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L’herméneutique
Dès que nous ne sommes plus dans la familiarité d’une pratique courante,
il nous faut retrouver de quoi les signes sont les signes. Ainsi
l’interprétation (le latin interpretatio traduit le grec hermêneia)
est d’abord le travail de compréhension des œuvres venant d’ailleurs, et
notamment du passé : signes gravés sur une pierre, papyrus, texte sacré,
etc. Capacité pour Platon qu’ont les poètes d’être les interprètes des
dieux, l’herméneutique sera ensuite pendant longtemps le travail d’exégèse
des Ecritures, considérées comme symbole d’une vérité cachée dont il faut
savoir dévoiler le sens religieux profond au delà du sens littéral. La
notion d’interprétation comporte cette idée que le sens ne se livre pas
d’emblée dans toute sa plénitude achevée, mais qu’il y a un effort à
produire pour le restituer ou l’accomplir. Son domaine d’application ne se
limite donc aucunement à certains domaines spécialisés, mais s’étend à tout le champ du sens.
L’historicité de toute œuvre demande interprétation
Toute œuvre, même à prétention universelle, est le produit d’une époque.
Plus le temps passe, plus cette œuvre perd les renvois évidents immédiats
qui en permettaient la compréhension : le sens des mots dérive, des
sous-entendus se perdent, d’autres se créent, les références explicites ou
implicites auxquelles elle renvoie deviennent mal comprises, puis
incomprises, les schémas culturels qui lui servaient de cadre
s’évanouissent. Il y a une sorte de réification, de transformation en
chose : de parole vivante qu’elle était, elle devient insensiblement objet
culturel, étrange en soi comme tout objet, affaire de spécialiste.
Tout lecteur, tout spectateur est prisonnier d’un horizon dont il n’a que
fort vaguement conscience. « L’horizon est le cercle visuel qui embrasse
et inclut tout ce qui est visible d’un point précis. Appliquant ce trait à
la conscience pensante, nous parlons d’étroitesse d’horizon, d’élargissement
possible de l’horizon, d’ouverture d’horizons nouveaux. La langue
philosophique depuis Nietzsche et Husserl a employé en particulier ce mot
pour caractériser par ce moyen la dépendance de la pensée à ses
déterminations finies et l’exigence de procéder par degrés pour élargir le
cercle de sa vision. » (H. G. Gadamer, Vérité et Méthode. Les grandes
lignes d’une herméneutique philosophique).
Il ne faut donc être naïf ni sur l’illusoire clarté d’un objet signifiant
(signe de quelque ordre que ce soit, œuvre, etc.) ni sur la lucidité
toujours fort limitée du sujet qui l’identifie comme signe.
Quand faut-il interpréter ?
Toute communication se fait par signes et organisation de ces signes (par
exemple en mots, en phrases, en poèmes...). Comme il existe une grande
variété de signes, et d'usages de ces signes, leur compréhension peut poser
des problèmes différents. Certains peuvent avoir des significations semblant
laisser peu de place aux variations et aux hésitations (comme une indication
ou une demande simple : le livre est sur la table…). D'autres
semblent à la fois demander un plus grand effort de compréhension et offrir
une plus grande indétermination quant à leur sens (comme un poème : le
beau, le vif et le fugace aujourd’hui…). Il est alors nécessaire de
préciser ce sens, qui n’est cependant pas quelque chose de déterminable de
manière stricte, univoque et exhaustive : il faut interpréter. Ce travail
d’interprétation, nécessaire pour « livrer » le sens, appelle immédiatement
deux remarques préliminaires.
Plus on va vers des modes d’expression complexes ou réputés
« profonds », plus se posent de problèmes d’interprétation. Il y a beaucoup
plus à interpréter dans un texte religieux que dans une adresse correctement
libellée sur une enveloppe.
Cependant, même des indications relativement précises et limitées
demandent à être interprétées : pourquoi ces mots là, de cette manière là,
dans ce contexte là ? Il y a tout ce qui n’est pas dit, ou pas complètement
dit, autour de ce qui est dit, voire dans ce qui est dit, et à
l’inverse tout ce qui y est plus ou moins suggéré sans être explicitement dit.
La logique des signes
Partons par exemple de l’attitude courante de l’élève qui, ayant à
commenter un texte, se dit que le texte dit très bien tout seul ce qu’il a à
dire, et qui ne voit pas ce qu’il y aurait (en tout cas ce que lui aurait) à
y rajouter. Il s’agit cependant d’une illusion, car le lecteur ne se rend
alors plus compte que ce qu’il croit être le simple fait de comprendre, est
en fait déjà de sa part la construction d’une interprétation, c’est-à-dire
déjà l’élaboration d’un commentaire. Ce qui fait dire à Charles Sanders
Peirce que chaque symbole, que ce soit un mot, une phrase, ou une formule
scientifique, n’épuise pas son sens en lui-même, mais est essentiellement
quelque chose qui a à être développé. Tout signe exige, ou au moins appelle
un développement, ne serait-ce que pour remplir sa simple fonction
d’expression ou de communication d’une pensée.
C’est particulièrement évident d’une équation mathématique. Les « a »,
« b », « x », « y », sont là pour qu’on y substitue ultérieurement d’autres
signes, qui permettront d’autres conclusions, sans qu’on puisse jamais
prétendre en avoir épuisé les possibilités. Partant de cet exemple, Peirce
montre qu’il en va à la réflexion de même de toute autre utilisation de
signes et de symboles. L’accomplissement du sens d’un signe se fait donc par
d’autres signes, qui confirmeront, qui amplifieront, qui préciseront, qui
corrigeront le signe initial (les signes initiaux), et donc la logique du sens est celle du développement.
Le sens est multiple
Cela implique d’abord qu’il n’y a pas de signe isolé : un mot renvoie à
d’autres mots, un texte à un contexte, un geste à d’autres gestes, et qui ne
sont pas proférés d’avance, mais qui restent à accomplir, sans mode d’emploi
préétabli. Tout signe est un élément dans un système ouvert de signes, son
sens repose dans sa demande à être continué, à être développé, à être interprété.
Ceci implique qu’il n’y a pas de correspondance univoque d’un signe à un
« objet », et d’une manière générale qu’il n’y a jamais une interprétation
unique d’un signe quelconque.
Il n’y a donc pas d’idée « simple ». Les conceptions en apparence les
plus simples, les considérerait-on comme des évidences claires et
distinctes, ne sont jamais réellement simples, jamais unitaires, jamais
autosuffisantes. Peirce maintient que toute conception authentique est
essentiellement reliée à d’autres conceptions, de la même manière que tout
signe exige, pour pouvoir signifier quoique ce soit, d’autres signes qui
expriment et développent son sens.
Qu’un signe renvoie à d’autres signes et réciproquement, n’entraîne pas
qu’il y ait pour autant cercle vicieux, comme dans le mauvais dictionnaire
qui définit le courage par être courageux et courageux par avoir du courage.
Car ce renvoi à d’autres signes est élargissement, explicitation,
réfutation, et donc approfondissement du sens. Il y a néanmoins d’une
certaine manière une inévitable circularité du sens : il va bien falloir
définir le père par rapport au fils, et le fils par rapport au père. Ou
encore, si la notion d’une qualité donnée (par exemple être blanc) est
distincte de la notion de la classe de choses qui ont cette qualité
(l’ensemble des choses blanches), l’élucidation d’une de ces deux notions
exige le renvoi à l’autre.
Coexistence inégale des interprétations
Une illusion tenace, devant la fréquence d’interprétations différentes,
voire divergentes, ayant pourtant le même objet, est de penser que
nécessairement l’une est la bonne, et les autres mauvaises. Or, s’il ne faut
surtout pas jouer au relativisme mou qui voudrait que tout vaille tout, et
garder en vue que certaines interprétations peuvent être plus judicieuses
que d’autres (même si la détermination de ce « plus judicieux » reste
problématique…), il est néanmoins concevable que des interprétations
diverses, et parfois même franchement contradictoires, puissent être
judicieuses chacune à sa manière. Ce qui amène que les malentendus, les
différends, et autres oppositions diverses que l’on aimerait bien résorber à
n’être que de petits (ou grands) accidents de parcours, sont en fait partie
intégrante du « fonctionnement » du sens. Là où il y a sens, il y a
interprétation ; là où il y a interprétation, il y a divergences sans fins.
Mais plutôt que d’y voir une déficience, on peut à l’opposé estimer que
c’est la puissance féconde du sens, qui amène à l’infini enrichissement,
approfondissement, et qui se perpétue comme création sans fin. La divergence
est donc légitime, ce qui n’autorise aucunement à penser que toute
interprétation vaut toute autre.
L’interprétation infinie
Une autre illusion naturelle porte à croire qu’on pourrait épuiser cette
affaire là, et dire tout ce qu’il y a à dire, pourvu qu’on y mette le
sérieux et le temps. Or, il suffit de s’exercer un peu pour s’apercevoir
qu’on n’a jamais fini de rendre compte du sens de quoique ce soit, même dans
le cas d’une situation ou d’une expression très simple. On a tendance à s’en
défendre en critiquant ceux qui « coupent les cheveux en quatre », qui
s’égarent dans des ratiocinations sans fin (comme les philosophes…). Mais ce
n’est là qu’un moyen de défense (à peu près au sens psychanalytique du
terme) devant l’embarras, voire l’angoisse devant ce constat : il n’y a pas
d’état définitif du sens de quoique ce soit, l’interprétation est sans
repos, elle est légitimement infinie, dans le sens qu’elle est toujours à poursuivre.
L’enquête
On peut concevoir la recherche de la vérité comme travail démonstratif
devant idéalement déboucher sur une connaissance définitive, à laquelle rien
de valable ne pourrait être rajouté, si ce n’est un enjolivement de forme, à
l’exemple d’un théorème mathématique. Ainsi des philosophes par ailleurs
mathématiciens, comme Descartes ou Leibniz, ont cette volonté propre au
rationalisme, de trouver « le » résultat que doit être toute vérité.
A l’opposé, il existe une tradition pragmatiste, un pragmatisme
(terme initialement dû à C. S. Peirce, et qui prit par la suite des sens
divers), qui considère la recherche de la vérité comme enquête (inquiry).
L’état d’esprit est fort différent : le type d’inférence privilégié n’est
plus la stricte démonstration, mais une tentative progressive de
reconstitution par hypothèses, recoupements, etc., une démarche proche d’une
certaine manière de l'enquête policière. La notion d'interprétation ne prend
son plein sens, chez Peirce, qu'à partir d'une conception pragmatique de la
recherche de la vérité conçue comme enquête.
La triade interprétative
A l'instar de Hegel, affirmant qu'il n'y a de pensée que par les mots,
Peirce enseigne qu'il n'y a de sens que par l'usage des signes. A ce renvoi
mot/pensée, Saussure substituera dans sa linguistique l'opposition plus
générale signifiant/signifié. L'usage d'un signifiant (par exemple le son
"table") renvoie à un signifié (le concept général de table, à ne pas
confondre avec telle ou telle table réelle qui constitue ce qu'on appelle le
référent). Mais ce renvoi d'un signifiant à un signifié ne fonctionne pas en
soi, il n'existe que pour une instance quelconque (par exemple quelqu'un)
capable d'interpréter le signifiant comme renvoyant au signifié. Il ne faut
pas oublier le troisième terme, l'interprétant. La position de sujet a une
tendance naturelle à être oublieuse d'elle-même. Celui qui voit ne se voit
pas voir, il en arrive même à oublier que ce qu'il a "en face de lui" n'est
pas la chose même, mais la vision qu’il en a, donc sa vision. Le
signe (1) n’est signe d’une chose (2) que pour ce que Peirce
appelle un interprétant (3). La logique du sens est donc essentiellement triadique.
S’il est facile de dire à autrui qu'il ne doit pas oublier sa position de
sujet, il ne faut pas, en même temps, oublier la sienne propre. Celui qui
décrit le processus triadique (que pour un sujet donné le son
"table" renvoie au concept de table), ne doit pas oublier qu'en
disant cela, il constitue une nouvelle triade : lui, en tant que
nouvel interprétant de cette situation, l'autre sujet dont il est en
train de décrire l'activité (et qui est devenu d'une certaine manière un
nouveau signifiant, renvoyant à la distinction de départ), et donc cette
situation de départ (l'opposition signifiant/signifié) qui devient le
nouveau signifié. C'est l'aspect essentiel de la récurrence du sens : tout
interprétant peut devenir à son tour signifiant pour un nouvel interprétant.
Ce n'est pas seulement qu'il le peut, c'est en fait son sort inéluctable,
toute interprétation devient obligatoirement objet d'une nouvelle interprétation.
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Subtilités de la compréhension
Dilthey établit une opposition entre deux termes : la compréhension et l’explication. Expliquer consiste à
rechercher les lois qui permettent de rendre compte d’un phénomène donné. Par exemple, la loi de gravitation universelle établie par Newton rend compte
du phénomène de la chute des corps sur terre. Une fois les paramètres connus, elle permet de prévoir par un calcul précis ce qui va arriver. Expliquer
est l’objectif des sciences de la nature. Comprendre consiste à appréhender le sens de phénomènes particuliers de manière interne, par exemple
comprendre les origines d’une guerre. Comprendre est l’objectif des sciences compréhensives (ou sciences de l’Esprit, ou sciences
humaines…
Chacune des deux démarches a ses incapacités propres. Du côté explication, la polémique entre Newton et Leibniz concernant la loi de gravitation universelle
porte essentiellement sur le fait que si cette dernière permet très bien de prévoir les interactions célestes, c’est en posant la notion incompréhensible
d’une action à distance de deux corps non contigus. Il y a ici explication, mais non compréhension. Du côté compréhension, comprendre les origines
d’une guerre n’a jamais permis d’éviter les suivantes. La compréhension dégage le sens, mais reste bien fragile pour prévoir.
La méthode de l’explication est par excellence la démonstration, celle de la compréhension, l’interprétation.
Cependant, une fois établie cette distinction judicieuse, il reste à s’interroger sur le caractère éventuellement quelque peu fictif de la radicaliser
en une simple alternative. |
Suggestions de lectures
Wilhelm DILTHEY, Le monde de l'esprit Friedrich NIETZSCHE,
Le gai savoir Hans Georg GADAMER, Vérité et Méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique
philosophique Charles Sanders PEIRCE, Œuvres, tome 1 : Pragmatisme et pragmaticisme
Rubrique "à éviter"
* Renvoyer dos à dos les interprétations différentes au nom de la liberté d'opinion.
* Penser que tout discours sur un autre discours est du temps perdu.
* S'imaginer que la plus belle rigueur consiste à en dire le moins possible.
Questions de révision et d'approfondissement
Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en
se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant
devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ça peut se jouer à charge de revanche, ou encore
alternativement.
* Qu'est-ce qu'une exégèse ?
* Qu'est-ce que l'herméneutique ?
* Une expression peut-elle être suffisamment claire pour n'avoir besoin d'aucune interprétation ?
* En quoi une œuvre ou un fait deviennent plus incompréhensibles avec le temps ?
* Un sujet percevant et pensant s'illusionne-t-il nécessairement sur sa lucidité ?
* Ce qui n'est pas dit demande-t-il autant interprétation que ce qui est dit ?
* Ce qui n'est pas montré demande-t-il autant interprétation que ce qui est montré ?
* Tout mode d'expression n'est-il pas, à la réflexion, déroutant ?
* En quoi peut-on dire que tout signe est un appel ?
* En quoi peut-on parler de "l'horizon" d'une conscience ?
* Suffirait-il d'être rigoureux et exact pour écarter tout danger d'interprétation ?
* Un signe "brut" (comme montrer du doigt) élimine-t-il toute interprétation ?
* Un signe peut-il avoir un sens fini ?
* Peut-il y avoir des interprétations divergentes et néanmoins justifiées de la même situation ? du même texte ?
* Toutes les interprétations se valent-elles ?
* Qu'est-ce que "mal interpréter" ?
* Tout texte doit-il être interprété ?
* Y a-t-il un moment où il est raisonnable de mettre un terme à l'interprétation ?
* Que peut être un délire interprétatif ?
* Toute traduction est-elle nécessairement une interprétation possible parmi d'autres ?
* Quelle différence y a-t-il entre une enquête et une démonstration ?
* La vérité peut-elle être autre chose que la poursuite d'une enquête ?
* Un observateur peut-il facilement concevoir qu'il est lui-même, en tant qu'observateur, objet possible d'une observation ?
* Pourquoi dire, comme Peirce, que tout interprétant est lui-même signe pour un autre interprétant ?
* Qu'est-ce que conclure une enquête ?
* Doit-on interpréter pour comprendre ?
* Suffit-il d'expliquer pour comprendre ?
* Les sciences dites exactes parviennent-elles à exclure toute nécessité d'interprétation ?
* Quel problème y a-t-il à juger à un moment ce qui a eu lieu à un autre moment ?
* Peut-il y avoir une définition complète d'un signe ?
* L'attention portée à un objet nous distrait-elle de l'attention qu'il faudrait porter à la manière dont nous le visons ?
Pour en savoir plus
* Voir leçon sur l'inconscient et le désir
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