Sommaire

Désir et inconscient

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L’opacité de soi

        En opposition avec le bel idéal classique d'une conscience transparente à elle-même, nous avons quotidiennement l'expérience d'un certain nombre d'aspects de nous-mêmes qui échappent à la fois à notre contrôle et à notre connaissance. De véritables zones d’ombre échappent à ma conscience, à commencer par le sommeil, qui occupe tout de même environ le tiers de notre vie, et qu'il ne serait pas sérieux de considérer comme une parenthèse gratuite et insignifiante. Le rapport de ma conscience à mon corps (et réciproquement) comporte également de nombreux aspects flous, ambigus, incertains, qui m'échappent largement.
       Bien qu'il nous coûte de le reconnaître, nous ne sommes pas pleinement maîtres de tous nos comportements. Il est d'ailleurs moins douloureux et plus facile de le remarquer chez autrui que de l'admettre pour soi-même. La colère, la jalousie sont par exemple facilement reconnues comme des conduites incontrôlées. Mais il en existe d'autres qui semblent encore plus troubles, comme les phobies ou les manies qui sont le lot quotidien du comportement de chacun, quoiqu'il en ait. Certaines de ces activités restent difficiles à avouer, éventuellement ressenties comme un peu honteuses, telles les rêveries diurnes, ou les rêveries d'endormissement. Il y a de plus tous ces petits incidents, ces petits ratés de la vie quotidienne que la psychanalyse appelle les actes manqués (voir plus bas).
       Nous avons également l'expérience désagréable, et parfois bien pire que ça, du conflit avec nous-mêmes. Combien de fois décidons-nous quelque chose et faisons autre chose ? Combien de fois menons nous des entreprises incompatibles entre elles, en le sachant plus ou moins ? Nous sommes également pris dans des conduites dites obsessionnelles, se définissant " (...) par un mode de pensée que caractérisent notamment la rumination mentale, le doute, les scrupules et qui aboutit à des inhibitions de la pensée et de l'action." (Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse).
       Notons enfin que nous avons tendance à ne reconnaître une existence officielle à nos sensations qu'à partir d'un certain degré d'insistance. Mais se passent en nous une multitude de petits mouvements divers auxquels nous ne prenons pas garde. Le fait d'y prêter systématiquement attention est d'ailleurs caractéristique de certaines névroses. Il y a cette zone étrange des sensations dites subliminales, dont l'intensité est inférieur au seuil de prise de conscience, ce qui ne les empêchent éventuellement pas d'être agissantes (elles peuvent être utilisées dans des buts de manipulation publicitaire ou politique...). Mais mêmes les sensations nettes posent alors problème, car elles ne sont jamais que la somme ou l'augmentation de sensations faibles. Comment fait-on pour percevoir le bruit de la mer, qui est la somme du bruit de vagues dont chacune nous serait inaudible ? " Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas si cette vague qui le fait était seule." ( Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain). Il nous faut donc bien admettre qu'il y a "(...) des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas".

Désir et refoulement

        Le désir est défini par le dictionnaire Robert comme " prise de conscience d'une tendance vers un objet connu ou imaginé ". Bien que l'aspect " prise de conscience " puisse, on le verra, faire problème, admettons le en un premier temps. Les tendances peuvent être de tous ordres, et même si le terme est principalement utilisé quand des connotations sexuelles sont en jeu, il reste valide quand il vise n'importe quel objet. Le désir fait problème pour diverses raisons. Une première est le surnombre. La quantité de désirs qu'un homme est capable d'entretenir est sans commune mesure avec ce qu'il est en état de réaliser. Il s'agit d'un problème important, peut-être le problème essentiel au cœur de la condition humaine : l'homme est capable de vouloir sans limites, alors qu'il n'est qu'un être fini, limité dans le temps et dans l'espace, aux moyens limités. Il y a contradiction désespérante entre la finitude humaine et le caractère inépuisable du désir.
       Une seconde est la confrontation aux interdits de tous ordres. Il peut d'abord s'agir d'impossibilités matérielles ou logiques. Mais le cas principal est celui des interdits posés par les hommes, qui peuvent être légaux ou, ce qui n'est pas la même chose, moraux. Ils peuvent être ressentis comme une contrainte extérieure, mais ils peuvent également être intériorisés. Ils peuvent être justifiés ou injustifiés, mais tout dépend évidemment selon quel point de vue. Ils peuvent n'être pas cohérents entre eux. Ils peuvent être mineurs, ils peuvent être élevés à la hauteur de crimes. L'interdit peut de plus jouer paradoxalement un rôle de renforcement du désir. On peut même se demander si le désir n'est pas parfois essentiellement entretenu par son interdit. Tout cela crée une situation complexe et difficile, dans laquelle il est bien difficile de naviguer.
       Une troisième est son caractère intrinsèquement conflictuel. On peut au moins repérer trois modalités de contradiction dans le désir. D'abord, ils sont éventuellement contradictoires entre eux, comme chacun peut en avoir l'expérience sur des choses simples : le désir de travailler et le goût de la paresse coexistent par exemple couramment. Ensuite, il existe manifestement dans ce domaine un processus de génération du contraire. L'amour engendre la haine, le goût du risque l'envie de tranquillité, etc. Enfin, l'attitude du désir vis à vis de son objet est éminemment ambiguë : il le veut tout en le voulant pas, comme le révèlent parfois nos atermoiements ou nos attitudes " à qui perd gagne ".
       De plus, à la longue, on en vient à s'interroger  sur la réalité, sur la possibilité même de l'existence de l'objet désiré. Cette " (...) femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend " ( Verlaine, Poèmes saturniens) ne peut donc manifestement pas exister. Ce qui ne m'empêchera pas, le cas échéant, de concrétiser ce fantasme sur telle ou telle femme réelle, qui ne pourra évidemment pas répondre à cette demande irréalisable. Ce qui ne l'empêchera d'ailleurs pas de faire semblant de ne pas remarquer l'impossibilité de satisfaire ma demande, d'autant que la sienne est tout aussi fantaisiste. Un jeu complexe donc, où chacun est, comme le dit Schopenhauer, dupeur et dupé à la fois.
      Il n'y a donc pas de possibilité de donner suite à de nombreux désirs, certainement même à la majorité d'entre eux. Il est cause, selon Schopenhauer, de nos malheurs : " (...) tant que nous sommes asservis à l'impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu'il fait naître, tant que nous sommes sujets du vouloir, il n'y a pour nous ni bonheur durable, ni repos." (Le monde comme volonté et comme représentation). Il n'est toutefois pas possible de s'en débarrasser aussi facilement. Car le désir n'est pas directement production de ma volonté, en tout cas pas en tant qu'elle serait autonome (voir chapitre sur volonté et liberté) : le désir a une origine fondamentalement sociale ( Deleuze), la sexualité est inscrite dans le corps, etc. Il est donc difficile d'envisager la possibilité d'un oubli pur et simple. On ne peut pas supprimer, il faut alors enfouir. Ce travail d'enfouissement s'appelle le refoulement, " opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l'inconscient des représentations liées à une pulsion. " (Vocabulaire de psychanalyse). Le contenu de l'inconscient provient donc du refoulement. On distinguera le refoulement usuel, dit "refoulement après-coup" d'un "refoulement originaire" qui concerne des contenus qui n'ont jamais accédé à la conscience.

Les manifestations de l’inconscient

        Il n'y a pas chez un être vivant d'acte gratuit, c'est-à-dire d'acte qui serait sans signification par rapport au reste de l'individu. La liaison peut être détournée, parfois même ténue, mais jamais inexistante. L'esprit n'y échappe pas. Il n’y a pas de production psychique gratuite, l’esprit est toujours producteur de sens, y compris dans les comportements estimés « mineurs », rêves, actes manqués, petits comportements névrotiques comme les troubles obsessionnels compulsifs. Freud montre que, précisément parce qu'il est considéré consciemment comme mineur, un comportement pourra servir à l'expression des pulsions de l'inconscient. On en arrive alors à la notion importante de symptôme. Celui-ci est un phénomène ou un comportement perceptible, mais qui est lié à un état ou un situation qui ne l'est pas directement, et qu'il permet ainsi de déceler. On peut remarquer l'analogie partielle avec la définition que Benveniste donne du signal : un fait physique qui renvoie à un autre fait physique. Mais la situation peut être plus complexe, car quelque chose qui vaut en lui-même peut en outre valoir comme symptôme.
       De la même manière qu'on distingue dans le signe le signifiant et le signifié, il faut distinguer dans le symptôme le contenu latent et le contenu manifeste. Cette distinction est fondamentale en ce qui concerne le rêve. Le contenu manifeste est, comme son nom l'indique, ce qui apparaît manifestement, le contenu latent est ce qui cherche à s'exprimer indirectement sous cette forme voilée. L'effort pour retrouver ce sens caché constitue le travail d'interprétation. Parmi ces diverses productions de l'inconscient, on peut notamment relever les mots d'esprits et les actes manqués. Dans les deux cas, il y a un processus identique : ce qui est censé être dit ou fait suggère autre chose. La dame (ou autre) vous a embêté, vous cassez le vase qu'elle vous avait offert, vous ne l'avez pas fait exprès. C'est un acte manqué, qui a tout à fait réussi à exprimer ce qu'il y avait à exprimer mais qui ne devait pas l'être. Le contenu sera évidemment généralement plus étoffé que dans  cet exemple. De plus, il peut être surdéterminé, c'est à dire qu'un seul contenu manifeste peut renvoyer à un contenu latent multiple. Les actes manqués " (...) expriment, eux aussi, des pulsions et des intentions que l'on veut cacher à sa propre conscience et qu'ils ont leur source dans des désirs et des complexes refoulés, semblables à ceux des symptômes et des rêves." (Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse). La plaisanterie relève du même fonctionnement, sauf que dans ce cas l' ambivalence est consciemment voulue. Ces deux formations sont étudiées dans deux ouvrages assez divertissants de Freud : La psychopathologie de la vie quotidienne  et Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient.
       Le rêve, selon Freud, est la voie royale pour la connaissance de l'inconscient. Le sommeil est divisé en cycles, chaque cycle passant par les mêmes phases. Parmi ces phases, il y a celle dite du sommeil paradoxal. C'est au cours de cette phase qu'a lieu le rêve. Tout le monde rêve donc lors de chaque cycle, qu'il s'en souvienne ou non. L'amnésie, partielle ou totale, relative au rêve, fait partie de la censure qui est nécessaire à son bon fonctionnement. Dans l'histoire humaine, le rêve est tantôt tenu pour une absurdité sans intérêt, tantôt comme une force divinatoire mystérieuse. Freud lui attribue un tout autre statut : le rêve est réalisation symbolique des désirs, spécialement des désirs refoulés, mais cette fonction oblige que cette fonction soit remplie de manière méconnaissable. Pour cela, certaines opérations sont nécessaires, on les regroupe sous le nom de travail du rêve. Celui-ci a un grand intérêt pour la pensée, car on s'apercevra ensuite que ses opérations se retrouvent dans bien d'autres manifestations de l'esprit, comme les mythes, les contes de fée, et bien d'autres encore.
       Le travail du rêve consiste essentiellement en quatre opérations. L'une s'appelle le déplacement. Il consiste à changer d'objet ou de représentation, quand l'évocation de ceux-ci pourrait trop faire problème, et à les remplacer par autre chose, par analogie, ressemblance, jeu de mots, métonymie, ou autre lien plus ou moins ténu.  Exemple simple de la vie quotidienne : vous vous êtes fait réprimander par une autorité quelconque (parent, professeur, chef, etc.) et n'avez pas pu ou osé répondre, la première personne que vous allez rencontrer (frère, camarade, collègue, etc.) va en faire les frais. Une autre s'appelle la condensation. Un objet ou une représentation remplissent rarement une seule fonction, et renvoient à différents problèmes. L'intérêt est double : elle permet de brouiller encore plus les pistes, elle relève d'un principe d'économie. Remarquons que dans les activités humaines conscientes, il y a la plupart du temps surdétermination, ce qui montre que la condensation est un procédé très répandu. En amont de ces deux opérations, il y a figuration, c'est-à-dire transformation des idées que sont les désirs en images. La figuration peut se faire à travers des images symboliques liées à l'histoire personnelle de l'individu, mais elle se fait beaucoup à partir d'un symbolisme dont Freud entend montrer qu'il est universel, puisqu'on le retrouve à travers les âges et les civilisations dans des formations très diverses. En aval, on trouve encore l' élaboration secondaire, qui est une sorte de vague mise en forme a posteriori, à partir du matériau apparemment décousu et absurde issu des trois autres opérations. Là aussi, on peut retrouver cette opération en dehors du rêve. Dans certaines productions (contes, films, etc.), "l'histoire" littérale n'est qu'une mise en forme d'un intérêt plus ou moins réduit d'un matériau qui est, lui, la vraie raison d'être de la production. "Le petit chaperon rouge", certains films (par exemple de Godard ), racontent une "histoire" assez ténue ou dérisoire, mais le véritable intérêt réside dans le matériau mis en oeuvre (chaperon rouge, fond des bois, méchant loup...). On peut même soupçonner que le côté peu convaincant de certaines histoires prises en elles-mêmes est fait pour attirer l'attention sur le fait que l'important est ailleurs. La notion d'élaboration secondaire, par son application dans des domaines comme l'art ou la politique, peut donc nous ouvrir des horizons sur la signification véritable des histoires.

Les stades infantiles

        La psychanalyse appelle sexualité, non seulement les activités liées aux organes génitaux, "  mais toute une série d'excitations et d'activités, présentes dès l'enfance, qui procurent un plaisir irréductible à l'assouvissement d'un besoin physiologique fondamental (respiration, faim, fonctions d'excrétion, etc.), et qui se retrouvent à titre de composantes dans la forme dite normale de l'amour sexuel." (Vocabulaire de psychanalyse). Présente dès l'enfance, comme par exemple le plaisir lié à la bouche. C'est pourquoi, dans Trois essais sur la théorie de la sexualité, Freud parlera de sexualité infantile. Il distinguera divers stades : stade oral (stade initial), stade sadique-anal (entre deux et quatre ans), complexe d' Oedipe (entre trois et cinq ans). Ces stades sont importants, car ils constituent les bases de l'organisation psychique de l'individu. Ils peuvent faire l'objet d'une fixation (tendance à rester organisé selon un stade censé être dépassé), et également d'une régression (retour à un stade antérieur).
       Le stade initial est le stade oral. L'enfant va y vivre une situation multiple. C'est par la bouche qu'il connaît ses premières expériences de satisfaction et d'insatisfaction, qu'il commence à différencier l'extériorité de l'intériorité, qu'il commence à se rapporter à un objet et tenter de l'appréhender. Mais c'est aussi par la bouche qu'il aura affaire aux premières contraintes de la socialisation. On peut dire que si la vue est le moyen majeur d'appréhension du réel chez l'adulte, l'enfant et le jeune adolescent ont plutôt tendance à toucher, et le jeune enfant à mettre à sa bouche. Il y a en quelque sorte trois âges de l'appréhension du réel, caractérisés par trois organes successifs, la bouche, la main, les yeux. Le premier âge, formant la première strate d'organisation psychique, laissera des traces durables. C'est pourquoi les fixations orales (au hasard : fumer...) ne sont jamais faciles à combattre. Le stade sadique-anal est l'âge où l'enfant se montre particulièrement intéressé par le questions d'excréments, en relation avec les premières affirmations de type sadomasochiste.
       Le complexe d'Oedipe tire son nom d'un personnage de la mythologie grecque, qui, sans le savoir, tua son père et épousa sa mère, comme un oracle l'avait prédit. Ce complexe désigne " l'ensemble organisé des désirs amoureux et hostiles que l'enfant éprouve à l'égard de ses parents." (Vocabulaire de la psychanalyse). Pour le garçon, l'attachement primordial à la mère s'amplifie jusqu'à considérer le père comme un rival, ce qui peut aller jusqu'au fantasme de meurtre. Il y a alors ambivalence du rapport au père, à la fois rival et modèle d'identification. "Cette ambivalence à l'égard du père et le penchant tout de tendresse qu'il éprouve à l'égard de l'objet libidineux que représente pour lui la mère forment pour le petit garçon les éléments du complexe d'Oedipe simple et positif." (Freud, Essais de psychanalyse). Il ne s'agit pas là d'une simple anecdote de passage, mais d'une étape qui joue un rôle fondamental dans la structuration psychologique de l'individu. L'enjeu essentiel est la mise en place du rapport difficile entre le désir et l'interdit, qui est au cœur de tous les problèmes d'équilibre ou de déséquilibre psychique. L'Oedipe permet également de mettre en évidence que père et mère, au delà des personnes réelles, incarnent deux fonctions différentes, voire opposées, et complémentaires. La situation pour la fille est, selon Freud, un peu plus complexe, et fait intervenir la notion de pré œdipe. Il faut enfin savoir que l'universalité et l'importance de ce stade a été parfois contesté, notamment, par exemple, par Deleuze et Guattari, dans L'anti-Oedipe.

Nature et fonctionnement de l’inconscient

        Après une première "topologie" opposant le conscient à l'inconscient, avec la zone intermédiaire du préconscient, Freud en adopta une seconde, reconnaissant dans " l'appareil psychique " trois instances, le ça (Es en allemand), le moi (Ich) et le sur-moi (Über-ich). Le ça contient les désirs inconscients, les pulsions sexuelles, celles d’auto conservation, le tout formant une juxtaposition contradictoire. Parmi ces pulsions inconscientes, certaines pourraient être innées, d'autres sont acquises par le refoulement. Le sur-moi (ou surmoi) , partiellement conscient, mais pour la plus grande part inconscient, est l'instance qui se fait juge et censeur du moi, origine du refoulement. Il se constitue par intériorisation de la loi, à partir des interdits parentaux et sociaux, et est principalement héritier du complexe d'Oedipe. Un aspect important en est que ce à quoi nous obéissons n'est pas conscient. Autrement dit, il n'y a pas que les désirs qui peuvent devenir inconscients, les interdits aussi. Enfin le moi qui tente avec difficulté de construire l’identité, partiellement consciente, et essentiellement construite par identification ou contre identification. Du fait de sa position et de son ambition de médiateur des intérêts conflictuels, le moi se trouve dans une position difficile, pris entre trois types d'exigences contradictoires : " Les trois despotes sont le monde extérieur, le sur-moi et le ça." (Freud, Nouvelles conférences de psychanalyse). "Wo Es war, soll Ich warden" : où était le ça, le moi (Je) doit advenir.
       Mais il ne faut pas se représenter simplement le ça comme un lieu caché  qui serait le siège d'une pensée parallèle. Son fonctionnement est en effet foncièrement différent, et sur certains aspects tout à fait opposé, de celui de la pensée consciente. Aussi Freud appelle-t-il processus primaire le fonctionnement du ça, et processus secondaire celui du moi conscient : " (...) dans le ça prédomine  ce que l'on appelle le "processus primaire" ; aucune synthèse n'y relie les représentations, les affects y sont mouvants, les contrastes loin de se gêner mutuellement, coïncident parfois et des condensations s'y produisent. " ( Anna Freud, Le moi et les mécanismes de défense). Il n'y a pas dans le ça d'organisation cohérente des représentations, elles coexistent de manière décousue, sans ordre global, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elles n'aient pas de liens entre elles, mais alors des liens latéraux et équivoques, comme dans une mauvaise dissertation où traînent des idées disparates. Les affects y sont mouvants, c'est à dire qu'il y règne une véritable infidélité vis à vis des représentations, ce qui était important l'instant d'avant peut être abandonné sans transition, on y passe "du coq à l'âne", chose dont chacun peut d'ailleurs avoir l'expérience dans la vie consciente en regardant de jeunes enfants, ou encore sur lui-même, par exemple quand il est fatigué. Il y a une indifférence totale du ça à la contradiction, même la plus flagrante, et  strictement rien n'empêche d'y désirer des choses manifestement totalement incompatibles en même temps, éventuellement au sein d'une même représentation paradoxale. La condensation, déjà vue dans le travail du rêve, y est systématiquement pratiquée : tous les éléments, tous les montages sont polysémiques, à la fois par principe d'économie, et par manœuvre de camouflage. A ces caractéristiques, on peut ajouter selon Freud (Sigmund, le père) une double indifférence, à la temporalité et à la réalité. L'indifférence à la temporalité se manifeste par le fait que, si pour le conscient la gravité d'un fait tend à être inversement proportionnel à sa distance dans le temps (que ce soit dans le passé ou dans le futur), le ça peut garder intactes en lui de vieilles histoires, ce qui permettra de comprendre pourquoi les névroses sont souvent des maladies du passé. L'indifférence à la réalité se manifeste par le fait que les processus inconscients "  (...) n'ont égard à la réalité. Ils sont soumis au principe de plaisir; leur destin ne dépend que de leur force et de leur conformité ou non-conformité aux exigences de la régulation plaisir-déplaisir." 
       On voit que sur tous ces points, le moi a des aspirations opposées. Des aspirations, car les propriétés inverses du processus secondaire (cohérence, une certaine fixité des représentations et de leur investissement, principe de non-contradiction, distinction analytique visant à séparer les problèmes, ordonnancement selon la temporalité, tentative de cerner le réel) ne sont pas nécessairement faciles à acquérir. C'est bien pour cela que l'on parle de processus secondaire. Ce qui est premier, c'est le fonctionnement de l'inconscient, le processus primaire. On ne saurait sous-estimer cette découverte. Un certain nombre de comportements ou de productions humains, qui peuvent sembler étranges ou inquiétants, et sur lesquels on en arrive à désespérer d'avoir prise, ne relèvent pas de la pensée consciente, et n'obéissent donc pas à la logique du processus secondaire. Il est alors un peu vain de se contenter d'y opposer des arguments. On n'argumente pas contre un rêve, une colère, un comportement de foule, un conte de fée, car toutes ces manifestations relèvent plus ou moins complètement du processus primaire. Elles devraient donc plutôt faire l'objet d'un travail d'interprétation (et de thérapie ?) psychanalytique. Ainsi certains comportements politiques, notamment ceux communément regroupés sous le nom de "fascisme", ont pu faire l'objet d'une approche psychanalytique.

Qu'est-ce qu'une psychopathie ?

        La psychopathologie est, d'une manière générale, l'étude des troubles mentaux. L'intérêt de l'approche psychanalytique est de montrer que les problèmes qui sont à l'origine de ce que l'on appelait "maladie mentale", sont ceux de tout homme, même réputé "sain" d'esprit. La difficulté est en effet que, comme vu ci-dessus, nous sommes pris dans un conflit entre des instances et des exigences contradictoires, et que ce conflit ne peut être "résolu" dans le sens où il aurait trouvé une solution définitive. Puisque contradictions il y a, il ne peut y avoir, serait-on tenté de dire, que de mauvaises solutions, ce qui est à l'origine de ce que l'on a parfois appelé le pessimisme freudien. Mais dans ces mauvaises, il y en a de manifestement pire que d'autres. Ces plus mauvaises solutions ont l'avantage de nous montrer à l'état développé ce qui peut aussi bien se trouver à l'état d'esquisse en chacun de nous.
       On appelle névrose une " affection psychogène où les symptômes sont l'expression symbolique d'un conflit psychique trouvant ses racines dans l'histoire infantile du sujet et constituant des compromis entre le désir et la défense." (Vocabulaire de la psychanalyse). Trois névroses importantes sont l'hystérie (qui est la première chose dont la psychanalyse se soit occupée, voir le cas célèbre d'Anna O), la névrose obsessionnelle et la névrose phobique. Ces dernières, et notamment la phobie, qui se caractérise par une peur irrationnelle d'un type d'objet (une espèce animale, le noir, la foule ou les espaces découverts (agoraphobie), les petits espaces clos (claustrophobie), etc.) qui n'a manifestement de valeur que symbolique, nous permettent de comprendre que les problèmes en jeu dans une névrose peuvent se retrouver, à l'état plus ou moins modeste ou développé, en chacun d'entre nous.
       La névrose obsessionnelle sera immédiatement reconnue, sous une forme certes d'amorce bénigne, par tout rédacteur de dissertation philosophique (ou autre exercice aussi délicat) qui aura eu l'expérience de passer une journée entière (ou plus) à parvenir à ne pas faire, à force d'efforts variés, ce qu'il était censé vouloir faire. " Dans la forme la plus typique, le conflit psychique s'exprime par des symptômes dits compulsionnels : idées obsédantes, compulsion à accomplir des actes indésirables, lutte contre ces pensées et ces tendances, rites conjuratoires, etc., et par un mode de pensée que caractérisent notamment la rumination mentale, le doute, les scrupules et qui aboutit à des inhibitions de la pensée et de l'action." (Vocabulaire de psychanalyse).
       Alors que le névrosé reconnaît généralement, au moins partiellement, sa névrose, et que celle-ci concerne surtout un certain type de comportement, le psychotique ne reconnaît généralement pas le caractère morbide de sa psychose, et celle-ci affecte la totalité de son comportement. Deux grandes psychoses ont notamment un grand intérêt, en ce qu'elles montrent bien les deux écueils majeurs dans la difficulté pour l'esprit de trouver un équilibre à travers sa situation conflictuelle. La paranoïa se caractérise par le délire, c'est-à-dire un comportement et un discours qui présentent la double caractéristique d'être largement déconnectés du réel et d'être cependant organisé de manière cohérente et systématique. Un aspect secondaire, entretenu par la confrontation avec ceux qui jugent ce comportement délirant, est le sentiment de persécution. A l'opposé de la cohérence fermée du paranoïaque, se trouve l'état de désagrégation du schizophrène. La  schizophrénie se caractérise par une dissociation de la personnalité, une incohérence à tous les niveaux (pensée, action, affectivité), un détachement vis-à-vis du réel et des autres, un repli sur soi et ses productions fantasmatiques. La situation est rendue complexe par le fait, que malgré leur opposition, ces deux types de formation peuvent se combiner, comme dans le cas du président Schreber (Cinq psychanalyses).

L’obscur objet du désir

        Voulu et non voulu, mais de toutes façons non voulu pour lui-même, aucun objet réel ne peut jamais vraiment correspondre à la visée du désir. Il y a toujours des histoires de déplacement, de glissement qui font qu'on peut finir par se demander ce que veut vraiment le désir. Autrement dit, malgré le phénomène éventuel de fixation, le désir ne semble ni étroitement ni définitivement lié à des objets précis ( une fixation orale par exemple peut très bien passer du tabagisme à la boulimie). Ainsi dans l'inconscient, la mobilité est une des composantes du processus primaire. D'autre part l'objet éventuellement avoué n'est pas nécessairement ce qui est fondamentalement visé : un objet peut en cacher un autre, et on peut parler d'objet écran, comme on parle de souvenir écran. Par exemple, Platon explique dans Le banquet que derrière le désir de procréer ou de produire une oeuvre se cache le même désir fondamental, celui d'immortalité, qui est selon lui objet essentiel du désir. Il faut donc distinguer entre la pulsion et la ou les représentations qui y sont liées. Ce qui amène donc à s'interroger sur ce que peut être l'objet ultime du désir.
       Dans Le banquet, Platon met en scène des personnages divers qui, tour à tour, doivent prononcer chacun un discours sur Eros. Quand vient le tour d'Aristophane, celui-ci raconte une histoire grotesque à sa manière. Jadis, les hommes étaient parfaits, de forme ronde, avec une double face. Ils avaient donc quatre jambes, quatre bras, quatre yeux, deux visages, deux sexes. Ils voyaient donc en tous sens, se déplaçaient rapidement en tout sens, et surtout n'avaient besoin de personne, y compris sexuellement. Leur auto-suffisance les rendit vaniteux, et ils voulurent rivaliser avec les dieux. Ceux-ci prirent mal la chose et, pour les punir, décidèrent de les couper tous en deux. Depuis cette époque, chaque homme n'est plus à lui seul qu'un demi-être, et il recherche désespérément l'autre moitié sans laquelle il n'est pas pleinement lui-même. Outre le côté joliment romantique prétendant qu'il n'existe qu'un seul être qui puisse me convenir, cette autre moitié de moi-même que j'ai perdue, cette petite histoire pose le désir comme ce qui, prenant acte que je suis moins que un, tente de reconstituer la plénitude de l'unité originelle. Cette  supposée unité originelle est bien sûr fantasmée, elle n'en est pas moins la nostalgie  qui est objet fondamental du désir.
       L'enfant ne naît pas avec une conscience de l'unité de son corps. D'abord véritable "paquet de sensations", il va commencer à prendre conscience par morceaux épars de ce qu'il est, une bouche, un anus, des mains, etc. Il a donc d'abord une expérience du corps morcelé, c'est à dire dont les parties disjointes restent perçues comme indépendantes. D'autre part, son expérience ne le donne pas à lui-même comme un être enfermé dans des limites, car tout son vécu le situerait plutôt "à l'extérieur", il est consubstantiel au monde dans lequel il vit. Car, comme le dit l'existentialisme, exister, c'est ex-sistere, c'est-à-dire se situer à l'extérieur. Lacan appelle "stade du miroir " ce moment, situé entre six et dix-huit mois, où l'enfant prend conscience que l'image dans le miroir est l'image de son propre corps. Ce n'était pas a priori évident, car cette image d'un objet unitaire, situé à l'intérieur de ses limites, ne correspond pas à son expérience première. Ainsi l'enfant se saisit comme individu (qui signifie étymologiquement qui ne peut être divisé). Par cette découverte, l'enfant peut enfin accéder à l'idée, non directement vécue, de lui-même comme unité. Or cette idée est constitutive de soi comme sujet. Cette analyse, en opposition avec les thèses classiques, prétend donc que le sujet n'est pas d'emblée donné à lui-même comme tel, mais que ce statut est le résultat d'un travail de maturation. L'unité est donc bien à constituer.
       Nous sommes d'abord des êtres sentants. Par la sensibilité, je me trouve déterminé de telle ou telle manière. Je fais alors la distinction entre le contenu de la sensation, qui n'est pas moi, et le fait de sentir, qui est moi, les deux aspects étant cependant donnés de manière indissociable. Donc par cette distinction, par laquelle je différencie une extériorité d'une intériorité, je me divise d'avec moi-même. Je ne me perçois qu'à travers mes sensations et cependant je dois reconnaître le contenu de ces sensations comme n'étant pas moi : que reste-t-il alors de moi ? Je me perçois alors comme déficience, comme négativité. " Mais j'existe; et je le sais, et j'oppose cela à cette négation, à cette déficience ! Je me maintiens à l'existence et je cherche à supprimer cette déficience. Ainsi je suis désir. L'objet du désir est alors l'objet de ma satisfaction, de la reconstitution de mon unité. " ( Hegel, Phénoménologie de l'esprit).

Les conceptions positives du désir

        De Platon (Le Banquet) à Freud, une tradition dominante tend à faire du désir la marque de l'inachèvement ou de l'imperfection de l'homme. A l'opposé de cette conception négative du désir comme manque, certains philosophes, comme Spinoza , insistent au contraire sur la positivité du désir, sur son caractère de puissance d'affirmation de soi. Le désir est alors considéré comme moteur essentiel de la vie, comme origine de toute production, comme source de toute évaluation : " Il est donc constant (...) que nous ne nous efforçons pas de faire une chose, que nous ne voulons pas faire une chose, que nous n'avons non plus l'appétit ni le désir de quelque chose parce que nous jugeons que cette chose est bonne; mais qu'au contraire nous jugeons qu'une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle, que nous la voulons, que nous en avons l'appétit et le désir." (Éthique). Dans cette lignée, commentateur de Spinoza et de Nietzsche, Gilles Deleuze estime que " le manque est un contre-effet du désir." Celui-ci, au contraire est producteur de réel. Toute oeuvre est oeuvre du désir : " Les révolutionnaires, les artistes (...) savent que le désir étreint la vie avec une puissance productrice, et la reproduit d'une façon d'autant plus intense qu'il a peu de besoin." (L'anti-Oedipe).

Langage et inconscient

        A travers le rêve, par exemple, c'est le ça qui s'exprime. Si le ça s'exprime, c'est qu'il a quelque chose à dire, autrement dit qu'il est discours. Jacques Lacan dira : "  L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée, le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs.". Le travail de l'analyste est de retrouver sous les symptômes ce qui se dit. Ce qui se dit est par définition du langage, et il n'est nullement fondamental qu'il renvoie à des référents réels. Il faut comprendre à quel point nous ne désirons que des représentations, et donc que nous ne désirons qu'à travers du langage. Le désir peut être considéré comme un effet de langage. Les règles de l'inconscient sont donc celles du langage : " L'inconscient est structuré comme un langage." Mais ce langage n'est pas, comme celui du conscient, proféré par un sujet qui tente d'en assurer la cohérence. L'inconscient est comme un discours sans sujet. Le sujet n'est donc pas nécessairement l'auteur ni le maître de son discours, et on peut dire de lui qu'il est parlé plus qu'il ne parle. Lacan, parodiant le cogito cartésien, dira que je pense où je ne suis pas, tandis que je suis où je ne pense pas. Enfin, si le désir ne peut s'exercer que dans le cadre du langage, est que celui-ci est éminemment d'origine sociale, on pourra dire comme Deleuze, que le désir est toujours d'ordre social.

Suggestions de lectures

* Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain (pp 251/252)
* Freud, Une difficulté de la psychanalyse
* Platon, Le Banquet

Rubrique "à éviter"

* Freud et complexe d’œdipe tarte à la crème (on peut éventuellement citer d’autres auteurs).
* Confondre désirer et vouloir (voir chapitre sur la volonté).

Questions de révision et d'approfondissement

Pour que ces questions soient efficaces, il ne suffit pas de les survoler en se disant "ça, je saurais y répondre", ou à l'inverse "je n'y arriverai jamais". Il faut tenter d'y répondre coûte que coûte, même pas très bien, le mieux étant devant témoin (mais si...). Car c'est très différent de faire et de croire pouvoir faire. Ca peut se jouer à charge de revanche, ou encore alternativement.

* Quels exemples quotidiens peuvent nous laisser soupçonner une maîtrise insuffisante de la conscience ?
* Pourrait-on envisager de réaliser tous ses désirs ?
* Qu'appelle-t-on refoulement ?
* Qu'est-ce qui permet de tenir le désir pour source de nos malheurs ?
* Peut-il y avoir des actes ou des manifestations psychiques sans aucune signification ?
* Qu’est-ce qu’un symptôme ?
* Quel est le sens des actes manqués ?
* A quoi servent les plaisanteries ?
* Que sont contenu latent et contenu manifeste ?
* En quoi consiste le travail du rêve ?
* Quel sens y a-t-il à parler de sexualité infantile ?
* Qu'est-ce que le stade oral ?
* qu'est-ce que le complexe d'Oedipe ?
* Que sont respectivement le moi, le ça et le sur-moi ?
* En quoi consiste l’opposition processus primaire, processus secondaire ?
* La notion de processus primaire peut-elle aider à comprendre des situations sociales ou politiques ?
* Quelles sont les caractéristiques principales de la névrose obsessionnelle ?
* En quoi consistent la paranoïa et la schizophrénie ?
* Doit-on nécessairement considérer le désir comme manque ?
* Qu'est-ce que le stade du miroir ?
* Pourquoi dire que le désir vise à la reconstitution de l’unité ?
* Quels rapports entretiennent l'inconscient et le langage ?

Pour en savoir plus

* Sur la nécessaire incohérence de l'esprit : Aldous Huxley.
* TPI (travaux pratiques intempestifs) sur le désir.
* Une lecture pour grandes personnes : rencontres illicites.
* Sujets de bac sur le désir et sur l'inconscient.
* Copies d'élèves sur les sujets suivants : 
"Désirer, est-ce nécessairement souffrir ? " : première copie, deuxième copieEst-on maître de ses désirs ?

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