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Apparition de l'interrogation sociologique
Puisque j'ai été formé au sein d'une
société, toutes ses règles me paraissent "naturelles". Pour la plupart d'entre elles, je ne les perçois même pas comme des règles. La société dont je suis issu,
c'est l'état naturel de ce que c'est que d'être homme : elle est l'humanité même. Quand, à des époques différentes, parviennent de lointains mystérieux des récits curieux
relatant des moeurs étranges, des histoires d'Hérodote aux récits de Marco Polo, on découvre la disparité des hommes, l'hétérogénéité des cultures. Ailleurs sont des
barbares qui, méchants ou non, sont caractérisés par la variété et l'exotisme de leurs comportements. Cette diversité, parmi laquelle on rencontre tout et son contraire,
incite d'abord à penser qu'il serait vain d'y chercher de quelconques lois générales de l'humanité.
Le XVIIIème siècle
cependant, entraîné par l'expansion coloniale européenne, commence à envisager cette diversité autrement que comme simple exotisme. La relativité des comportements
est perçue comme variations autour de lois manifestant des relations nécessaires. "J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette infinie
diversité de lois et de mœurs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies." (Montesquieu, De l'esprit des lois). De Bayle et Fontenelle
aux "grands philosophes", Voltaire, Diderot, Rousseau, on ne saisit plus la "civilisation occidentale" comme simple opposée des sociétés primitives
qui lui servent de faire-valoir, mais on la replace dans une mise en perspective des différentes cultures et civilisations.
Ce "perspectivisme" conserve
toutefois de forts relents d'ethnocentrisme. Au début du XIXème siècle, alors que l'école positiviste d'Auguste Comte élabore la notion de "
sociologie", comme "physique sociale", c'est-à-dire étude scientifiques des faits sociaux, celle-ci tend à s'opposer à l'ethnologie. Alors que la première
étudie la société occidentale, civilisée (caractérisée par les idéaux positivistes d'ordre et de progrès), la seconde étudie les sociétés primitives ou à mi-chemin, conçues
soit comme des paradis mythiques intemporels, soit comme des survivances des stades transitoires qui ont mené à la vraie civilisation. Tel est le cas de Lewis H. Morgan,
une des sources de la pensée de Karl Marx en ce domaine. Cet "évolutionnisme" anthropologique reste dans la lignée du mythe hégélien : toute cette histoire
pour en venir à nous.
En réaction contre cette finalisation de caractère historiciste,
va se dessiner un mouvement de refus d'organiser la diversité des cultures en une perspective convergente. Franz Boas veut limiter l'anthropologie à un travail d'inventaire
et d'analyse, insistant sur la pluralité des manifestations humaines, prétendant étudier les différences dans leur originalité respective propre. Cette attitude, caractéristique
notamment de Malinowsky, motivée au départ par le refus de céder à une idéologie ethnocentrique, a un grand mérite épistémologique : elle redonne à chaque civilisation
sa valeur d'objet original, à étudier dans sa spécificité, et permet en outre de prendre conscience de l'unité systématique de chaque culture, à travers ses manifestations
dans la diversité de fonctions multiples
Le social, une diversité d'objets
Quel est précisément l'objet dont la
sociologie est la science ? On répond communément : la science du social, ou encore la science de la société. Mais est-il bien sûr que l'on détermine ainsi un objet bien
défini ? L'étude du corps vivant, par exemple, se différencie en sciences diverses, suivant le type de préoccupation, de visée, suivant l'échelle de visée : morphologie,
histologie, génétique, etc. L'étude de ce qu'on appelle parfois le "corps social" ne peut pas plus se résumer à un seul type de phénomènes à étudier.
Les besoins humains sont divers, et de natures diverses. Ils
génèrent des fonctions sociales diverses, même si c'est dans l'unité systématique sous-jacente d'une civilisation donnée. Le caractère général et abstrait des échanges
fait l'objet de l'économie. La vision du monde inhérente à chaque société (et notamment la manière dont chaque individu peut s'y appréhender et s'y situer) est l'objet
de la psychologie phénoménologique. L'analyse des mythes, la répartition des comportements sexuels en admissibles ou condamnables relève notamment d'une
approche psychanalytique. La logique des classifications de toutes sortes (y compris notamment des structures de la parenté) relève entre autres de la
linguistique. La "réalité sociale" décèle donc des objets multiples enchevêtrées qui nécessitent des approches diversifiées.
Cette imbrication d'objets hétérogènes, qui n'en constituent pas
moins un tissu social inextricable, va entraîner des difficultés et des déviations naturelles :
- Une première tentation est de se contenter de juxtaposer ces approches hétérogènes, en renonçant à prendre
en considération qu'il s'agit néanmoins d'une seule réalité complexe et protéiforme.
- Une seconde, de tenter de dénier la valeur réelle de cette diversité, en prétendant dégager la structure profonde,
l' "infrastructure", qui se manifesterait sous l'hétérogénéité apparente de ces manifestations, au risque d'un réductionnisme qui tend à occulter la richesse
diverse du concret, la valeur ontologique propre de chaque aspect. Même si l'on dévoile alors une authentique structure sous-jacente, on court le risque de dissoudre la
diversité et l'ouverture du comportement humain en le réduisant à un schéma abstrait omniprésent.
- Reste la sorte de compromis qui consiste à privilégier abusivement l'un des aspects (tant qu'à faire, celui dont
on s'estime être le spécialiste), en organisant une perspective qui fait converger dans leur dépendance tous les autres aspects vers celui élevé à la dignité de foyer de toute
compréhension possible. On peut ainsi, au choix des options, tout ramener à l'économie, ou à la lutte des classes, ou à la frustration oedipienne, etc.
Question supplémentaire, bien qu'une bactérie et qu'un homme soient tous deux
des êtres vivants, relevant d'un même fonctionnement de base (la cellule), on comprend aisément qu'il va falloir adopter des méthodes radicalement différentes pour rendre
compte de l'un et l'autre. De la même manière, on ne peut adopter une méthode unique pour rendre compte de réalités aussi différentes qu'une société primitive, objet
d'étendue limitée, à la structure souvent assez rigide et fermée, aux variations limitées, ou qu'une société industrielle moderne, d'étendue beaucoup plus vaste, aux contours
mal assignables, aux structures enchevêtrées complexes et fréquemment antagonistes, propice à des évolutions mal contrôlables. Il va falloir tenir compte simultanément
que l'étude des unes peut apporter d'importants éclaircissements pour l'étude des autres, mais qu'il s'agit néanmoins de types d'objets forts dissemblables, impliquant
des approches adaptées.
Les paradoxes d'une science de l'homme
Le processus de connaissance est
nécessairement relation entre deux pôles : celui qui connaît, ce qui est connu, que l'on nomme respectivement le sujet et l'objet. Les analyses peuvent diverger sur leur
situation et sur leur rôle respectifs, et notamment sur la question de savoir lequel des deux doit se "régler" sur l'autre, elles respectent le plus souvent cette
opposition. Le premier problème spécifique des sciences de l'homme est alors que le sujet est l'homme, et que l'objet est l'homme. La question est donc : est-il
épistémologiquement possible que l'objet de la connaissance puisse en être le sujet même ? Le sujet peut-il se prendre lui-même comme objet ? L'homme peut-il se
scinder en celui qui observe et celui qui est observé ? Et dans ce cas, celui qui observe peut-il observer celui qui est observé comme étant en même temps celui qui
observe ? Pour illustrer la difficulté par une expérience commune : je peux sans doute regarder mon image dans le miroir (encore qu'il y aurait à s'interroger sur ce que
j'appréhende ainsi au juste), mais puis-je regarder mon regard même ?
En ce qui concerne la psychologie, on pourra objecter qu'un
homme est le sujet, un autre est l'objet. certes, mais ils sont tous deux hommes, et les problèmes du second ne peuvent être radicalement étrangers au premier (sans
quoi d'ailleurs il n'y pourrait rien comprendre), ce dernier est donc d'une certaine manière partie de ce qu'il étudie. Il s'agit bien d'une certaine manière un homme ayant
affaire à ce qui relève aussi de lui-même, même si c'est à travers un autre. Ce qui pose de réel problèmes techniques : comment faire pour que le psychologue ou le
psychiatre conserve la neutralité scientifique indispensable, et ne devienne ni complice, ni censeur de ce qu'il étudie ?
En ce qui concerne la sociologie, le chercheur prétend étudier
ce dont il tient ses moyens d'étudier : il juge ce qui est le cadre formateur de son jugement, il y a au minimum ce qu'on appelle un cercle vicieux. Et s'il étudie une autre
société, il place ipso facto la sienne propre comme lieu transcendant, d'où pourrait partir un regard objectivement pur, ce qui ramène, qu'on le veuille ou non, à une
position ethnocentrique. Les science de l'homme sont donc dans la position du serpent qui se mange la queue.
Un autre aspect de ce paradoxe d'un sujet qui prétend se viser
comme un objet, réside dans la position d'un homme à la fois posé comme libre et strictement déterminé. En tant que sujet de la recherche, l'homme doit être pensé
comme doué d'une raison susceptible de s'exercer librement, mais en tant qu'objet de la recherche, il est nécessairement présupposé déterminé par des lois, y compris
dans sa manière de pensée. Quand une certaine approche marxiste par exemple nie qu'une pensée ait fondamentalement à être jugée sur la logique propre de ce
qu'elle affirme et la manière dont elle se justifie, mais qu'elle doit être comprise comme strictement déterminée par les infrastructures sociales dans le cadre
desquelles elle est émise (et spécialement par rapport aux conditions de la production et à l'organisation du travail), la question est de savoir si cette approche elle-même
fait miraculeusement exception à la règle, ou si elle doit être elle aussi comprise comme strictement déterminée par ses conditions de production, auquel cas elle n'a pas
plus à être prise au sérieux dans son contenu propre. Le psychologue échappe-t-il à la psychologie, et le sociologue à la sociologie ?
Difficulté supplémentaire, et non moindre : peut-on, concernant un problème
humain, s'en tenir à une stricte position de connaissance ? Le chimiste analyse une réaction chimique et tente d'en avoir la connaissance la plus complète possible.
A ce niveau, il n'a guère à s'embarrasser de considérations morales, même si, en dernière instance, la connaissance acquise s'inscrira dans une action humaine
susceptible d'une évaluation morale. Mais la situation du médecin est très différente à la base : il n'est pas seulement là, on pourrait même dire il n'est pas d'abord là
pour avoir une connaissance la plus complète possible de la maladie, mais pour la combattre. Sa fonction est plus de refuser l'inacceptable (la maladie, ou la mort) et
de le combattre, que de le connaître, même si ceci peut fortement contribuer à cela. Le psychologue (face à un criminel...), le sociologue (face au suicide...) sont-ils
dans la position du chimiste ou dans celle du médecin ?A partir du moment où l'objet d'étude est humain, il semble devenir impossible, sans trahir ce qui fait la spécificité
humaine, d'évacuer toute préoccupation éthique concernant ce que l'on étudie. Les sciences de la nature s'en tiennent aux faits, les sciences de l'homme débordent
nécessairement sur des évaluations. Diderot, considérant que l'homme est entendement et volonté, considère que la logique, qui est science de la direction de
l'entendement, et la morale, qui est science de la direction de la volonté, sont les deux premières parties de la science de l'homme ("Explication détaillée du
système des connaissances humaines" dans l'Encyclopédie).
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