
Extrait de "L'homme, sa vie et ses fins", traduction du XIXème siècle, domaine public.
L'ENFER, LE PURGATOIRE ET LE CIEL
Il est trois lieux assignés aux âmes des morts, selon leurs mérites : l'enfer, le purgatoire et le ciel. Dans l'enfer vont les impies ; dans le purgatoire, ceux qui ont encore
besoin de se purifier ; dans le ciel, les parfaits. Ceux qui sont en enfer ne peuvent être rachetés, parce que là il n'y a plus de rédemption ; ceux qui sont en purgatoire
espèrent la délivrance, et auparavant, ils doivent subir de rigoureux tourments. Ceux qui sont dans le ciel goûtent une félicité parfaite par la vue de Dieu, frères du Christ
dans la nature, ses cohéritiers dans la gloire, ses compagnons dans la joie éternelle.
O région âpre et cruelle de l'enfer, région redoutable, région qu'on ne saurait trop fuir ! terre d'oubli, terre d'affliction, terre de misère, où nul ordre n'habite, où règne un chaos
éternel ! séjour de mort, où brûle un feu dévorant, où sévit un froid rigoureux ! Là, le ver rongeur qui ne meurt point ; là, les marteaux écrasants ; là, les ténèbres palpables ;
là, la confusion des pécheurs ; là, les chaînes et leurs nœuds ; là, les horribles faces des démons. Je tremble de tout mon être, je suis saisi d'horreur à cette pensée ; tous
mes os s'entrechoquent de terreur. Ces feux ont été préparés pour le diable et ses anges, et pour ceux qui leur ressemblent, afin qu'ils y finissent sans finir, qu'ils y meurent
sans mourir, qu'ils y soient torturés sans relâche... Vivant, descends donc dans l'enfer,
Virens igitur in infernum descende ; parcours des yeux de l'âme ces forges de supplices ;
et fuis les crimes et les vices, car c'est par eux que les hommes ont péri.
Mais, parce que les damnés sont incapables de rédemption et que les élus n'en ont plus besoin, c'est aux âmes du purgatoire que nous devons porter notre compassion, à
ces âmes auxquelles nous rattache l'humanité. J'irai donc à cette région et je verrai un grand spectacle : je verrai comment un Père infiniment bon abandonne aux tortures des
fils qu'il doit glorifier ; et cela, non pour les faire périr, mais pour les purifier ; non par colère, mais afin de les rendre des vases de miséricorde destinés au royaume des cieux.
Oui, je me lèverai pour leur venir en aide ; je supplierai par mes gémissements, j'implorerai par mes soupirs, j'intercéderai par mes prières, je satisferai à la justice divine
par le sacrifice véritable. Peut-être le Seigneur y aura-t-il égard et changera-t-il leur labeur en repos, leur misère en gloire, leur châtiment en couronne. Car nous pouvons
diminuer la pénitence de ces âmes et mettre un terme à leurs souffrances, en rachetant leurs peines.
Ainsi, comme nous devons l'imitation aux âmes saintes du ciel, nous devons la compassion aux âmes moins saintes du
purgatoire. De celles-ci sachons recueillir les gémissements, de celles-là sachons recueillir les exemples.
O fortuné séjour des vertus d'en haut, où la bienheureuse Trinité se montre face à face aux bienheureux, où les
chœurs des anges, agitant harmonieusement leurs ailes,
ne cessent de s'écrier : " Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées. "
Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus exercituum (Is. VI, 3). Lieu de délices où les
élus s'abreuvent au torrent des divines voluptés, lieu de clarté où les justes brillent comme les feux du firmament, lieu d'allégresse où tous les fronts rayonnent d'une joie
éternelle, lieu d'abondance où rien ne manque à ceux qui l'habitent, lieu de suavité où Dieu manifeste aux siens sa douceur infinie, lieu d'admiration où les
œuvres divines
déploient toutes leurs merveilles, lieu de révélation où se voit la grande et ineffable vision !
O sublime région, de cette vallée de larmes nous soupirons vers toi ; en toi la sagesse sera dégagée de toute ignorance, la mémoire n'aura plus d'oubli, l'intelligence
d'erreur, la raison d'obscurité. Là Dieu sera tout en tous, et toutes choses, admirablement ordonnées, donneront gloire au Créateur et joie à la créature. Ame spirituelle,
élance-toi vers ce séjour ; entres-y par la puissance de tes désirs ; vois le Roi de gloire dans toute sa splendeur, entouré des légions angéliques, accompagné du cortège
des bienheureux, renversant les orgueilleux, exaltant les humbles. " Bienheureux, t'écrieras-tu alors, ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur ; dans les siècles des
siècles ils vous loueront. " Beati, qui habitant in domo tua, Domine : in saecula saeculorum laudabunt te
(Ps. LXXXIII, 5).
Quand déchirerez-vous le sac qui m'enveloppe, Seigneur Jésus ?
Quando conscindes saccum meum, o Domine Jesu ? Quand m'environnerez-vous d'allégresse, " afin que ma gloire vous chante, et que je ne sois plus
tourmenté ", ut cantet tibi gloria mea, et non compungar (Ps. XXIX, 13) ? Les prémices de cette joie que parfois nous ressentons ici-bas, ne sont qu'une goutte, une petite
goutte qui s'échappe de ce fleuve dont le cours impétueux réjouit la cité de Dieu. Quand viendra le jour, où, au milieu des joies éternelles, nous plongerons profondément
dans l'océan même de la Divinité, dont les flots succèdent aux flots sans aucune interruption ? Quand passerai-je dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison
de Dieu ? Quand, enfin, ce que nous avons entendu, le verrons-nous dans la cité du Seigneur des vertus ?
Quando, sicut audivimus, sic videbimus in civitate
Domini virtutum ?
Saint Bernard de Clairvaux, docteur de l'église, 1091-1153. Moine à Citeaux, fondateur et premier abbé de Clairvaux, rédacteur des statuts de l'ordre des templiers. Une des principales personnalités de l'occident chrétien, il fit condamner le philosophe et théologien Pierre Abélard et prêcha la seconde croisade. Auteur polémique hostile au rationalisme.