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Espace et perception

 

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Sensation et perception

        La sensation est le donné brut tel que nous le donnent nos sens. Mais ce n'est que dans certaines occasions isolées que nous pouvons nous rendre compte de ce que peut être la sensation pure. En général, "la sensation n'est pas sentie et la conscience est toujours conscience d'un objet" (Maurice Merleau-Ponty). Il peut néanmoins sembler légitime de distinguer, par un travail d'analyse, ce qui est matériau brut (la sensation) de ce qui est résultat élaboré (la perception). D'autant que certaines expériences nous montrent bien cette différence. Le kaléidoscope, mais aussi certaines formes de  peinture abstraite, nous indiquent ce que peut être de la couleur sans objet. Celui qui écoute un genre de musique étranger à sa culture (disons Les variations pour une porte et un soupir de Pierre Henry écoutées par un amateur de "disco"), risque de n'y entendre qu'une succession de bruits inorganisés.
       Ce dernier exemple peut nous aider à comprendre la formation de la perception à partir de la sensation. Il y faut de la part du sujet un travail d'organisation, qui ne peut se faire que par un apprentissage. Quand on écoute un échographe commenter ce qu'on voit en même temps que lui sur un moniteur, un professeur de "s.v.t." décrire ce qu'il voit dans le microscope, on doit bien constater qu'ils ont quelque chose en plus de la simple réception des sensations. Il faut donc apprendre à percevoir, et l'enfant apprend d'abord à le faire à travers les yeux de son entourage, de ses parents bien sûr, de son milieu culturel, etc. C'est une grande illusion de croire qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour voir, d'ouvrir les oreilles (en principe, elles le sont déjà) pour entendre. Il faut avoir appris à voir ce qu'il y a à voir, tout en sachant qu'il peut bien y avoir plusieurs manières de le voir, car il peut exister plus d'une manière d'organiser un tableau sensoriel. La perception est donc organisation à partir de la diversité éventuellement changeante des sensations. Si nous avons un peu de mal à en prendre conscience, c'est que nous ne percevons à proprement parler qu'une fois la perception élaborée, et donc sauf occasion exceptionnelle, parvenons rarement à cet en deçà qu'est la sensation.
       L'unité de l'objet, qui fait qu'un objet est un objet, n'est nullement donnée par la sensation, "mais construite, de façon que les apparences multiples n'ont de sens que par l'unité de l'objet" ( Jules Lagneau). Concernant un dé cubique, Alain fait remarquer que les sensations donnent successivement des arêtes, des pointes, des plans durs et lisses, des couleurs blanches variables selon l'éclairage de chaque côté, et que c'est en réunissant par l'entendement toutes ces apparences en un seul objet, que j'en fais un dé cubique blanc. "Par où il apparaîtrait que la perception est déjà une fonction d'entendement" (Eléments de philosophie).
       L' empirisme (John Locke, David Hume), et plus encore le sensualisme, estiment, à l'inverse, que "nous trouvons dans nos sensations l'origine de toutes nos connaissances et de toutes nos facultés." (Condillac). Il n'est alors plus question de considérer la perception comme un travail de construction de l'entendement à partir du matériau brut des sensations. L'entendement serait au contraire dérivé. L'esprit serait alors passif, il ne serait qu'une "table rase", et les diverses activités de l'intelligence, comme le jugement ou le raisonnement, ou encore l'attention, ne seraient obtenues que par abstraction, par rencontre et transformation des sensations. Ainsi, dans un "exemple" célèbre, Condillac considère qu'une statue à qui on parviendrait à communiquer une odeur de rose, puis progressivement d'autres sensations, parviendrait progressivement à la connaissance.

Quelques remarques sur les "cinq" sens

        On considère usuellement que nous sommes munis de cinq sources de données, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher (ou tact), auxquels correspondent cinq types d'appareils récepteurs, les yeux, les oreilles, les fosses nasales, les papilles gustatives, la peau. Le cas du toucher est toutefois plus complexe et comporte différentes modalités sensorielles. Ce décompte est en fait incomplet. Il forme ce qu'on appelle la sensibilité extéroceptive. Mais il y a aussi la sensibilité proprioceptive, incluant le sens de l'équilibre (labyrinthe de l’oreille interne) et la kinesthésie (sensibilité des muscles et des articulations notamment). Et encore la sensibilité intéroceptive (sensibilité des organes), et la cénesthésie (ou cœnesthésie) qui est l' impression générale d’aise ou de malaise résultant d’un ensemble de sensations internes non spécifiques.
       Il existe une hiérarchie des sens, variable selon les espèces, mais pouvant connaître aussi à l'intérieur d'une même espèce des variations selon les individus, les âges, les handicaps éventuels. Pour tous les sens existent des problèmes de seuils d’intensité : en dessous et au dessus d'une certaine intensité  la réception ne fonctionne plus. Au dessus, il peut exister des risques graves de destruction des sens; en dessous, intervient la notion de sensation subliminale (la sensation a bien existé, et a pu être agissante, mais n'est pas parvenue à la conscience). Il peut aussi y avoir un problème de créneaux limitant la zone des phénomènes physiques perçus (comme les infrasons et ultrasons pour l'ouïe, ou l'infrarouge et l'ultraviolet pour la vue).
       Les différents sens sont susceptibles de produire des sensations sans cause externe (les phosphènes pour la vue, les acouphènes pour l'ouïe, l’odeur de chien mouillé quand on est enrhumé, etc.). Il peut éventuellement y avoir une certaine difficulté à faire la part des choses, et nous pouvons entreprendre d'organiser et d'objectiver ces sensations pour en faire un objet. Avec l’aide des fantasmes inconscients, il y a ainsi possibilité de construire des hallucinations partant de sensations réelles, mais mal interprétées. Ajouté à une certaine liberté de manoeuvre que nous laisse la construction de la perception, il en résulte qu’il ne sera jamais complètement évident de discerner la part de réel de celle d’imaginaire dans ce que nous prétendons avoir perçu.
       De l'éducation des sens : bien que la sensation se définisse comme ce qui nous est donné, donc comme une pure réceptivité, il nous faut éventuellement faire un effort pour la recevoir. D'abord, il faut faire attention, et contrairement à une conception naïve, l'attention relève de l'effort. Une sensation peut bien affecter mes sens, si je n'y ai pas porté attention, elle peut éventuellement ne laisser guère de traces. Chacun sait qu'il est des moments où il n'est au fond guère témoin de ce qui se passe autour de lui. Ensuite, la tendance première est à la confusion, il faut donc apprendre à différencier, apprendre à reconnaître.  Or il existe des paresseux de la sensation, comme il existe des paresseux de la réflexion. L'apprentissage peut aller très loin, plus loin qu'on a tendance à le supposer tant qu'on en reste à des marges médiocres de discrimination, comme peuvent nous le suggérer certains exemples (tels les "nez", spécialistes dans la reconnaissance des odeurs).
       Cinq ou un peu plus, le nombre de sens reste de toutes façons extrêmement limité par rapport à toutes les manières dont on pourrait imaginer avoir accès à la réalité. Certes, nous avons déjà bien à faire avec tous les renseignements que peuvent nous offrir nos quelques sens. Mais on peut quand même se poser la question de ce que pourrait être l'appréhension d'un être qui recevrait toutes les informations, en admettant que ce "toutes" puisse avoir ici une signification. Guy de Maupassant, dans une de ses nouvelles intitulée Lettre d'un fou, partant a contrario de ce qui manque à un homme privé d'un sens, s'interroge sur ce que nous apporterait un sens supplémentaire : "si nous avions quelques organes de moins, nous ignorerions d'admirables et singulières choses, mais si nous avions quelques organes de plus, nous  découvririons autour de nous une infinité d'autres choses que nous ne soupçonnerons jamais faute de moyen de les constater. Donc, nous nous trompons en jugeant le connu, et nous sommes entourés d'inconnu inexploré." Il nous faut prendre conscience à quel point notre finitude (notre caractère limité) nous rend déficients dans notre rapport à un monde qui nous déborde à tous égards.

La perception comme sélection et construction

        Notre perception nous offre bien plus de renseignements que nous ne pouvons en prendre en considération. A chaque instant, bien trop de sensations s'offrent à nous. Pour pouvoir agir, il nous faudra nécessairement "n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des actions appropriées". Mais pour cela, dit Bergson (Le rire), " les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément". Ainsi la perception n'est pas là pour nous donner toute la richesse du monde, mais pour sélectionner ce qui nous sera utile. L'utilité en question est évidemment relative à l'action dans laquelle nous sommes engagés, ce qui signifie que la manière dont nous percevons telle chose dans tel contexte n'est pas nécessairement celle dont nous l'appréhenderons à un autre moment. Mais dans tous les cas aura lieu ce double processus, accentuer les aspects utiles, atténuer les inutiles. La perception n'est donc en aucun cas une appréhension totale : "Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique".
       "Je regarde et je crois voir, j’écoute et je crois entendre, je m’étudie et je crois lire dans le fond de mon cœur";. Il y a une illusion de la perception, qui nous fait croire à l'existence réelle et conforme de ce qui n'est que simplification pratique de notre part, dans le cadre d'une situation donnée. Qui dit simplification, dit généralisation. Alors qu'on tend à prendre la perception pour la manière précise et unique dont le réel nous serait donné, elle n'est en fait le plus souvent qu'une classification plus ou moins vague, comme quand nous disons avoir vu un homme passer dans la rue. Nous avons en fait bien du mal, et n'avons guère le temps, de cerner vraiment ce qui peut faire l'originalité unique d'une individualité. "là même où nous la remarquons (...), ce n’est pas l’individualité même que notre œil saisit, c’est à dire une harmonie tout à fait originale des formes et des couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront la reconnaissance pratique". Ce sera, selon Bergson, le rôle de l'art, que de nous faire retrouver le chemin de la perception gratuite et entière.
       Ce travail de sélection et de simplification en quoi consiste la perception, nous apprenons certes à le faire individuellement, mais nous bénéficions aussi de tout un travail déjà fait par nos prédécesseurs. Nous apprenons à percevoir comme on perçoit autour de nous. Le langage, qui encadre l'existence de ce que nous reconnaissons comme des objets, participe efficacement à cet apprentissage. "Des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois beaucoup plus que le contour et la forme des choses". La perception est donc beaucoup plus déterminée socialement que nous ne pourrions le soupçonner d'abord.

Espace théorique et espaces vécus

        L’espace théorique, provenant de la géométrie euclidienne , sert de modèle officiel à notre représentation de l’espace (bien que l'on puisse contester, comme le fait Merleau-Ponty, que nous percevions effectivement dans cet espace là). Il possède des propriétés caractéristiques : il est infini (on peut toujours concevoir d'aller plus loin), unique (plusieurs espaces seraient fatalement situés les uns par rapport aux autres, donc pourraient être rapportés à un seul espace de référence), isotrope (équivalent dans toutes les directions), homogène (ne possède pas d'endroits plus ou moins "denses" que d'autres), divisible à l’infini (aussi petit soit-il, un segment non nul peut toujours être divisé en deux).
       Or ces propriétés ne sont jamais remplies dans les expériences que nous en avons (les expériences, car nous en avons de diverses). Aucune de nos expériences n’est celle d’un espace infini,  elles sont toujours au contraire limitées à un horizon. Il y a rarement isotropie, que ce soit pour des raisons physiques ou psychosociales (un cours d’eau, la rue à traverser, la structure d’une classe ou d’une salle de spectacle, un supermarché, sont des espaces anisotropes, c'est à dire dont les directions ne sont pas équivalentes). Il y a rarement homogénéité ( se rapprocher de cinquante centimètres de quelqu'un n'est pas la même chose si on le fait à cinq mètres ou à cinquante et un centimètres de lui; se déplacer de cinquante centimètres n'est pas la même chose suivant qu'on veuille l'entreprendre horizontalement ou verticalement; donc cinquante centimètres n'est pas toujours équivalent à cinquante centimètres). L'espace vécu n’est jamais divisible à l’infini, mais est au contraire doublement "borné" : il y a toujours une limite dans la possibilité d'aller vers le détail (comme il y en a une vers le trop grand). Enfin, il n’y a pas unicité, mais superposition d’espaces divers (voir les questions d'approfondissement), créant un enchevêtrement complexe « au niveau du vécu ». De par sa contexture, un espace "concret" donné impose un mode de fonctionnement, en facilitant certaines opérations, en en rendant d'autres difficiles, voire impossibles. Aussi les espaces vécus ne sont-ils pas neutres, et méritent une analyse tant psychologique que politique.
       Pourquoi alors la conception d’un espace unique ayant les propriétés susmentionnées, si celles-ci ne sont jamais confirmées dans la pratique ? Précisément pour y faire entrer et y coordonner la diversité des espaces vécus. Par exemple, il faut concevoir un espace infini, pour pouvoir y rapporter tous les espaces vécus limités. Il faut postuler l’isotropie, pour pouvoir y rapporter l’ hétérogénéité des diverses directions. Bref, il s’agit de concevoir un cadre de tous les possibles. Il faut donc différencier l’idée de la multiplicité des milieux concrets de celle d’un espace théorique vide et unique qui les sous-tend.

Construction psychosociale de l’espace

        La maîtrise de l'espace n'est pas donnée d'office, mais fait l'objet d'une mise en place, d'un apprentissage. Nous ne parlerons pas ici du problème de l'apprentissage "moteur" de l'espace, qui montre qu'il faut apprendre à se mouvoir de manière coordonnée dans l'espace, ce pour quoi certains conservent durablement plus ou moins de difficultés. Mais il y faut également un apprentissage théorique, qui pose aussi difficulté. Contentons-nous, à titre d'exemple, de trois aspects importants.
       L'espace est le lieu de la coexistence des objets. Or cela comporte une idée à laquelle on ne prend pas toujours garde, celle de la permanence des objets, même quand ils ne sont pas directement sources de perception. Comprendre l'espace, c'est croire que les objets continuent à exister ailleurs, même quand on ne les voit plus. L'enfant n'a pas d'emblée cette idée, et à un certain âge, il ne manifestera aucune conduite de recherche quand, devant lui, on cache un jouet en le recouvrant d'un drap, comme si invisible était pour lui synonyme d'inexistant. Le petit jeu de la petite cuillère (ou autre, Freud parle d'une bobine) que le jeune enfant jettera inlassablement par terre, en réclamant à chaque fois qu'on la lui rende, a, entre autres, pour fonction de maîtriser ces histoires de disparition et de réapparition, pour parvenir à établir le schéma de la croyance en l'existence continuée de ce qu'on ne voit pourtant plus (avec évidemment comme enjeu essentiel les disparitions de la mère).
       Un autre problème difficile est celui de la coordination des espaces sensoriels. Ne serait-ce en effet qu'à s'en tenir aux deux sens essentiels que sont pour nous la vue et l'ouïe, ils donnent en quelque sorte comme deux mondes différents, un monde visuel et un monde auditif. Et le rapport entre les deux, l'ajustement entre les deux, n'est ni évident, ni naturel. Le jeune enfant qui entend un son intéressant (comme la voix de sa mère par exemple) ne saura pas très bien dans quelle direction chercher l'image correspondante. Mais l'adulte n'est pas très au point non plus quant à cette coordination, même s'il a fait des progrès. De toutes façons, à quelques mètres, si je parviens assez bien à percevoir un écart d'un centimètres à la vue, j'aurais bien du mal à le faire à l'oreille. Cette difficulté de coordination, le fait qu'elle reste toujours approximative,  est utilisé par certaines techniques humaines. Le cinéma, entre autres, exploite le fait que nous n'avons pas vraiment besoin que le son provienne exactement du bon endroit de l'image (par exemple de la bouche du personnage) pour y croire et procéder à une coordination un peu forcée. La ventriloquie repose sur la même exploitation du flou en la matière.
       L’acquisition de la profondeur. Si la stéréoscopie naturelle des yeux (décalage entre les deux images droite et gauche) permet d'expliquer la vision proche "en relief", le décalage entre les images devient insignifiant à partir d'une certaine distance, et n'est plus vraiment suffisant pour une mise en perspective des profondeurs.  La vision ne nous donne donc pas naturellement la troisième dimension. Il faut en fait l’apprendre, et l'on constate que cet apprentissage est lié à celui de la motricité, et à l’expérience que l'on a de telle ou telle situation ou paysage. A preuve les graves erreurs de distance qu'un homme peut commettre dans un milieu géographique qui ne lui est pas familier, comme le montagnard novice, ou le touriste inconscient dans le désert. Ajoutons que ce problème n'est pas seulement individuel. Les civilisations ont également à apprendre la profondeur. Nous verrons, dans le chapitre sur l'imagination, comment le passage du Moyen âge à la Renaissance se fait notamment, lors du quattrocento italien, par l'invention de la profondeur dans la représentation picturale.

De l'étendue cartésienne au transcendantal kantien

        Descartes oppose deux substances qu'il considère comme radicalement distinctes (ce qui fonde le dualisme cartésien) : la pensée et l’ étendue. Parmi les diverses propriétés des "corps" (ce que nous appelons des objets), certaines, comme la couleur, le son, l'odeur, ne sont pas des qualités qui appartiennent en propre aux dits corps, mais sont plutôt la manière dont nous ressentons par nos sens ce qui en provient. Par contre, le caractère spatial ou étendu de l'objet, qui peut se résoudre en idées claires et distinctes, et donc être objet de science, est l’essence même de la substance corporelle. Descartes fait donc de l'étendue (l'espace) l'essence de la matière :"La nature de la matière ou du corps pris en général ne consiste pas en ce qu'il est une chose dure ou pesante ou coloriée, mais en ce qu'il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur" (Principes de la philosophie).
        Leibniz, à travers sa polémique contre Clarke (disciple de Newton, qui enseignait la réalité de l'espace), prépare la philosophie kantienne en montrant l'idéalité de l'espace et du temps. L'espace n’est pas une propriété des objets, car les propriétés, étant inhérentes à l'objet, doivent se déplacer avec lui. Or, quand on déplace un objet, l'espace, contrairement aux autres propriétés,  ne s'en va pas avec l'objet, mais reste au même endroit. L'objet, lui, va occuper une autre place, alors qu'un autre objet va pouvoir prendre son ancienne place. L'espace n'appartient donc à aucun objet en particulier. La compréhension de ce qu'est une "place" et de ce qu'est "la même place" amène, selon Leibniz, à comprendre ce qu'est l'espace : la pensée de la coexistence des objets. "Voici comment les hommes viennent à se former la notion d'espace. Ils considèrent que plusieurs choses existent à la fois, et ils trouvent un certain ordre de coexistence (...)". Il n’est donc ni essence de la matière, ni "aucune réalité absolue hors des choses dont on considère la situation" (Correspondance entre Leibniz et Clarke).
       Kant, nourri de Leibniz, en retient ici l'idée de la non réalité de l'espace. Mais il ne le considère pas pour autant pour une idée de l'entendement. Il y a en effet certains aspects de l'espace qui montrent qu'il n'est pas réductible à une idée, comme le paradoxe des symétries. Une main droite et une main gauche (ou si l'on préfère, un gant droit et un gant gauche supposés strictement identiques, au détail près que l'un est droit et l'autre gauche), présentent en effet une situation étonnante. Toute propriété de l'une est propriété de l'autre, tout ce que l'on peut savoir de l'une est vrai de l'autre, tout ce qui est pensable de l'une l'est de l'autre. Et cependant elles ne sont pas superposables dans l'espace. Il y a donc quelque chose de spatial irréductible à la pensée. "Or il n'y pas ici de différence interne que quelque entendement pourrait seulement concevoir, et pourtant les différences sont intrinsèques pour autant que les sens l'enseignent, car la main gauche ne peut être enfermée dans les mêmes limites que la droite, malgré toute leur égalité et similitude respectives." (Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science).Notons d'ailleurs qu'on ne peut trouver de définition théorique (non empirique) de la droite ou de la gauche.
       Si l’espace n’est ni réalité, ni une idée de l'entendement, il faut lui accorder un autre statut. Rappelons que pour Kant (voir chapitre sur le temps), la connaissance exige deux facultés. L'une, la sensibilité, nous donne, par les sensations, l'existence même des choses. L'autre, l'entendement entreprend un travail pour construire la connaissance à partir de la pure diversité que nous offre la sensibilité. L'espace ne relevant ni de la réalité même, ni de l'entendement, il est forme de la sensibilité. L'espace est donc cadre de la sensibilité et possède en tant que tel trois caractéristiques : il est nécessaire (on ne peut percevoir d’objet, pas même en imaginer, sans espace), a priori (on peut concevoir un espace sans objet, mais non un objet sans espace), subjectif (il n'est pas propriété de l’objet, mais relève du sujet, comme déjà établi par Leibniz). S’il n’est pas facile de se déprendre de l’illusion de l’objectivité de l’espace, c’est précisément parce qu’il est a priori, et donc qu'on le retrouve a posteriori dans tout objet. Possédant les trois caractéristiques mentionnées, Kant dira donc que l'espace est cadre transcendantal du sens externe. On montrera par ailleurs en quoi le temps est cadre transcendantal (ou "forme pure") du sens interne, et donc indirectement de toute sensibilité.

Lectures recommandées

* HUME, Enquête sur l’entendement humain (manuel, pages 271/276).
* ALAIN, Éléments de philosophie (Livre I, De la connaissance par les sens).
* Un exemple introductif : la distance.

 

Récréation

Rubrique "à éviter"

* Penser qu'il est suffisant de se contenter d'exposer une doctrine (le dualisme cartésien, le transcendantal kantien) pour rendre compte d'un sujet (si la chose est bien maîtrisée, ça donnera une bonne impression sur votre culture, mais ne fera pas pour autant oublier la démission côté prise en charge personnelle du sujet).
* A l'inverse, s'imaginer qu'on peut toujours se débrouiller par ses propres moyens, sans utiliser cet immense matériau qu'est la pensée des philosophes (et autres), ce qui risque de donner à penser de plus que vous n'avez rien suivi. 

Questions de révision et d'approfondissement

Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement.

* Quelle distinction peut-on faire entre sensation et perception ?
* Faut-il apprendre à percevoir ?
* Que signifie que l'unité de l'objet est construite ?
* Qu'est-ce que l'empirisme ?
* Comment reconnaître qu'une sensation est effectivement du à un stimulus externe ?
* En quoi les sensations subliminales peuvent-elles être instruments de manipulation ?
* D'où peuvent provenir les hallucinations ?
* Est-il nécessaire d'entreprendre une éducation des sens ?
* (Problème dit de Molyneux) Que pourrait-il se passer si un aveugle de naissance découvrait la vue (par exemple suite à une opération) ?
* Quelle proportion du monde  la sensibilité nous donne-t-elle ?
* Qu'entend-on par finitude humaine ?
* En quoi la perception est-elle nécessairement sélection ?
* En quoi la perception est-elle simplification pratique ?
* Quelles sont nos difficultés à appréhender l'individualité ?
* Que signifie que nous apprenons à percevoir à travers les yeux d'autrui ?
* Montrer à travers l'analyse d'un (ou plusieurs) exemple(s) en quoi un espace vécu ne respecte pas les propriétés générales de l'espace théorique ?
* En quoi l'organisation d'un espace peut-elle contraindre à un certain mode de vie ?
* En quoi la maîtrise de l'espace fait-elle l'objet d'un apprentissage ?
* Qu'est-ce que le problème de la coordination des espaces sensoriels ?
* La profondeur est-elle une donnée de la sensation ?
* Qu'est-ce qui caractérise le dualisme cartésien ?
* Quels sont les arguments de Leibniz pour refuser la réalité de l'espace ?
* Quel problème posent les objets symétriques dans l'espace ?
* Quel est selon Kant le statut de l'espace ?
* Que signifie transcendantal ?

Pour en savoir plus

* Les bassines d'eau de Descartes : TPI sur la perception.
* Toute image est construite : l'analyse de Charles-Sanders Peirce.
* Nous avons tous un trou dans l'image : TPI sur "voir et penser".