’avais vraiment peur qu’il s’agisse de quelque chose de tout à fait inconvenant, et elle aurait bien été capable de m’expliquer. C’est que la grand-mère était une délurée.
Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains, et lui ai confié que personnellement, je ne croyais qu’aux trous noirs. Qu’à la rigueur, sous l’émotion, on pouvait en être ébloui. Et, par compensation, trouver ça si troublant qu’on en avait des visions de trous blancs. Mais alors, pour les autres couleurs, je lui expliquai pourquoi ça ne me paraissait pas possible. Un trou, c’est du rien, et rien, ça n’a pas de couleur. Donc c’est noir. Ma brave mère-grand éclata de rire. Il lui fallut quelques instants pour s’en remettre. Elle me résuma donc l’affaire une nouvelle fois. Elle avait sa plus grande émotion en 1953, à la Scala, en écoutant La Callas. Elle préféra me mettre le reste par écrit, puisque je semblais avoir des difficultés avec sa prononciation. « Quel trouble devant son Trouvère. Ah, ce Miserere… »
Elle avait un enregistrement. Une petite vidéo qu’elle me fit écouter. La dame en noir chantant le Trouvère était en effet très troublante. D’une certaine manière, elle y faisait sentir le désespoir comme un vaste trou sans fond. « Ou bien, unie à toi pour toujours, Je descendrai dans la tombe. » J’en avais tiré deux grandes leçons. D’abord, que la grand-mère ne prétendait pas du tout qu’il y ait d’autres trous que noirs. Mais aussi qu’il y avait décidément bien des manières d’être un trou. Indirectement, ce souvenir d’enfance me rabibocha presque avec le psy. C’était un mélomane, et la voix de La Callas comme transcription sonore d’un trou noir et sans fond, ça lui parlait.
En plus, comme c’était un vrai professionnel, il en profita pour enchaîner sur le symbole de la dame en noir. Est-ce que je n’avais été troublé que par sa voix ? Pourquoi l’idée qu’elle ait pu avoir un trou vert m’avait-il tant déplu ? Sur le second point, je ne savais que dire. Mais sur le premier, je pouvais répondre. Ses mains, sa manière de bouger, ce nez d’une laideur bouleversante, sa façon d’ouvrir et de fermer la bouche, cette silhouette pathétique. Tout en elle était trop noir, tout était troublant. Oui, cette femme était désirable à en mourir. « Vous voyez jeune homme, dès qu’on cherche autour du trou, on en vient au désir sexuel. »
Comme il était tout de même antipathique, j’eus alors droit à une véritable phénoménologie du trou. C’était un psy cultivé et finalement aussi dérangé que moi. J’appris donc que les trous ne laissent vraiment personne indifférent. Il paraît même que Sartre avait d’abord, pour « L’être et le néant », songé au titre de « Ontologie du trou. » Quand on le lit en entier, on se dit que c’était une bonne idée. Les trous sont en quelque sorte le secret du monde. Mais notre mauvaise foi, notre peur peut-être, nous en font inverser la vision. On a l’habitude de considérer le trou comme un manque dans du plein. Mais c’est l’inverse, c’est le trou qui parvient, par l’illusion optique de ses bords, à faire croire qu’il y a du plein autour. Il se fait passer pour un autre. Cette manière de se masquer lui est nécessaire pour être vraiment un trou, puisqu’en lui-même, il n’est rien. D’où les erreurs de perspective. C’est par exemple comme ça que Courbet avait cru nous montrer l’origine du monde. Mais il s’était trompé, il ne nous en avait montré que les bords. On ne peut lui en vouloir de ne pas avoir su peindre le noir originel, c’est difficile. Depuis, avec les progrès de l’art, on y est presque arrivé. Il y en a une représentation assez réussie dans un grand musée parisien. Le tableau s’appelle « Monochrome noir ». Savamment éclairé, la ressemblance est, parait-il, troublante.
Ma thérapie connut bien des péripéties. Peut-être un jour en écrirai-je une Odyssée. Elle se termina malheureusement de manière catastrophique, m’abandonnant à mi-chemin dans mon exploration des trous. Je sais bien que c’est une affaire dont on ne peut espérer toucher le fond, mais j’en fus néanmoins désolé. Cet homme-là se faisait bien sûr payer, comme ses confrères. On ne soigne pas les gens simplement par philanthropie. Outre que c’est normal de gagner sa vie avec son savoir-faire, il enrobait l’affaire comme le font certains, en disant que le fait de payer était un ressort clé de la guérison. Ça date de Freud, toute une symbolique scatologique pour dire qu’on ne peut gagner son salut qu’en mettant de l’argent dans le trou. Mais le mien poussait le bouchon un peu loin. Il voulait être payé en liquide, ça renforce le symbole. Accessoirement, ça aide pour la déclaration d’impôts. Alors cet homme avait sur son bureau une espèce de grosse tirelire rose en forme de cochon, avec une fente à l’arrière du dos. Il préférait de la monnaie. Moi, monnaie ou billet, je m’en foutais. C’était ma mère qui me filait l’argent pour se débarrasser de mes noirceurs. Un reste de remords tardif, peut-être. Mais les pièces dans un trou rose, j’avais trop de mal. Il savait bien pourtant qu’une bête boîte noire en carton m’aurait causé moins de souci. Il essayait de mettre mes réticences sur le compte de mon avarice et en même temps d’un blocage œdipien que j’aurais eu. Pourquoi donc, demandait-il fielleusement, un trou rose me troublait-il tant ? Ça m’énervait qu’on tergiverse encore sur l’absence de couleur des trous, j’en croyais la noirceur établie une fois pour toutes. Alors, un jour, j’ai eu l’audace de lui demander pourquoi il avait absolument besoin qu’elle soit rose et porcine, sa fente. Eh bien, j’avais apparemment mis le doigt là où il ne fallait pas. Il le prit très mal et me traita de « trou du c… » Vulgarité pour vulgarité, je lui demandais de quelle couleur il se l’imaginait. Faute professionnelle grave pour un psy, il m’envoya alors une gifle. Je fus pris d’une colère noire. Me faire gifler juste parce que j’avais laissé entendre que je trouvais vulgaire sa conception de la couleur des trous… Je pris son gros cochon troué sur le bureau et, blanc de rage, lui en assénais un bon coup sur sa tête, qui devient rapidement toute rouge. Tout à ma rancœur, je n’avais pas pris garde au poids de la chose. J’avais commis une erreur d’appréciation. L’objet pornographique n’était pas en porcelaine, mais en fonte. Je ne sais pas si ce pauvre homme eut l’impression de tomber dans un trou noir ou dans un trou rose. Comme c’était, tout compte fait, un antipathique, je préférais me l’imaginer en perdition dans un vide verdâtre. Peu vraisemblable, mais idée réconfortante. Enfin, on ne saura pas, car ce fut sa dernière expérience.
En tout cas, moi, on m’y mit illico, au trou. Et noir, parce qu’on me jugeait fou dangereux. Auteur de l’assassinat sauvage d’un brave homme qui faisait de son mieux pour soulager les souffrances du monde, comme ils dirent dans les journaux. C’était comme dans le test du camion, j’avais réagi trop brutalement, les trous m’avaient englouti. Noir, c’est noir. Alors, trou pour trou, j’aurais bien aimé pouvoir écouter Verdi en cellule. Demande refusée. L’expert psy de service, sans doute par solidarité avec son défunt collègue, décréta que ce serait mauvais pour mon état. Je sais bien que c’était aussi pour me briser, pour m’empêcher de poursuivre mon exploration.
Et cela fait maintenant bientôt dix ans, dans mes nuits blanches, que je rumine avec tristesse qu’un trou noir, c’est finalement beaucoup plus désespérant que troublant…
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