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Des questions sans réponses claires
D'où venons-nous ? Quel est le
sens de tout cela ? Il existe des questions préoccupantes pour lesquelles il nous est bien difficile de trouver des réponses qui seraient à la fois claires, rationnelles et
vérifiables. Bien que la tradition positiviste nous recommande de faire l'économie de telles questions ( Wittgenstein : "Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire"), nous
ne parvenons guère à nous y résigner. Certaines questions restent de vraies questions, même sans vraies réponses.
Les questions appellent les
réponses, vraies ou fausses, ou, plus fréquent et plus complexe, vraies et fausses à la fois. S'il est salutaire, et éventuellement excitant, de rester momentanément
sur la brèche d'une question sans réponse, notre tranquillité, notre équilibre psychique exige, sur la durée, de combler d'une réponse le vide que crée l'ouverture
d'une question. Peu importent alors ces exigences qu'il nous faudra ultérieurement conquérir de haute lutte : la vérifiabilité, la rationalité, la clarté, et dont les
premières tentatives maladroites de respect ouvrent les voies aux angoisses du scepticisme. Il nous faut au contraire de l'indiscutable, de l'invérifiable. Une
touche d'extraordinaire, ou plus selon les besoins, le rejet du noeud de l'affaire dans un passé ou dans un futur lointain, aucun auteur assignable auquel on
puisse demander des comptes, un minimum d'incohérence pour solliciter la foi : tel se constitue le mythe.
L'accent habituellement porté
sur le rôle de l'entendement dans la connaissance, l'accent porté sur le rôle de la volonté dans l'action, mènent dans les deux cas à sous-estimer l'importance
sous-jacente de l'imagination. Ce qui fait la toute puissance du mythe, et lui permet de résister à toutes les attaques, est qu'il est d'abord oeuvre de l'imagination,
et lui reconnaît les pleins droits. C'est pour cette raison que l'invraisemblable, loin d'être, comme voudrait le croire un rationalisme naïf, le point faible du mythe,
en est au contraire sa force essentielle. Credo quia absurdum, je crois parce que c'est absurde. Le défi à la raison enracine le mythe dans sa vraie force
originaire, celle de l'imaginaire.
Détruire la pensée mythique ?
Le mythe, créé par l'homme,
devient ensuite une formation qui le domine. Sa densité peut être féconde en ce qu'elle assure des fondements stables pour continuer à vivre, nonobstant les
questions irrésolues. Mais il peut finir par devenir stérilisant, étouffant même, interdisant l'éclosion du bel et vivace aujourd'hui, le renouvellement incessant
nécessaire à la vie. Le mythe doit se mettre hors de portée de l'esprit critique, de l'examen libre. Il devient alors fatalement à la longue support de l'oppression,
il devient hostilité fondamentale à la renaissance sempiternelle de la vie.
Face à cela émergent la
philosophie et la science. La première tente une compréhension à la fois globale et rationnelle du monde. La seconde se donne pour tâche l'élaboration
d'explications qui aillent jusqu'à la vérifiabilité de détail, rendant ainsi une action possible. Le mythe est alors dans les deux cas obstacle à dépasser. On peut estimer
avoir affaire à des âges de la vie qui se succèdent : l'enfance, l'adolescence, la maturité adulte. Auguste Comte formule ainsi la "règle des trois états" : à la pensée
mythique globalisante constitutive de l'esprit théologique, l'esprit philosophique substitue la notion métaphysique de causalité, l'esprit
scientifique celle "positive" de loi.
Pédagogie du mythe
(Allégorie) Zarathoustra, Aristophane.
De la reconnaissance par un niveau qu'il n'est plus capable de dire ce que ses prédécesseurs réussissaient à faire entendre.
La coexistence des modes de pensée
L'adulte dépasse son adolescence,
comme l'adolescent dépasse son enfance. Mais qu'est-ce qu'un dépassement ? On se sert notamment de ce terme français pour traduire la notion allemande
d'Aufhebung, utilisée par Hegel pour désigner le troisième terme de la dialectique. Mais il y a plus clairement dans aufhebung le paradoxe, ou du moins
l'ambiguïté d'une suppression qui est en même temps conservation. En quel sens peut-on dire de la philosophie qu'elle dépasse le mythe ? La science a-t-elle
vocation à remplacer la philosophie, comme celle-ci l'aurait à remplacer la pensée mythique, ou y a-t-il complémentarité entre elles ? Et si oui, comment penser cette
complémentarité ? On peut la concevoir comme celle de territoires juxtaposés qui, placés les uns à coté des autres, parviennent à rendre compte à eux trois des
différentes demandes de l'esprit humain. Mais on peut aussi considérer, de manière plus subtile, qu'un stade dit supérieur comporte toujours en lui, comme en sa chair,
l'existence vivante des stades dits inférieurs, un peu de la manière dont un adulte qui fume reste indissociablement un enfant mal dépassé dans sa fixité orale,
supprimée et conservée à la fois. Cette coexistence s'ignore le plus souvent elle-même.
Attirer l'attention sur elle suscite même fréquemment de vives réactions. Sauf exceptions notables, il n'est pas de bon ton d'essayer de mettre en évidence la
dimension mythique au sein même de la réflexion philosophique. Encore moins scientifique. Qu'il y ait par exemple comme un reste de la naïveté absolutiste de
l'adolescence à vouloir sauvegarder coûte que coûte la belle croyance en un bel et stable déterminisme, face à la compréhension par la mécanique quantique que la
connaissance d'un objet étant résultat de l'intervention cognitive d'un sujet, elle comporte une part une part irréductible d'indétermination.
Pour en savoir plus
* Un traître vend la mèche : Les faux affranchis.
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