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Les différentes formes de la mémoire
Quand on parle de mémoire, on pense souvent au souvenir sous forme de récit. Mais il existe toutes sortes de manifestations qu’on peut regrouper comme
relevant de la mémoire. Pour n’en citer que quelques unes
- Certaines sensations précises nous évoquent immanquablement telle ou telle époque ou situation de notre vie, parfois tout à fait consciemment, parfois plus ou
moins inconsciemment, voir par exemple l’histoire de la madeleine de Proust.
- Une connaissance (se souvenir de la théorie kantienne du
transcendantal).
- Un savoir faire, qui est d’ailleurs une certaine forme de connaissance (savoir résoudre une équation du second degré).
- Un souvenir « classique » (la première fois que je l’ai
rencontré(e)), qui peut être parfois le souvenir d’une ambiance, parfois celui d’une histoire, parfois un subtil mélange des deux.
- Un symptôme physique, qu’il soit totalement
somatique (j’ai mal aux jambes
parce que j’ai fait beaucoup de vélo hier) ou inscription somatique d’une difficulté psychique (j’ai une grosse migraine parce qu’on m’a beaucoup contrarié).
- Un comportement à tendance névrotique (j’ai peur des grands escaliers, ou je
me lave les mains cent fois par jour, parce que…).
- Certains objets bien présents, mais uniquement appréhendés en tant qu’ils
se rapportent à une situation passée précise (la montre qu’elle m’avait offerte pour mon anniversaire, juste avant de me quitter).
- Certains lieux bien présents, mais uniquement appréhendés en tant qu’ils se
rapportent à une situation passée précise (Auschwitz, la chambre de l’enfant mort définitivement laissée en l’état). - Etc., Etc.
On remarque à travers cette énumération qu’on peut paradoxalement parler parfois de mémoire inconsciente
: le névrosé se souvient avec son corps ou avec son comportement de situations dont il n’a plus le souvenir conscient.
Le « souvenir » peut être daté ou non daté. Mais il existe aussi le
cas fréquent où la datation est plus ou moins fantaisiste (souvenirs d’enfance, souvenirs pour lesquels on a plutôt intérêt que telle chose ait eu lieu avant
telle autre, que ce soit vrai ou non). Il y aussi le cas plus complexe, dont nous reparlerons, du souvenir complexe, qui ramasse en une seule histoire des
éléments provenant de dates différentes.
Mais où sont donc les souvenirs ?
Certains conservent
leurs lettres dans un tiroir, une jolie boite, ou autre contenant. Ainsi ces souvenirs là sont matériellement stockés quelque part, dans un endroit qu’on
peut préciser quand on le connaît. D’où vient la question : où sont stockés nos souvenirs, avec comme question subsidiaire, et sous quelle
forme ? Alors on s’imagine le cerveau et les petites cellules grises comme des sortes de tiroir dans lesquels on aurait rangé tout ça. Et à ceux
qui argueraient qu’on n’a jamais rencontré de souvenir traînant dans une cellule, on pourrait rétorquer que la manière dont il y est nous échappe
peut-être : empreinte, pli, trace, inscription physique ou chimique, cicatrice, encodage ? Quand on voit toutes les manières différentes que l’homme
a déjà inventées pour stocker une information…
Mais il existe des
observations troublantes à ce sujet. Un amnésique partiel, que ce soit à la
suite d’un traumatisme psychologique, ou d’une destruction physique (genre
éclat d’obus), est parfois capable à la longue de récupérer un peu ce qui semblait anéanti. Comment serait-il possible qu’un souvenir détruit
ressuscite ? Si le tiroir brûle, les lettres ne se reconstitueront jamais. Il semblerait qu’une localisation stricte soit une notion un peu inadaptée pour
la mémoire. Mais le problème est que notre pensée, inséparable du langage spatialisateur, a besoin d’espace et de lieux. C’est ainsi que les hommes
viennent pleurer leurs morts devant des tombes dans lesquelles il faut bien considérer, croyant ou athée, qu’il n’y a personne, plutôt que n’importe où ailleurs.
Bergson pencherait plutôt pour la métaphore de la trace. Un observateur attentif peut parfois
remarquer que le chat est passé une fois dans l’herbe. Mais ça devient plus net s’il est passé plusieurs fois au même endroit, et plus il y passera,
plus la trace deviendra visible et durable. Il n’a laissé sur place ni photo, ni récit de son passage. Mais la répétition de son passage a laissé un
passage. On peut se demander si la mémoire n’est pas de cet ordre, une histoire de passage fréquenté qui devient plus facile à emprunter que le
reste. Il faut noter que ces passages métaphoriques ne se font pas que dans les petites cellules grises. Le pianiste qui s’entraîne est en train d’ouvrir
des voies dans ses mains, dans ses bras, dans son dos, tout autant que dans son cerveau. Par où nous notons que notre mémoire met
en œuvre la totalité de notre corps.
L’élaboration du souvenir récit
Quand on parle
mémoire, on a tendance à penser d’abord au récit d’un événement. Outre que nous avons vu qu’il existe bien d’autres manifestations de la mémoire,
le récit événementiel est un genre qui est loin d’être neutre. Il s’agit en fait et toujours d’un travail d’élaboration ultérieure, impliquant une
mise en forme qui peut être lourde de conséquence. Pour ne pas se laisser abuser par le souvenir, et s’imaginer qu’il s’agirait d’une pure et
simple reproduction d’une réalité qui aurait existé telle quelle, il faut bien prendre garde aux caractéristiques principales de son fonctionnement.
Le récit implique
une sélection, car il n’est pas possible de dire la totalité du réel, qui est de l’ordre de l’infini indénombrable. Une très grande quantité d’aspects
de ce qui a effectivement eu lieu passe à la trappe. On peut tenter de le justifier en prétendant que, ce faisant, on s’en tiendrait à l’essentiel,
négligeant ce qui est négligeable, et ne retenant que ce qui a semblé conséquent. Mais bien malin celui qui se pense en état de juger que tel
détail était insignifiant, alors qu’on peut estimer que tout est interdépendant, et qu’il ne faut pas confondre l’attention qu’on porte à
un aspect avec son incidence réelle. La sélection nécessaire risque donc de se faire en fonction des préoccupations du présent, ce qui veut dire aussi en
fonction de ses intérêts, de ses préjugés et de ses aveuglements.
Dans le cadre de
cette opération de sélection, le récit délimite un commencement et une fin de l’histoire, du souvenir. Or ce sont des choses au fond inexistantes telles
quelles dans la vie, comme vu dans le chapitre sur le temps. Quand on y réfléchit, l’histoire est toujours commencée avant son commencement
officiel, elle se poursuit au delà de sa fin théorique. On peut, comme le fait
Schopenhauer, s’interroger sur le vrai commencement d’une vie individuelle : la naissance, la fécondation, le jour où les parents se
sont rencontrés, les moments de mise en place des situations qui ont permis cette rencontre ? On peut aussi s’interroger sur la fin de l’histoire :
ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, bien, mais qu’en fut-il vingt ans après ? Comprendre donc que la séance est toujours déjà
commencée, jamais finie, et jamais réduite en une unité de lieu.
Le récit implique
un auditeur ou un spectateur, et se module en fonction de ceux-ci. Sommes-nous bien sûr de nous souvenir de la même chose de la même manière, suivant
devant qui nous nous souvenons ? Il y aurait à s’interroger sur les interactions subtiles qui agissent, parfois à notre insu, dans la manière dont
nous reconstruisons devant autrui le récit de notre souvenir.
Car le récit n’est
jamais restitution, mais reconstitution. On ne voit pas comment le récit pourrait restituer ce qui en soi n’était pas de l’ordre du récit. Il s’agit
donc toujours d’une mise en scène, faisant largement appel à l’imagination, pour redonner une mise en forme vraisemblable, ou du moins présentable, d’un
donné qui n’est plus donné, si ce n’est sous forme de traces fragmentaires plus ou moins incertaines. Cette reconstitution n’est jamais définitive,
malgré les volontés qu’on peut avoir de fixer une vérité historique officielle, mais est l’objet d’une ré-élaboration permanente.
Le souvenir récit
est ré-écriture permanente, il est vision et visée du présent, en fonction des problèmes présents, qui peuvent être éventuellement très éloignés du
passé tel qu’il avait eu lieu. Il faut se méfier de relectures du passé y introduisant des modes de pensée qui n’y avaient alors pas cours. Et
notamment tant des admirations que des indignations rétroactives.
Le souvenir est projet
La notion de projet
renvoie plutôt à celle de futur. Mais le présent ne comporte pas vraiment d’actes gratuits, et se souvenir ne l’est jamais. C’est toujours un intérêt
présent qui mobilise la mémoire. On ne se souvient pas gratuitement, mais dans le cadre d’une action. La mémoire sert à justifier, notamment à se
justifier. « « J’ai fait cela », dit ma mémoire. –« Impossible ! », dit mon orgueil, et il s’obstine. En fin de compte, c’est la
mémoire qui cède. » (Nietzsche, Par delà le bien et le mal)
. Elle sert aussi à liquider, on se souvient éventuellement pour conclure, pour mettre un terme. Le souvenir peut relever du travail du deuil. On se souvient
parfois de quelque chose pour ne pas se souvenir d’autre chose. La psychanalyse met ainsi en évidence la notion de
souvenir-écran. Enfin, et on le voit bien politiquement, la mémoire sert sélectivement à constituer une
image. Tout régime politique, qu’il soit totalitaire ou démocratique, a tendance à se constituer la mémoire la plus propice pour justifier sa
légitimité. Mais, à un niveau plus privé, les familles, par exemple, se constituent aussi une mémoire officielle, contribuant à former ce qu’on
appelle parfois le roman familial. Que ce soit collectivement ou individuellement, la question est souvent : de quelle mémoire avons-nous
besoin en ce moment ?
De l’oubli comme acte positif
L’oubli est souvent conçu comme une déficience, une perte plus ou moins regrettable. Mais
l’oubli est une nécessité pour la continuation de la vie. Il faut pouvoir effacer l’hypothèque du passé pour redonner au présent sa virginité de
recommencement toujours possible. Sinon, le présent se fossiliserait littéralement sous le poids sans cesse grandissant du passé. Si se souvenir
est souvent judicieux, il faut se méfier de la politique (sur les plans tant psychologique que politique) qui consiste à vouloir nous remettre le nez de
force dans ce dont nous ne voulons plus entendre parler. « PERDEZ l'illusion bonnes gens, assis dans la croyance que les malheurs passés doivent
labourer la mémoire la vie durant, comme si c'était un devoir d'encore et encore les payer ,perdez l'illusion morale, si joliment plantée dans vos âmes
coupables, que le souvenir des sales moments ne peut être qu'un renouveau sans fin de l'enfer des jeunes années. » (
Christiane Rochefort, La porte du fond). Nietzsche le disait aussi, l’oubli est
aussi nécessaire à la vie que le souvenir. Notons d’ailleurs que les deux notions ne sont pas aussi simplement opposables. Car se souvenir étant sélection, la mémoire est
toujours en même temps oubli. Bergson, qui disait que le passé se conservait de lui-même dans le présent qui en était l’accumulation, estimait que c’était
pour l’oubli qu’un travail était nécessaire. Aussi faisait-il du cerveau l’organe de l’oubli, plutôt que
celui de la mémoire.
La connaissance historique peut-elle se prétendre scientifique ?
Il faut d'abord
s'entendre sur ce en quoi consiste la scientificité. On peut penser, avec Karl
Popper, qu'une activité ne peut être qualifiée de scientifique que si ses démarches sont falsifiables
, c'est à dire s'il existe des procédures permettant éventuellement de les réfuter. Si en effet il n'existe pas de
moyens de tenter de démontrer la fausseté, la prétendue vérité n'est plus alors qu'affaire de foi. Il faut donc qu'il existe une possibilité de
vérification pouvant éventuellement aboutir sur un échec. Les deux parmi les plus anciennes sciences que sont les mathématiques et la physique reposent sur
une telle possibilité. En mathématiques, ce qui fonde la vérité est qu'on peut toujours recommencer la démonstration. Dans les sciences physiques, ce qui
fonde la vérité est qu'on peut toujours recommencer l'expérience. Donc, bien que les deux n'aient pas les mêmes procédures pour fonder leurs vérités
respectives, il y a dans leur démarche quelque chose de profondément identique : la vérification (ou la falsification) se fondent sur la possibilité de
recommencer. Si l'on estime qu'on tient là le ressort de la scientificité, il devient alors évident que l'histoire n'est pas à ranger dans les
sciences. Car évidemment, l'histoire ne permet pas les recommencements, pour des raisons morales d'une part (on ne va pas reproduire les causes d'une guerre
pour voir si...), mais plus encore pour des raisons matérielles (il est impossible de retrouver exactement les mêmes conditions). L'histoire a affaire
au temps, et le temps est irréversible.
On peut évidemment
accorder un sens plus large au mot de science (et notre époque ne se prive pas d'utiliser le terme pour des activités dont on ne voit pas bien ce qu'elles
pourraient avoir de scientifique). On peut par exemple parler de science pour désigner "Tout corps de connaissance ayant un objet déterminé
et reconnu, et une méthode propre." (Petit Robert). Bien qu'évidemment les trois exigences de cette définition (objet déterminé,
objet reconnu, méthode propre) puissent faire difficulté en ce qui concerne l'histoire, et être aisément problématisées, on voit quand même
qu'elles peuvent faire l'objet d'un travail d'élaboration spécifique. C'est pourquoi certains historiens revendiqueront pour l'histoire le nom de science.
Un autre problème
est celui de l'utilisation que l'histoire pourra être amenée à faire des autres sciences. On pourra alors parler d'histoire scientifique comme on parle
de police scientifique. Cela ne signifie pas qu'une enquête, qu'elle soit policière ou historique, soit en elle-même scientifique, mais qu'elle puisse
toujours utiliser des moyens, principalement de vérification et de falsification, mis au point par d'autres sciences. Ainsi, dans les deux cas,
l'identification génétique permet d'écarter ou de confirmer des hypothèses. Des méthodes de datation, comme celle classique par mesure du taux de carbone
14, permettent éventuellement de falsifier des documents ou des vestiges (cf. le cas du "saint-suaire" de Turin). Tous les moyens scientifiques sont
bons pour tenter de confirmer ou d'infirmer, mais ce ne sont que des moyens au service d'une démarche qui a à se justifier par ailleurs.
De la pluralité des temps historiques
On comprend
aisément, pour les choses spatiales, que des échelles d'observation différentes permettent d'accéder à des niveaux différents de la réalité.
Par exemple la feuille de papier ne se présentera pas du tout de la même manière selon qu'on l'observe à l'oeil nu, avec un microscope optique ou avec
un microscope électronique. Le même problème se pose avec les affaires temporelles. Selon que l'on observe ce qui se passe au jour le jour, année
après année, à la décennie ou au siècle près, on n'atteindra pas le même type de réalité historique. C'est un problème qui n'a été posé qu'assez
tardivement, tant l'attitude naturelle, parce qu'elle correspond à notre vie et à notre échelle, est de prendre les choses au jour le jour. Or le quotidien
peut être aussi ce qui nous empêche de saisir des mouvements plus lents et plus profonds. Ainsi, celui qui ne voit un enfant qu'une ou deux fois par an, le
voit beaucoup mieux grandir que ceux qui le côtoient quotidiennement, car on ne voit pas quelqu'un grandir d'un jour sur l'autre. Ainsi vient l'idée qu'il
existe des types d'histoire différents, accédant à des réalités différentes, selon le rythme d'observation adopté.
Un certain nombre
de phénomènes, notamment dans le domaine économique et social, sont sujets à des oscillations qui rendent non pertinente l'observation sur un rythme trop
court. Que le taux de chômage, que le niveau des salaires monte ou descende d'un jour sur l'autre, et même d'un mois sur l'autre, n'est pas très
significatif. D'une année sur l'autre, c'est déjà plus intéressant. Ainsi est née l'idée de ce qu'on a appelé dans les années cinquante la
"nouvelle histoire économique et sociale": "Il y a ainsi, aujourd'hui, à côté du récit (ou du récitatif) traditionnel, un récitatif
de la conjoncture qui met en cause le passé par larges tranches : dizaines, vingtaines ou cinquantaines d'années." (
Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire). Certains phénomènes demandent
certainement un temps d'observation encore plus lent, touchant par exemple les changements profonds de civilisation, et que l'on appellera l'histoire
séculaire.
A côté de ces
deux types d'histoire, subsiste bien sûr "l'histoire traditionnelle attentive au temps bref, à l'individu, à l'événement, (qui) nous a depuis
longtemps habitués à son récit précipité, dramatique, de souffle court." Cette histoire, dite événementielle, est bien sûr la base même de ce qu'on a
toujours appelé histoire. Mais il faut prendre garde à ne pas surestimer l'importance de l'événement, pris dans ce sens du temps bref. "L'événement
est explosif, "nouvelle sonnante", comme l'on disait au XVIe siècle. De sa fumée abusive, il emplit la conscience des contemporains, mais
il ne dure guère, à peine voit-on sa flamme." On est attentif au spectaculaire, parce qu'il nous frappe, mais les mouvements plus profond
risquent de nous échapper. On va se fixer sur une dispute violente qui nous semblera être la raison de la rupture, et on va avoir tendance à négliger les
longs mois de dégradation discrète, pourtant sûrement plus efficients. De la même manière, on risque de trop s'attarder sur un assassinat politique, sur
les décisions fracassantes d'un homme, etc., et de ne pas prendre suffisamment garde aux mouvements profonds sans quoi ces premières choses n'auraient aucun
effet (voir cette triste manie sévissant dans les copies de réduire le nazisme à Hitler).
De l’élaboration des faits historiques
Comme signalé plus
haut, ce qu'on appelle souvenir, quand il prend la forme d'un récit (mais les autres formes exigeraient des critiques parallèles), n'est pas restitution pure et
simple de ce qui a eu lieu, ce qui serait tout simplement impossible. Il faut en conclure que les faits historiques n'existent pas tout faits, qu'ils sont
le résultat d'un certain travail d'élaboration a posteriori. Il ne faut pas l'entendre au sens naïf qu'ils seraient purement et simplement inventés. Il
faut comprendre qu'un fait historique est une sélection, et un découpage faits pour tenter de rendre compte au mieux de ce qu'on ne peut pas reproduire tel
quel. Au fond, la connaissance procède toujours de ce travail d'élaboration, partant d'une sélection, et en cela l'histoire ne se différencie pas des
sciences expérimentales. Même ce qui semble relever du fait "brut" (nom qu'on donne en fait aux reconstitutions rencontrant un large consensus) est
un produit complexe : "L'assassinat d'Henri IV par Ravaillac, un fait ? Qu'on veuille l'analyser, le décomposer en ses éléments, matériels les uns,
spirituels les autres, résultat combiné de lois générales, de circonstances particulières de temps et de lieux, de circonstances propres enfin à chacun
des individus, connus ou ignorés, qui ont joué un rôle dans la tragédie : comme bien vite on verra se diviser, se décomposer, se dissocier un complexe
enchevêtré ..." ( Lucien Febvre, Combats pour l'histoire).
En opposition à
une culture dégradée, de style jeu télévisuel, le savoir n'est pas une juxtaposition de curiosités éparses, c'est une élaboration qui vise à la
cohérence. Il en va de même en histoire, malgré une certaine utilisation qui en est faite dans le cadre de divertissements. Un fait ne peut avoir d'intérêt
pour la connaissance en demeurant anecdote gratuite, il ne prend son sens qu'en tant qu'il s'inscrit dans la tentative de réponse à un questionnement. Nous
retrouvons ici les idées fondamentales sur la notion de problématisation, et sur la prééminence du sens du questionnement. " Élaborer un fait,
c'est construire. Si l'on veut, c'est à une question fournir une réponse. Et s'il n'y a pas de question, il n'y a que du
néant." (Lucien Febvre).
Du témoignage
Le problème de la
constitution des faits historiques rencontre sa difficulté principale avec la sélection critique des sources. Parmi celles-ci, les témoignages (oraux, ou
plus souvent écrits) occupent une place prépondérante. Or le témoignage cause d'importantes difficultés, dont il n'est pas toujours sûr qu'elles
fassent l'objet d'une attention suffisante. Jean Norton Cru s'est spécialement
penché sur le problème, après la première guerre mondiale, en réaction contre toutes les réécritures fantasmées dont la guerre fait l'objet : "Serait-ce
un paradoxe de prétendre que la destinée future de l'humanité dépendra dans une large mesure de notre science du témoignage (...) ?" (Du
témoignage, 1930). Contentons-nous de trois phénomènes trop souvent ignorés ou du moins négligés.
Il ne suffit pas
d'avoir été sur place, de pouvoir dire "j'y étais", pour que cela soit ipso facto un signe d'authenticité du récit. Premièrement, la
subjectivité, incluant éventuellement les partis-pris, font qu'il n'existe aucun témoin "objectif", à tel point que l'exacte concordance de
deux témoignages est plutôt considérée comme suspecte, signe possible d'une entente préalable sur une version commune. Secondement, tout témoin tend à
oublier qu'il n'a pas une vision panoptique, et que quand il regarde ici, c'est
qu'il ne regarde pas ailleurs. A tel point, que si je fais précisément attention à ce point ci, je peux ne pas remarquer ce qui se passe un mètre à
côté. Mais j'aurai tendance à faire comme au cinéma, je reconstituerai ce qui me manque en croyant l'avoir vu (c'est rarement l'acteur qui fait la
cascade). Troisièmement, personne n'a jamais la totalité de ce qu'il faudrait savoir pour comprendre pleinement ce qu'il voit. Personne n'a jamais vécu la
bataille de Waterloo, car tous ceux qui y étaient, étaient ici ou là, pris dans des événements partiels dont ils n'avaient aucune appréhension
exhaustive (cf. Fabrice dans la La chartreuse de Parme de Stendhal). En
toutes occasions, on peut légitimement poser la question sceptique : qui sait ce qui s'est passé ?
Il est bien commode
d'aller chercher les renseignements là où l'on sait qu'ils sont. Par exemple, après une bataille, dans les compte-rendus d'état major (éventuellement les
pièces secrètes, celles qui n'étaient pas destinées à la propagande). Seulement, fait remarquer Cru, ces renseignements ont principalement pour base
les ordres qui ont été donnés. Or il est bien rare qu'en temps de guerre, un ordre soit strictement obéi : "Trop de choses viennent changer la
situation entre l'émission de l'ordre et de sa réception", à commencer par les ordres contraires de l'ennemi. Soyons de bon sens, quand un
ordre n'a pas été suivi d'effet, il est rare que les hommes impliqués dans la désobéissance en fassent un rapport circonstancié, surtout en temps de
guerre. Donc l'histoire risque de se faire principalement sur les documents plus ou moins non conformes au réel qui sont ceux des pouvoirs. D'où l'idée de Cru
de rechercher et de publier la très volumineuse littérature écrite par les soldats pendant la guerre (journaux personnels, lettres aux fiancées, aux
familles, etc.), et qui donne une idée assez différente des versions officielles. Pour ne prendre qu'un exemple, on apprend ainsi ce phénomène si
peu conforme aux visions romancées de la guerre, qu'elles soient patriotiques ou antimilitaristes : le sentiment dominant du soldat dans les tranchées est
qu'il s'ennuie.
Le souvenir récent
d'un événement violent conserve les traces authentiques du vécu originaire : il est très émotif, décousu et fragmentaire. Celui qui est sous les bombes
n'est pas sur le moment en train de se constituer un récit, il réagit comme il peut à une situation qu'il ne peut maîtriser à aucun point de vue. Mais ce
qui est curieux, c'est que plus le témoin témoigne tardivement, plus son témoignage s'arrange, plus il fait récit, plus ce récit ressemble à une
scène de roman ou de film. Plus le temps passe, plus le souvenir se met en conformité avec la version officielle dominante, avec le style
psycho-littéraire qui est censé être celui du registre dont il relève. "Le témoin oublie, mais s'il se contentait de perdre la trace des faits
il n'y aurait que demi-mal. En réalité sa mémoire le dupe : elle recrée à mesure ce qu'efface l'oubli et cette création n'est jamais conforme à la réalité
primitive. Elle est inspirée par des notions longuement entretenues dans l'esprit, en l'espèce par l'image traditionnelle et légendaire de la guerre."
(Jean Norton Cru, Du témoignage).
Y a-t-il un sens de l’histoire ?

Hegel est l’auteur de la philosophie la plus représentative affirmant l’existence d’un sens de
l’histoire. Ce sens, c'est que la raison gouverne le monde, que l'immense contenu de l'histoire universelle a été, est et doit être rationnel. Et comme
la liberté est essence même de la raison, l’histoire est indifféremment histoire de la raison ou histoire de la liberté. L'objet de l'histoire
philosophique est bien d'une certaine manière le donné empirique, ce qui a été et ce qui est, les événements et les actions des hommes. Mais ce donné
ne peut être compris que par la pensée. Le fait premier n'est pas le destin et les passions des peuples, la bousculade des événements, mais l'esprit même
des événements. Sous le monde des apparences contingentes et sous la masse des particularités Hegel entend saisir leur unité, l'universel concret qui
contient en soi la totalité des divers aspects de l'existence, l'esprit du monde.
Comment, en fait, l'esprit se réalise-t-il dans l'histoire? L'histoire universelle ne
considère pas des personnes singulières réduites à leur individualité particulière, mais un individu universel et déterminé, un peuple et l'esprit de ce peuple (Volkgeist).
Chaque peuple saisit cet esprit à un degré divers et, en chaque peuple, certains individus que, pour cette raison, on appelle de grands hommes, en
prennent mieux conscience et sont des conducteurs d'âmes. Chaque peuple a son principe propre et tend vers lui comme s'il constituait la fin de son être. Son
oeuvre accomplie, il devra disparaître, mais sa mort sera en même temps rajeunissement et passage à la vie pour un autre peuple, lequel franchira à
son tour une étape dans la marche de l'esprit du monde, qui, lui, ne peut disparaître, et qui atteint son but final dans l'État, où se réalise
objectivement et positivement la liberté.
Les passions
occupent l’ avant-scène de l'histoire. Certes, selon Hegel, la raison gouverne le monde, mais le spectacle que présente le phénomène de
l'histoire, suggère plutôt l'incohérence et la discontinuité. La première catégorie historique est celle du changement, mais c’est la condition du
rajeunissement. L'histoire est aussi le théâtre de la violence et de la déraison. Ce qui amène à se poser la question des moyens paradoxaux par
lesquels la liberté se crée un monde. Or l'image première de l'histoire nous montre que les actions des hommes ne semblent émaner au fond que de leurs
besoins, de leurs passions, de leurs intérêts.
Rien de grand ne
s'est accompli dans le monde sans passion. Pour bâtir une maison, l'homme se sert des éléments afin de se protéger des
éléments. Pour travailler ces éléments il se servira du feu, de l'air, de l'eau, et construira une maison afin d'être à l'abri du vent, de la pluie et
de l'incendie. Hegel va montrer que tout dans l'histoire se fait par les passions et que si l'universel se réalise, ce ne peut être que par le
particulier. Les passions ne sont nullement toujours opposées à la moralité, mais au contraire réalisent
l'universel. En ce qui concerne le côté moral des passions, elles n'aspirent, il est vrai, qu'à leur propre intérêt. C'est pourquoi elles apparaissent d'un
côté comme mauvaises et égoïstes. Mais ce qui est actif est toujours individuel; c'est moi qui suis dans l'action; c'est mon but que je cherche à
atteindre. Mais ce but peut être bon, et même indirectement universel. C'est pourquoi "nous devons
dire enfin que rien de grand dans le monde ne s'est accompli sans passion". (Hegel, La raison dans l'histoire).
« La ruse de la
raison » dans l'histoire. C'est leur bien propre que peuples et individus visent par leurs actions, mais ils
servent inconsciemment à accomplir une chose plus élevée. Ainsi les consciences individuelles sont toujours, sans le vouloir et sans le savoir, au
service de ce qui les dépasse. C'est là ce que Hegel appelle la ruse de la raison. Par la
médiation des hommes passionnés la raison devient et se réalise. Chaque individu est sacrifié, mais ce sacrifice n'est pas inutile
puisqu'il contribue à l'avènement de la raison. L'universel est présent dans les volontés particulières et s'accomplit par elles. Il s'accomplit surtout
par la médiation de ces individus historiques, ceux qu'on appelle les grands hommes. C'est grâce à eux qu'un peuple franchit l'étape qui correspond à sa
nature dans la marche progressive de l'esprit universel. Le particulier a son intérêt propre dans l'histoire universelle; c'est quelque
chose de fini et qui doit comme tel périr. C'est le particulier qui lutte contre lui-même et dont une partie est détruite. Mais c'est justement du
combat, de la disparition du particulier que résulte l'universel. Celui-ci n'en est pas troublé. Ce n'est pas l'Idée universelle qui se met dans la
contradiction et la lutte qui se met en danger, elle se tient à l'arrière-plan hors de toute attaque et de tout dommage et envoie le particulier de la passion
combattre et s'y user. On peut appeler ruse de la raison le fait qu'elle laisse les passions agir à sa place, en sorte que c'est ce par quoi elle accède à
l'existence qui subit perte et dommage. Le particulier le plus souvent est trop minime face à l'universel, les individus sont sacrifiés et abandonnés. (Voir
aussi la dialectique, dans le chapitre sur le raisonnement et la logique).
Cette philosophie
hégélienne marquera toute l'époque contemporaine, et influencera aussi bien des pensées politiques dites de "droite" que de "gauche".
Elle suscita tout de même d'importantes critiques, qui s'étendirent éventuellement à toute pensée prétendant trouver un
quelconque sens à l'histoire. Nietzsche déjà, dans la lignée de sa pensée sur la nécessité de l'oubli, mentionnée plus haut, s'en prenait à la " maladie
historique" : "Je désigne du nom de non-historisme l'art et le pouvoir d'oublier et s'enfermer dans un horizon limité" (Considérations
inactuelles). Paul Valéry aura des propos très critiques sur la
prétention de tirer de quelconques leçons de l'histoire, soulignant le ridicule a posteriori de tous ceux qui se sont lancés dans de telles
entreprises. Sélections, découpages, interprétations permettent au besoin d'établir ce que l'on veut. Chacun pourra se bricoler son sens de
l'histoire, comme on le voit d'ailleurs fréquemment, au gré de ses avantages et de ses intérêts. "L'histoire justifie ce que l'on veut. Elle
n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout.". D'où le verdict sévère : "L'histoire est
le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré" (Regards sur le monde actuel).
Suggestions de lectures
* G.W.F. HEGEL, Leçons sur la philosophie de l'histoire,
introduction (manuel pp. 339-348) * Jean-Norton CRU, Du témoignage.
* Paul VEYNE, Comment on écrit l'histoire.
Rubrique "à éviter"
* Brandir un hypothétique "sens de l'histoire" comme
argument fatal de quoique ce soit. * Prendre un témoignage, même de bonne foi, pour une preuve en soi.
Questions de révision et d'approfondissement
Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je
saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant
témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche,
ou encore alternativement.
* Y a-t-il différentes formes de la mémoire ?
* Comment peut-on concevoir l'inscription des souvenirs ? * Pourquoi un récit ne peut-il être simple restitution de ce qui a eu lieu ?
* Qu'est-ce qu'un souvenir écran ? * Pourquoi peut-on dire qu'il n'y a jamais de commencement absolu ?
* Peut-on dire du souvenir qu'il fait l'objet d'une ré écriture permanente ? * Peut-on séparer le souvenir du contexte présent dans lequel il intervient ?
* En quoi le souvenir participe-t-il toujours d'un projet ? * En quoi peut-on parler d'une force illusoire des événements ?
* Pourquoi faut-il adapter le rythme d'observation à la chose observée ? * Ne peut-on considérer qu'il y a une certaine naïveté dans la formule "les
faits sont têtus", attribuée à Marx ? * La réalité est-elle réellement constituée de faits ?
* Quelles difficultés présente le témoignage ? * Pourquoi est-il naïf de s'en tenir aux documents officiels ?
* Qu'est-ce, selon Hegel, que la ruse de la raison ? * Qu'est-ce qui permet de prétendre que l'histoire est réalisation de la liberté ?
* Quelles relations entretiennent, selon Hegel, l'universel et le particulier ? * Peut-on tirer des leçons de l'histoire ?
* Quelle nécessité peut-il y avoir à oublier ?
Pour en savoir plus
* Sur l'histoire comme récit, voir la notion d'
élaboration secondaire. * Sur la logique de constitution des histoires,
Les belles histoires d'antan.
* Copie d'élève sur"Peut-on avoir une connaissance objective du passé?"
* La mémoire suffit-elle à l'historien ? récréation sur un sujet de bac.
* T.P.I. (travaux pratiques intempestifs) sur
la mémoire.
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