Sommaire

 

Devoir

Citation

Qu'est-ce que le devoir ?
      Nous avons le devoir de respecter la vie d'autrui. qu'est-ce que ça signifie ?
  • D'abord, le devoir n'est pas une nécessité, ce n'est pas une contrainte. Alors qu'il n'est pas possible de ne pas respirer, il est possible de ne pas respecter la vie d'autrui : il y a bel et bien des assassins.
  • Ensuite, le devoir ne se fonde pas sur mes envies ou mon désir, il peut même fortement les contrarier. Que ce soit inconsciemment (dans le rêve, par exemple), ou consciemment, même si c'est plus difficile à avouer, il peut bien m'arriver de souhaiter la mort de quelqu'un.
  • Le devoir est l'envers de la reconnaissance qu'il existe d'autres hommes, dont le vouloir n'est pas par essence soumis au mien. Il est l'autre face des droits d'autrui.
  • Le devoir m'indique que je suis lié à un ordre qui me transcende, qui ne relève pas de mes libres choix personnels, et qui néanmoins s'impose intimement à moi, qui est constitutif de ma personne.
  • Il n'existe aucune personne, aussi déstructurée ou aussi monstrueuse soit-elle, qui n'ait rien qu'elle ne considère comme son devoir. Ce qui veut dire qu'il existe des choix de vie contestables, mais qu'il ne peut cependant y avoir de stricte "amoralité".
L'origine du devoir

    Quand nous obéissons à quoi que que ce soit que nous n'assumons pas pleinement, voire même dont nous ne reconnaissons pas le bien-fondé, nous ne parlons pas de devoir, mais de contrainte. Il peut être certes dans maintes situations plus prudent de se soumettre, mais cela ne constitue aucunement un devoir. Le devoir est, quant à lui,  une manifestation de notre intériorité, de notre conscience. Mais si le "lieu" du devoir est la conscience, cela n'implique pas nécessairement que celle-ci en soit le producteur. L'origine du devoir peut être placé en des sources diverses : dieu, la raison, la nature, la société, l'histoire, l'idéologie... On peut aussi combiner ces origines possibles, dire par exemple que dieu en est la source par l'intermédiaire de la raison. Deux grandes tendances s'opposent. Si l'on veut faire du devoir une sorte d'obligation masquée, relative, car liée à telle ou telle situation, on cherchera l'origine plutôt du côté de l'histoire ou de la société. Pour lui donner une légitimité absolue, on cherchera à le lier à un inconditionnel absolu : dieu, la raison.
    Ainsi, pour Thomas d'Aquin, la raison humaine étant participation à l'intelligence divine, que l'honnête homme athée fasse ce que sa raison lui commande ou que le croyant obéisse à la loi divine, il s'agit du même devoir : "(...)la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n'est rien d'autre qu'une impression en nous de la lumière divine. Il est donc évident que la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable." (Somme théologique). Kant, tout en acceptant de conserver cette liaison entre raison et loi divine, la pense néanmoins dans l'ordre inverse. Le devoir est d'abord la loi interne de la raison pratique (voir ci-dessous la notion d'impératif catégorique), il peut être ensuite profitable de se le représenter comme émanant d'une loi divine. Mais ce soutien par la religion ne constitue pas un fondement du devoir : "La morale qui est fondée sur le concept de l'homme, en tant qu'être libre s'obligeant pour cela même, par sa raison, à des lois inconditionnées, n'a besoin ni de l'Idée d'un Être différent, supérieur à lui pour qu'il connaisse son devoir, ni d'un autre mobile que la loi même pour qu'il l'observe. " (KANT, La religion dans les limites de la simple raison)

Deux sortes d'impératifs

       On appelle « impératif  » toute décision de la volonté prenant la forme d'une obligation, constituant donc quelque chose que l'on doit faire. Mais il y a deux sortes d'impératifs. Certains sont liés à une fin particulière, et n'ont de valeur que par rapport à cette fin (si tu veux rester en bonne santé, tu dois éviter de fumer). Cette première sorte s'appelle impératif hypothétique, puisque l'impératif (tu dois éviter de fumer) ne se justifie que dans le cadre d'une certaine hypothèse (si tu veux rester en bonne santé). Il ne s'agit pas alors de morale, mais de ce Kant appelle de la prudence. D'autres impératifs sont inconditionnels, ce qui signifie qu'ils ne dépendent pas de telle ou telle hypothèse, mais sont une exigence absolue de la liberté. On parle alors d'impératif catégorique. Quand "Tu ne tueras pas" est justifié par "si tu ne veux pas aller en prison", il s'agit d'un simple précepte de prudence, donc d'un impératif hypothétique. Si par contre il se justifie par le respect inconditionnel de la vie d'autrui, il ne dépend alors d'aucun "si", c'est un impératif catégorique. Quand la conduite est simplement justifiée par la prudence, il ne s'agit pas de liberté, on n'est pas alors dans l'ordre de la moralité. Bien que tous les usages soient possibles, on réserve plutôt le terme de devoir pour ce qui relève d'un impératif catégorique, autrement dit pour ce que l'on doit faire, quelle que soit la situation. Kant entreprend de montrer comment seule une action universalisable peut constituer un tel devoir (voir leçon sur liberté et volonté).

Contrainte sociale ou exigence interne?

Il y a, selon Henri Bergson, deux genres de devoirs qui s'imposent à nous. D'un côté le devoir social qui correspond aux pressions exercées par le (ou les !) groupe(s) dans lequel nous vivons, et dont le but essentiel est de fonder les conditions nécessaires à la survie du groupe, à commencer par l'assurance de sa cohésion. Ce devoir est assez rigide, est lié à l'endroit et à l'époque, et a un caractère "infra-rationnel", c'est-à-dire qu'il ne s'embarrasse pas trop de justifications rationnels : " Il y a une morale statique, qui existe en fait, à un moment donné, dans une société donnée; elle s'est fixée dans les mœurs, les idées, les institutions; son caractère obligatoire se ramène, en dernière analyse, à l'exigence, par la nature, de la vie en commun. " ( Les deux sources de la morale et de la religion).
D'un autre côté, il y a en nous l'élan profond de la vie, essentiellement dynamique, qui nous lie aux autres, indépendamment de toute institution humaine : " Il y a d'autre part une morale dynamique, qui est élan, et qui se rattache à la vie en général, créatrice de la nature qui a créé l'exigence sociale." Si les deux peuvent éventuellement entrer en conflit, notamment du fait de la nécessaire rigidité de la première sorte, il faut néanmoins comprendre que ces "deux sources", comme les nomme Bergson, sont cependant deux phases de la même exigence.

Agir par devoir ou par amour ?

On parle curieusement de « devoir conjugal » pour désigner les rapports sexuels entre époux. On pourrait penser que les dits rapports ne prennent leur plein sens et leur pleine valeur que s'il s'agit de rapports amoureux. Mais s'il s'agit de rapports amoureux, ils sont faits par amour et non par devoir. Autrement dit, là où il y a amour, il est inutile et incongru de se réclamer d'un devoir. Si j'aime mon prochain, je n'ai pas besoin d'une règle, ni d'un principe, pour le secourir en cas de besoin. Ainsi, pour Augustin, le règne de l'amour rend le devoir inutile. Il obtient les mêmes résultats plus efficacement et avec plus de facilité, puisqu'il ne comporte aucun sentiment de sacrifice. Le concept chrétien de charité se fonde ainsi sur l'amour, et non sur le devoir. Seule la charité permet de distinguer la valeur des actions humaines : "Tant vaut la charité ! Remarquez-le, elle seule établit une différence entre les actions humaines ; elle seule les distingue les unes des autres." La simple apparence de bonté est notamment insuffisante pour fonder quoique ce soit : celui qui omet de réprimander un enfant quand nécessaire se fait à bon compte une réputation de bonté, car son action (ou plutôt son inaction) est néfaste pour la bonne éducation de l'enfant. " Beaucoup peuvent se faire, qui aient les apparence de la bonté et qui, néanmoins, ne soient pas le fruit de la charité. " Par contre, la charité, fondée sur l'amour du prochain, est suffisante pour assurer le bien. Nulle besoin d'autre règle : " Aime, et fais ce que tu voudras. " ( Traité sur la première Epitre de Jean aux Parthes ).

Devoir, intérêt, motif

L'utilitarisme, avec Jeremy Bentham, conteste l'idée d'un quelconque devoir inconditionné. Ce qui fonde nos règles de vie, c'est la recherche de l'utilité et du plaisir. Ce qu'on appelle devoir n'est rien d'autre que la mise en forme des moyens appropriés pour nous assurer la vie la plus agréable possible. Il est vain qu'un devoir tente d'imposer à un homme ce qu'il est de son intérêt de ne pas faire, et réciproquement, " on peut affirmer positivement qu'à moins de démontrer que telle action ou telle ligne de conduite est dans l'intérêt d'un homme, ce serait peine perdue que d'essayer de lui prouver que cette action, cette ligne de conduite sont dans son devoir. " ( Déontologie).
On peut trouver réductrice, et au fond inconséquente, ce fondement sur la seule utilité. D'abord de quelle utilité s'agit-il? pour quoi faire ? Car l'utilité ne définit jamais que des moyens pour atteindre des objectifs qu'il reste par ailleurs à définir et à fonder. Ella a cependant l'avantage d'attirer l'attention sur le fait qu'il y a fort peu de chances qu'un quelconque devoir soit suivi par quelqu'un, s'il est totalement en opposition avec ses intérêts, ou est plus point désagréable (à moins qu'on soit dans le cadre d'un comportement masochiste, ce qui relève alors d'une analyse psychopathologique.) Même si l'aspect obligatoire est inséparable de la notion de devoir, il y faut néanmoins un motif, c'est-à-dire un aspect désirable pour qu'il ait quelque chance d'être accompli. Mais cet aspect désirable n'est pas nécessairement de l'ordre du plaisir immédiat, il peut être l'attrait qu'exerce sur nous la loi morale. Durkheim estime ainsi que Kant ne perçoit qu'un côté de la notion de devoir, et que  son appréhension en reste donc abstraite." Le devoir, l'impératif kantien n'est qu'un aspect abstrait de la réalité morale ; en fait, la réalité morale présente toujours et simultanément ces deux aspects que l'on ne peut isoler. Il n'y a jamais eu un acte qui fût purement accompli par devoir ; il a toujours fallu qu'il apparût comme bon en quelque manière."

Tout droit est envers d'un devoir

      En revendiquant un droit, on revendique un interdit pour les autres comme pour soi-même, on revendique donc un devoir. La notion de droits de l'homme est bien connue et honorée (du moins théoriquement), il est alors curieux que le devoir, qui en est l'autre face, ait moins bonne réputation. L'utilisation intempestive de la notion de droit finit par faire oublier que le droit repose sur l'interdit (la liberté reposant par exemple, entre autres, sur l'interdit de l'assassinat). D'une certaine manière, le droit n'est que la conséquence du devoir : si nul ne considérait de son devoir de respecter la personne d'autrui, le droit au respect de la personne ne serait qu'un slogan creux. On tend donc à oublier qu'il serait nécessaire de parler des devoirs de l'homme. Il y a bien eu en 1795 une déclaration des devoirs, incluse dans la constitution du 5 fructidor an III, mais comme elle émanait d'un régime peu recommandable, le Directoire, et qu'elle comportait quelques niaiseries, elle tend à être tombé dans l'oubli. Cependant l'idée en elle-même était tout à fait justifiée.  Car il est vain de parler de droits sans se référer aux devoirs concomitants, tout droit n'étant jamais que l'envers d'un devoir. Au nom du principe d'égalité, si j'ai un droit, "(...) c'est que les autres l'ont aussi. Donc, le reconnaissant à tous mes concitoyens, je m'engage à le respecter envers eux comme eux envers moi (...)" (Jean-François Revel, Les devoirs aux oubliettes). Cette idée est souvent mal acceptée, et une sorte de sophisme implicite tend à se généraliser dans les démocraties, selon lequel " chacun peut à l'infini étendre le champ de ses libertés sans envahir celui des libertés d'autrui. Le droit n'est que pour moi, jamais à mon détriment." (Revel). Auguste Comte insiste ainsi sur une nécessaire réhabilitation de la notion de devoir.

Suggestions de lectures

* Emmanuel KANT, Fondements de la métaphysique des mœurs, première partie.
* Henri BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion.
* Auguste COMTE Catéchisme positiviste, neuvième et dixième entretiens.

Rubrique "à éviter"

* Se contenter, sans autre justification, de déclarer inconditionnée (absolue) telle ou telle exigence, qui ne tient peut-être la force de sa prétendue évidence que de la mode idéologique du moment.
* D'une manière générale, se garder de tout propos moralisateur : la démarche n'est philosophique que si elle se propose d'analyser, de réfléchir, de problématiser.

Questions de révision et d'approfondissement

Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ça peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement.

* Quelle différence y a-t-il entre une contrainte et un devoir ?
* Peut-il y avoir incompatibilité entre devoir et désir ? 
* Puis-je librement choisir ce que j'estime être mon devoir ?
* Peut-on s'émanciper de tout devoir ?
* Le devoir a-t-il besoin d'être fondé ?
* Fonder le devoir sur la religion, est-ce renoncer à lui trouver un fondement rationnel ?
* Quel est le sens de la différenciation kantienne entre impératif catégorique et impératif hypothétique ?
* Peut-on vivre au gré de ses envies, sans aucune règle qui s'imposerait absolument ?
* N'y a-t-il de règles à respecter que par rapport à des buts particuliers ?
* Qu'est-ce que la prudence ?
* Le devoir est-il nécessaire à l'homme ou à la société ?
* Les devoirs ne sont-ils que produits de l'histoire des civilisations ?
* Y a-t-il réellement des interdits universels ?
* Les deux "sources" bergsoniennes du devoir sont-elles fondamentalement antagonistes ?
* La charité est-elle nécessairement morale ?
* L'amour est-il suffisant pour assurer le bien ?
* Pour quelles raisons Durkheim juge-t-il abstrait l'impératif catégorique kantien ?
* Peut-on isoler un acte moral pur ?
* Autre formulation : peut-on agir sans autre motif que le devoir ?
* Peut-on espérer le respect d'un devoir fortement contraire aux intérêts de l'individu ?
* Peut-il y avoir des devoirs qui ne s'appliqueraient pas à tous ?
* Autre formulation : y a-t-il des devoirs qui ne s'appliqueraient qu'à certains ?
* Autre formulation, plus précise et plus polémique : est-il légitime de concevoir des droits spécifiques à telle ou telle catégorie d'homme (les femmes, les enfants, etc.)?
* Pourquoi y a-t-il plus de manifestations en faveur des droits qu'en faveur des devoirs ?
* Peut-on concevoir un droit qui ne reposerait sur aucun devoir ?

Pour en savoir plus

*La déclaration des droits et des devoirs de l'homme de 1795.
* A contre-courant de l'altruisme positiviste : La vertu d'égoïsme, Ayn Rand.

Version imprimable au format pdf