LES CAUSES "Les sociologues et les historiens ont tendance à parler de manière trop abusive des « causes » des événements, des pensées et des actions de l’univers humain. Mais celui-ci est si monstrueusement compliqué que c’est une absurdité de parler de cause d’un quelconque événement. Les causes, même du plus simple événement, sont très nombreuses, et quiconque voudrait en découvrir simplement quelques unes, devrait prendre en considération, entre autres choses, la race à laquelle appartiennent les hommes et les femmes qui y participent, l’état physiologique des principaux acteurs, leurs spécificités psychologiques innées, ainsi que la tradition, l’éducation, l’environnement qui modifient, restreignent et donnent leur direction à leurs instincts, à leurs pulsions, à leurs pensées. Après avoir épuisé toutes les origines strictement humaines des événements, le fanatique des causes aurait à considérer la part prise par les antécédents et les corrélations non humains dans leur apparition, d’un côté la part relevant de la matière, de l’autre celle prise par telles ou telles entités spirituelles ou métaphysiques que le chercheur de cause pourrait se mettre en peine de postuler. Les faits historiques ont été expliqués en termes de volonté divine, de lutte des classes, de loi morale, de climat, de caprices et particularités physiologiques des gens au pouvoir, de lutte économique, de race, de simple raison faisant le choix judicieux de l’agréable, d’instinct animal sauvage. Vous payez et vous faites votre choix d’une philosophie sociale et historique. Mais il est évident que la qualité de l’événement change complètement selon la cause que vous avez choisi de lui attribuer. Les faits historiques sont qualitativement fonction des causes qu’on leur a attribuées. Par exemple, une révolution provoquée par des forces économiques n’est pas identique à la même révolution provoquée par l’indigestion chronique d’un roi, ou par la volonté vengeresse et outragée d’un dieu. Une explosion d’activité artistique causée (comme les Freudiens voudraient nous le faire croire) par une soudaine et heureuse éclosion de perversité sexuelle n’est pas identique à la même renaissance causée par l’action stimulante et libératrice pour l’esprit d’une multiplicité d’inventions, de découvertes, de changements économiques, de bouleversements politiques. Les historiens et les sociologues qui exposent avec des idées préconçues les causes des événements, déforment les faits en leur attribuant des causes d’une nature particulière, à l’exclusion de toutes les autres. Mais il est évident, par la nature des choses, qu’aucun être humain ne peut avoir la possibilité de connaître toutes les causes de quelque événement que ce soit (de toute façon, comme diraient les américains, qu’est-ce qu’une cause ?). Le mieux qu'un quelconque observateur puisse faire est de présenter les faits, et avec eux les antécédents et les corrélations humainement les plus significatifs qui semblent être invariablement liés aux faits de cette classe particulière. Il indiquera clairement que les antécédents et les corrélations qu'il a choisi d'exposer ne sont pas les seules et uniques causes des faits qu'il décrira, si l'on peut dire, de manière neutre et sans en juger d'avance, de telle façon qu'il sera possible, sans changer la nature des faits, d'ajouter, quand on en découvrira, de nouvelles causes à la liste des corrélations déterminantes. Je ne prétends pas avoir atteint cette difficile, et peut-être humainement impossible, neutralité. J'ai attribué des causes avec beaucoup trop de facilité, et comme si elles étaient les déterminants exclusifs des faits en question. Ce faisant, j'ai préjugé de la nature des faits, et, par là même, déformé leur tableau d'ensemble. Le processus est sans doute inévitable. Car les capacités de chaque esprit sont strictement limitées ; nous avons nos idiosyncrasies innées, nos sentiments, nos préjugés, nos échelles de valeurs acquis ; il est impossible à aucun homme de se transcender. Etant ce que je suis, j'attribue une certaine sorte de causes aux faits, et par là les déforme dans une direction ; un autre homme avec un esprit différent et une éducation différente, attribuerait d'autres causes, et déformerait alors les mêmes faits d'une autre manière. Le mieux que je puisse faire est de mettre en garde le lecteur contre ma distorsion des faits, et l'inciter à la corriger par la sienne." Extrait de "Le mesurable et le non mesurable", in "Propter studies" (1927). LE CONTREPOINT, IDENTITE MULTIPLE "Ma musique, comme celle de tout autre être vivant et conscient est un contrepoint, et non une mélodie unique, une succession d’harmonies et de dissonances. Je suis en ce moment une personne et au même moment une autre, « aussi différent de moi-même », selon l’expression de La Rochefoucauld, « que des autres ». Et je suis toujours potentiellement, et parfois réellement et consciemment, les deux à la fois. En dépit, ou plutôt à cause de cela (car tout « en dépit de » est en réalité un « à cause de »), j’ai tenté de prétendre que j’étais cohérent de manière surhumaine, j’ai essayé de me forcer à être l’incarnation d’un principe, d’être un système en marche. Mais on ne peut devenir cohérent qu’en devenant pétrifié ; et un système philosophique rigide n’est possible qu’à la condition de refuser de considérer tous ces nombreux aspects de la réalité qui ne permettent pas d’être expliqués en ses termes. Pour moi, les plaisirs de vivre et de comprendre en sont venu à peser plus que le plaisir tout à fait réel de prétendre être cohérent (car la conscience d’être un homme de principe et de système est extrêmement satisfaisante pour la vanité). Je préfère être dangereusement libre et vivant que momifié en sécurité. C’est pourquoi je suis indulgent avec mes incohérences. J’essaye d’être sincèrement moi-même, c'est-à-dire d’être sincèrement toutes les nombreuses personnes qui vivent à l’intérieur de ma peau et prennent chacune leur tour pour être maîtres de mon destin." Extrait de "Pascal", in "Do what you will" (1929). "Les relations existant entre l’esprit conscient et inconscient sont obscures. Mais il semble y avoir peu de doutes que l’une des fonctions de l’inconscient est d’être, pour ainsi dire, l’équilibreur dans le bateau de la vie. Quand l’esprit conscient pousse trop loin dans une direction, la tendance de l’inconscient est de pousser en sens inverse, afin de restaurer l’équilibre vital, que l’esprit conscient aurait fatalement détruit s’il n’avait pas été limité. Ainsi, il arrive fréquemment que des gens qui se dévouent d’une manière consciemment désintéressée au service d’un idéal ou d’un principe, développent les sentiments égoïstes et rancuniers les plus mesquins. Ils deviennent hypersensibles et suspicieux de manière morbide, regardant toute critique, même impartiale, de la cause qu’ils servent, comme étant directement dirigée contre eux de manière malveillante, et inspirée par les plus bas motifs personnels. Supprimées de l’esprit conscient, qui est exclusivement occupé de sa cause noble et désintéressée, les tendances personnelles de prise en considération de soi-même « prennent leur revanche » dans l’inconscient. L’état d’esprit inconscient est en contradiction avec l’état d’esprit conscient, et quand les deux états alternent, il y a discontinuité psychologique. On peut citer beaucoup d’autres exemples de conflit entre les attitudes conscientes et inconscientes, produisant la même sorte de discontinuité. Ainsi nous observons fréquemment que le puritain consciemment convaincu est justement profondément préoccupé dans son inconscient par ces questions sexuelles qu’il déclare haïr. Un autre exemple est celui de l’homme qui a une conception formulée scientifiquement sur au moins certains aspects de l’univers physique. Des hommes de science déclarés sont souvent extrêmement superstitieux et crédules sur des matières extérieures à leur propre territoire particulier. Ce qui peut s’expliquer par l’hypothèse que les sentiments religieux, qui sont ignorés par l’esprit conscient quand il a affaire aux matières qui sont l’objet de ses préoccupations, tendent à se développer de la manière la plus exubérante dans l’inconscient. Quand ils font irruption à la lumière du jour, ils se manifestent comme superstitions étranges et comme crédulité infantile à l’égard de n’importe quelle question, sauf de celles que l’esprit conscient a choisi, ou a été éduqué à regarder à travers des lunettes scientifiques. En ce cas, l’action compensatrice de l’inconscient est grandement facilitée par notre système actuel d’éducation, qui insiste sur le traitement objectif et pratique de la nature non humaine, en réservant le droit de traiter toute activité humaine sur des critères subjectifs. Elevés depuis l’enfance à penser matériellement une série de phénomènes et de manière idéaliste, voire mystique, une autre série, c’est tout naturellement que nous adoptons une attitude mentale à un moment et une autre, tout à fait incompatible avec la première, à un autre moment. L’incohérence est quasi obligatoire en nous, nous sommes contraints à vivre notre vie intellectuelle de manière discontinue."
Extrait de "Personnalité et discontinuité de l'esprit", in "Propter studies" (1927).
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