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Quelques rappels sur les couleurs
Les couleurs que nous voyons généralement sont appelées couleurs complexes, car ce sont des
mélanges de couleurs simples. Ce qui différencie deux couleurs simples, c’est la longueur de l’onde électromagnétique qui les constitue (ou l’inverse
mathématique qu’est la fréquence). Chaque couleur se définit donc par sa longueur d’onde (avec en plus, d’autres différences comme celle de l’intensité).
Comme pour toutes les sensations, il existe un minimum et un maximum en deçà et au delà desquels nous ne percevons plus. Comme il y a des infrasons et des
ultrasons, il y a l’infrarouge (fréquences trop faibles) et l’ultraviolet (trop rapides, avant les rayons X) qui constituent les limites du spectre
visible, ces limites étant propres à chaque espèce. Les différences de limites semblent moindres pour la lumière que pour les sons. Cela varie pour l’homme
d’un peu moins de 400 nm à environ 800 nm (1 nanomètre = 10-9
m, donc l’ordre d’idée est un peu moins d’un millième de millimètre).
Les noms de couleurs Comment allons-nous
donc nommer les couleurs ? Compte tenu du fait que l’utilisation de base (dite basique) d’une langue comporte quelques milliers de mots, que les
dictionnaires sérieux en comportent quelques dizaines de milliers, on voit tout de suite qu’il sera strictement impossible de dénommer toutes les couleurs.
Il ne reste donc que la solution de regrouper des plages de couleurs. On fera ce regroupement à plusieurs étages, commençant par quelques couleurs
élémentaires, qu’on différenciera ensuite en nuances (par exemple rouge, se subdivisant en écarlate, vermillon, carmin, etc.). Ensuite, selon les besoins
des différentes activités humaines (peinture, sciences naturelles, etc.), on établira des différenciations spécifiques parfois assez poussées (dans
certaines langues comme l’arabe, des centaines de mots pour les couleurs de pelage des chevaux), mais cela restera de toutes façons très inférieur au
nombre de couleurs réellement différentiables dans la perception.
Les limites ne sont pas réelles, mais conventionnelles Dans le cas où on a
affaire à un phénomène de transition continue, comme celui des couleurs, il est bien évident qu’il n’y pas d’autre solution que d’inventer un
découpage. Mais dans les cas où il semblerait plus évident qu’émergent dans le réel des lignes de séparation enfermant des « objets », il
faudra s’interroger sur le fait les limites posées par le langage ont bien une consistance aussi fortement réelle que nous finissons par le croire. On
prend l’habitude, à travers le langage (mais qui ne fait peut-être là que renforcer un besoin plus primitif) de considérer isolément des choses qui ne
sont pas en réalité isolables, comme on le fait quand on considère un être vivant indépendamment de son environnement. La seule réalité indépendante
étant la réalité du tout. (Spinoza : « qu’il n’y a dans la
nature qu’une seule substance et qu’elle est absolument infinie », Éthique, 1ère
partie, proposition XIV). Là donc où il peut y avoir
continuité, ou encore transition floue, ou encore interpénétration, le langage opère dans la discontinuité : il procède par unités
discrètes. Remarquons qu’on trouve quand même la trace de ce caractère flou, par
exemple, il n’existe pas de définition légale des limites de couleurs, on trouve au mieux des valeurs moyennes. Les mots sont
conventionnels, ils ne renvoient donc pas à des réalités particulières, mais à des catégories de pensée.
Par le langage, l’homme construit le monde Il faut prendre conscience de la forte prégnance a posteriori du découpage, qui fait que la perception voit ici 6, 7, 3 ou 2 choses, suivant la langue à travers laquelle le monde est perçu. Prégnance : «Force, et par suite stabilité et fréquence d’une organisation psychologique privilégiée, parmi toutes celles qui sont possibles » (Robert, citant Paul Guillaume, représentant du gestaltisme ou Psychologie de la forme). En particulier, le découpage opéré par la première langue, celle que le français appelle langue maternelle, et l’allemand langue paternelle. Car c’est dans cette langue que nous avons appris le monde, que nous avons appris à reconnaître et à différencier. De ce fait, par le langage, l’homme ne se contente pas d’apprendre à reconnaître les choses, il les constitue. On peut donc dire que par le langage, l’homme construit le monde (cf. Claude Hagège, L’homme de paroles, Fayard). Il faudra donc distinguer la réalité en elle-même (c’est à dire telle qu’elle peut exister indépendamment de nous, pour autant qu’on puisse parler d’une telle chose), et le monde que nous organisons à partir de là, et qui est ce dans quoi nous vivons vraiment. Une certaine inadéquation au réel La nécessité d’opérer un découpage entraîne une certaine inadéquation du langage au réel : deux longueurs d’onde peu différentiables de part et d’autre d’une frontière portent deux noms différents (avec parfois quelques difficultés d’appréciation, comme aux alentours du turquoise), alors que deux longueurs d’ondes aux deux extrémités d’une même plage portent le même nom : des choses plus dissemblables portent le même nom, alors que d’autres plus semblables portent des noms différents. Avec à la clé des querelles d’école, comme le problème de l’indigo. Il y a là une illusion puissante (au sens que nous avons défini d’erreur que ne dissipe pas sa connaissance) : on finit par prendre les découpages du langage pour des découpages de la réalité, quand bien même les premiers entraîneraient-ils manifestement des distorsions importantes facilement repérables. Y a-t-il de « faux problèmes » créés par le langage ? Bergson notamment parle de faux problème pour désigner un problème créé de toutes pièces par la logique du langage, alors qu’il n’y correspond réellement rien (Ex : combien y a-t-il de couleurs ?). On tentera de voir plus loin en quoi ce n’est pas seulement une affaire de vocabulaire, mais que les structures grammaticales, les habitudes stylistiques emportent également une croyance implicite sur la structure même du réel. On a ainsi fait remarquer que quand Aristote établissait sa liste de catégories, il se laissait peut-être piéger par les structures du grec ancien. Nietzsche s’interrogeait (par exemple dans Par delà le bien et le mal) si le cogito cartésien n’était pas une illusion grammaticale, liée à l’exigence grammaticale qui veut qu’un verbe ait un sujet. Kant se demandera si la raison n’a pas tendance à faire des passages à la limite illicites à partir de notions locales pertinentes. A travers des auteurs très différents (de Bergson à Wittgenstein, on s’interrogera sur le fait que des questions métaphysiques traditionnelles puissent n’être que des effets de langage). Le langage est socialisant et spatialisateur Le langage, par sa logique de juxtaposition d’unités discrètes, provoque, ou en tout cas renforce, ce que Bergson appelle une spatialisation, éventuellement abusive, de toute appréhension, avec notamment, comme on le voit ici, une prépondérance abusive des limites, là notamment où il faudrait penser en termes de transitions. Il n’y a pas du bleu à côté du vert, mais une modification continue que le langage ne peut rendre. On peut certes introduire des sous-plages intermédiaires (bleu-vert), mais de la discontinuité, même affinée, n’est jamais tout à fait de la continuité. Il faudrait plutôt que le mot bleu se transforme progressivement en mot vert par anamorphose (comme le générique de thalassa). Quand on aura affaire à des « choses » essentiellement temporelles, l’identification par un mot pourra devenir très problématique, comme le fait d’appeler un homme du même nom durant toute sa vie, certaines civilisations préférant d’ailleurs opérer un changement de nom. On pourra soupçonner, comme le fait Bergson, que ce sont souvent des habitudes pratiques, des conventions sociales, qui font que l’on délimite de telle ou telle manière plutôt que de telle ou telle autre. Chaque langue comporte implicitement une conception du monde Revenons aux trois subdivisions. Remarquons qu’il existe une logique assez évidente dans le chona : la couleur verdoyante (citema), la couleur désertique (cicena), la couleur (la, car on peut présenter les couleurs de manière circulaire) d’exception, émotive et symbolique, en plages spatio-temporelles restreintes (fleurs, soleil couchant, sang, etc.). Donc un découpage cohérent. Côté bassa, une pauvreté apparente qui demanderait réflexion (par exemple on sait que chez les individus une certaine indifférence ou insensibilité aux couleurs est liée à certains traits psychologiques, genre introversion). Hui et ziza correspondent à couleurs froides, couleurs chaudes, donc à une division émotionnelle. Gleason fait d’autre part remarquer qu’on considère en botanique que les espèces ayant des fleurs dans la zone jaune, orange, rouge, forment une série présentant des différences fondamentales avec celle des plantes à fleurs bleues, violettes et rouges violacées. A tel point qu’on a créé deux néologismes pour les nommer : série xanthique et série cyanique. Donc il ne s’agit pas seulement de trois divisions différentes, mais de trois organisations relevant de logiques différentes. Par où l’on voit qu’à travers des langues différentes, ce sont à la fois de manière indissociable des organisations du monde différentes et des modes de pensée différents. Les langues ne sont donc pas neutres, elles placent dans des mondes différents, parce qu’elles mettent en œuvre des attitudes d’appréhension différentes. Ce qui n’empêche pas des divergences et des tensions au sein d’une même langue. Traduction et ethnocentrisme. Vous ne pouvez pas traduire bleu de français en chona, ni cipswuka de chona en français. Éventuellement, le contexte vous permettra de préciser : si vous savez qu’on parle du sang, vous traduirez cipswuka par rouge. Mais ça ne va pas très bien, parce qu’au fond cipswuka était une plage mieux adaptée aux variations de couleur du sang que rouge. Et de toutes façons, la traduction est mauvaise, parce qu’elle est ce paradoxe de tenter de trouver un équivalent dans un autre mode de pensée. Comme le dit le jeu de mot italien, traduttòre traditóre. Mais cela va plus loin qu’un problème technique pour professionnel. C’est qu’au fond, pour un français, citema restera le vert plus une partie du bleu, donc un bricolage de deux notions différentes, alors qu’en chona, c’est bien une seule notion. La pensée des autres langues est bizarre, exotique, maladroite. Il n’y a pas loin à penser qu’elle est inférieure, puisqu’elle ne correspond pas bien à ce que je crois être la « vraie » réalité, c’est à dire celle que me délivre ma langue. D’où le barbare est celui qui ne parle pas grec. Le langage participe donc à l'ethnocentrisme. Le problème d’une langue universelle On en arrive à se dire que la différence
profonde de rapport au monde que peut entraîner la diversité des langues risque d'être une cause profonde de l'incompréhension entre les hommes.
L'étranger n'est pas seulement celui qui prononce des sons qui me sont incompréhensibles, il est aussi celui qui structure le monde, qui appréhende
les choses, de manière bizarre. Aussi la division de l'humanité en des milliers de langues diverses peut être ressentie comme une malédiction. C'est
ainsi que dans la Genèse (XI, 1-9), on présente la diversité des langues comme une mesure de rétorsion de dieu, mécontent de la prétention des
hommes construisant la tour de Babel. Ainsi s'est formée l'idée qu'il serait préférable que les hommes n'aient qu'une seule langue, que cela soit compris
comme l'édification d'une nouvelle langue commune, ou, d'une certaine manière à l'inverse, comme la tentative de retrouver une hypothétique langue
originelle. A ceci peut se rajouter, comme chez Leibniz, le souci de trouver une sorte de langue philosophico-logique
universelle, la "caractéristique universelle", qui soit conforme aux idées simples et à leurs relations,
c'est à dire, pour simplifier, qui soit conforme à la logique, contrairement aux ambiguïtés des langues "naturelles".
Les choses existent-elles sans les mots ? Le bleu existe-t-il vraiment en dehors du langage ? (bleu pouvant être ici remplacé par n’importe quel autre mot). Question dont il faut d’abord lever l’ambiguïté. Si la question est : telle vibration de telle longueur d’onde a-t-elle besoin du langage pour exister ? La réponse est : les notions composant la question n’existeraient pas sans le langage, le phénomène physique qu’elles tentent d’appréhender est indépendant du langage et continuerait à se produire sans personne pour le dire. Si la question est : le regroupement que j’effectue en mettant ensemble le bleu d’une eau glauque et celui d’un ciel proche du soleil couchant existe-t-il en réalité, la réponse est non, et le chona ne le fait pas. Dénommer le réel est donc une opération complexe et paradoxale, puisqu’à la fois, j’ai donc la prétention de dire quelque chose qui est, et qui existerait quand bien même je n’en parlerais pas, et en même temps je réaffirme un arrangement conventionnel, renvoyant à l’histoire d’une civilisation. Le langage masque donc le réel autant qu’il le dévoile. La différence entre signal et symbole selon Benveniste "Prenons
d'abord grand soin de distinguer deux notions qui sont bien souvent confondues quand on parle du "langage animal" : le
signal et le symbole. " (Émile
Benveniste, Problèmes de linguistique générale). Il est probable que toutes les formes de vie
aient besoin de systèmes de communication pour régler les problèmes propres à l'espèce et qui ne peuvent recevoir de solution satisfaisante strictement individuelle.
Aussi en existe-t-il de très nombreux. Tous reposent sur la notion générale de signe. Le signe est un fait physique
(ce peut être un son, une couleur, une odeur, quoique ce soit de repérable), dont la caractéristique est de ne pas valoir pour lui-même, mais d'avoir pour
but de renvoyer à autre chose. Ainsi, quand j'agite mon bras sur un quai de gare, à côté d'un train qui s'en va, ce n'est pas pour remuer mon bras,
mais pour continuer à exprimer de loin une idée que j'exprime de près par les sons "au revoir". Il existe plusieurs genres de signes, suivant leur
fonctionnement, suivant comment ils renvoient et à quoi ils renvoient. La science générale des signes est généralement appelée
sémiologie.
Une structure à double articulation Le langage est
organisé sur deux plans. D'une part, c'est un fait physique, production de son par l'appareil vocal, perception par l'appareil auditif. Sous cet aspect
matériel, il fait l'objet d'une connaissance, la phonétique. Celle-ci montre que toutes les langues sont formées de quelques dizaines d'éléments sonores,
variables d'une langue à l'autre, et qu'on appelle phonèmes. Mais ce support
phonétique, ce "signifiant", n'est pas là pour lui-même, mais pour signifier quelque chose.
Les fonctions du langage Les fonctions du
langage sont très diverses, et il ne peut être question d'en dresser une liste ici. Nous avons déjà signalé son rôle dans notre structuration et notre
appréhension du réel. Il est d'une manière générale le support de toutes les activités humaines. C'est évident pour certaines activités
(avocat, professeur, poète, homme politique, etc.). Mais même des activités qui semblent moins directement langagières reposent sur lui. Une activité
sportive quelconque, mettons le football, repose sur des notions et des règles, ce qui suppose une élaboration et une structuration par le langage.
Brève introduction au nominalisme Par le langage, nous pouvons tout nommer, même ce qui n'existe pas, pourvu que nous l'ayons un tant soit peu conçu. Autrement dit, le signifiant renvoie toujours à un signifié, mais à ce signifié ne correspond pas nécessairement quelque chose de réellement existant, c'est à dire d'existant indépendamment de nous. Le mot renvoie toujours à quelque chose, mais qu'en est-il du statut de ce "quelque chose" ? Les cas de figure sont manifestement très variables. Il existe des objets complètement imaginaires, un martien, un centaure, mais dans ce cas là on se rend compte quand même que, selon le principe freudien de la condensation, l'idée correspond à un assemblage hétéroclite d'éléments réels. Il existe des objets réels au premier degré, mais néanmoins largement imaginaires tels qu'on les perçoit parfois : dans ce que certains appellent une araignée, il y a beaucoup de fantasme, et un peu de réalité. Il y a des mots qui désignent non des choses, mais des rapports entre les choses, or les rapports entre les choses, à la différence des choses elles-mêmes, n'existent que pour ceux qui les pensent. Cette thèse, que l'on appelle nominalisme, est défendue par Guillaume d'Ockham, philosophe de XIIIième siècle. Il y a également des mots qui désignent non des choses, mais des collections. Or la collection n'existe que pour celui qui est capable d'opérer une synthèse unificatrice de choses existant en elles-mêmes de manière séparée, donc là encore pour un sujet pensant. Ainsi dira Ockham, il y a réellement des hommes, mais l'humanité n'existe pas réellement, ce n'est qu'un terme de regroupement. Par où l'on voit, compte tenu du grand usage fait de nos jours du concept d'humanité, qu'un auteur du moyen âge peut apporter des instruments critiques pour penser notre époque. Suggestions de lectures NIETZSCHE, Sur la vérité et le mensonge (Le livre des philosophes) (p404 à 416)
Rubrique "à éviter" Deux maladresses opposées à éviter :
Questions de révision et d'approfondissement Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement. * Les limites entre les couleurs sont-elles réelles ?
Pour en savoir plus * L'inconscient est structuré comme un langage :
langage et inconscient.
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