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Une première erreur fatale, qui compromet
tout le reste du devoir, consiste à ne s’occuper que vaguement de la question précise, prise comme simple prétexte d’une récitation de cours plus ou moins
adaptée, ou, encore pire, d’un déballage d’opinions. En particulier,
le problème principal n'est pas de savoir sur quelle partie du programme ou sur quelle notion on est tombé, mais que dit précisément la question posée,
avec ses probables ambiguïtés. Il faut commencer à être attentif à trois aspects de cette question :
- Quelle genre de forme interrogative utilise-t-elle ?
- Comment est-elle organisée ?
- Comporte-t-elle des termes la nuançant ?

La forme interrogative utilisée n'est jamais là
pour une simple raison de style, mais a toujours une signification précise à laquelle il faut prendre garde.

Pour s'en tenir, à titre d'exemple, à
quelques formes courantes :
Il faut d'abord prendre garde à ce que l'on appelle en logique
classique la modalité :
- "L'homme est libre" est un jugement assertorique,
il émet une assertion, c'est-à-dire une affirmation.
- "L'homme peut être libre" est un jugement problématique,
il parle d'une possibilité (ou d'une permission).
- "L'homme doit être libre" est un jugement apodictique,
il énonce une nécessité (ou un devoir moral).
Ce n'est donc pas la même chose de répondre à " L'homme peut-il être libre ?", "
L'homme est-il libre ?", ou " L'homme doit-il être libre ?"
Le verbe pouvoir possède au moins deux
grands sens différents :
- l'un renvoie à la possibilité : "Peut-on convaincre autrui qu'une
œuvre d'art est belle ?". Cette possibilité (ou impossibilité) peut être d'ordre matériel , mais peut aussi renvoyer a une capacité physique ou intellectuelle.
- l'autre renvoie à l'idée de permission
ou de droit moral ou politique : "Peut-on traiter autrui
comme un simple objet ?" signifie " En a-t-on moralement le droit ?"
Il faut donc d'abord déterminer si le "Peut-on ... ?" doit être pris dans le premier
sens, dans le second, ou dans les deux. C'est parfois simple à résoudre. Si la question est "Peut-on traiter autrui comme un simple objet ?",
il est évident qu'au premier sens, on le peut, mais qu'au second sens il y a problème.
Mais la situation est parfois plus complexe. Sur des questions telles que "Peut-on n'obéir à aucune loi ?" ou "Peut-on ôter
à l'homme sa liberté ?", on serait tenté de répondre à première vue, qu'on a toujours la possibilité de le faire, mais qu'on n'en a pas le droit.
Cependant, un examen plus approfondi de ces questions peut amener à reconnaître qu'on n'en a certes pas le droit, mais que c'est en fait rigoureusement impossible
de le faire vraiment.
Il y a aussi
à tenir compte d'expressions qui peuvent comporter des sens un peu différents, même s'ils sont voisins, par exemple : "Peut-on dire des vérités scientifiques qu'elles sont provisoires ?"
Il est de toutes façons possible de le dire, on a aussi moralement le droit de le dire, mais la question est plutôt alors "Est-il justifié de le dire
?". Il en sera généralement de la sorte avec les questions du genre "Peut-on concevoir ... ? ", "Peut-on dire...?"
Là aussi, il faut distinguer entre deux grands sens différents, la nécessité et l'obligation :
- La nécessité est indépendante du vouloir humain. Il peut s'agir d'une nécessité
matérielle (physique, biologique ou autre) ou d'une nécessité de raison (logique ou mathématique).
- L'obligation
vient de l'homme. Elle renvoie à la notion de devoir. Elle peut être morale,
politique, religieuse. Étant de l'ordre de la convention, elle peut éventuellement varier d'une société à une autre, d'une époque à une autre. Ce sens
d'obligation est le plus fréquent dans les sujets de dissertations : "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir ?"
La
question implique donc que l'on trouve des raisons mettant en évidence cette nécessité ou justifiant cette obligation, à moins qu'au contraire on tente de
montrer qu'il n'y a pas nécessité ou pas vraiment obligation. Le rôle de la dissertation étant moins de trouver une réponse que de montrer la complexité
d'un problème, il est bien sûr judicieux d'envisager les deux possibilités. Il faut toutefois éviter de tomber dans la simple juxtaposition relativiste (on
peut dire que oui, on peut dire que non), et montrer alors comment s'articulent les deux volets, en montrant notamment quelles options et quelles conséquences
ils comportent respectivement.
Il
peut être judicieux de distinguer entre une nécessité ou une obligation inconditionnelle (valable dans tous les cas de figure) et une conditionnelle
(dépendant des situations ou des intentions). La question peut éventuellement poser des problèmes différents selon la perspective sous laquelle elle est
abordée. Tel serait sans doute le cas pour la question : "Faut-il vivre comme si nous ne devions jamais mourir ?"
Ce type de question porte sur l'existence même
de quelque chose : "Y a-t-il quelque chose qui puisse valoir qu'on lui sacrifie sa vie ?" Le fait que la question soit posée indique a priori deux choses : qu'accepter
cette existence n'est pas a priori totalement absurde (sinon on ne poserait pas la question), que c'est tout de même paradoxal (sinon on ne poserait pas non
plus la question).
Il
ne s'agit alors pas simplement de répondre oui, ni de répondre non, mais de montrer quelles sont les raisons sérieuses pour étayer chacune des deux
réponses, et qu'il y a donc effectivement problème. Il s'agit de montrer que la question est sensée, mais qu'elle comporte néanmoins un paradoxe dont on
doit tenir compte, quelque soit l'éventuelle réponse qu'on croirait bon finalement d'adopter.
Il
faut éventuellement prendre garde que "il y a" n'est pas une affirmation universelle, mais particulière. "Y a-t-il des hommes heureux
?" n'est donc pas la même question que "Tous les hommes sont-ils heureux ?", ou même simplement "Les hommes sont-ils heureux ?"
Par exemple la question "Y a-t-il du désordre dans la nature ?" ne demande pas si la nature
est désordre, mais s'il peut exister un certain désordre (il faudra alors préciser où et comment) dans la nature.
Il
s'agit, au contraire de la formule précédente, d'une question portant sur l'universalité d'une affirmation. Il n'est jamais facile de répondre
positivement à une telle question, et il faut garder à l'esprit que la présentation et la juxtaposition de cas, même nombreux, ne constituent pas une
preuve suffisante, car on n'établit pas l'universalité par un grand nombre de cas. Pour répondre oui à la question "Toutes les illusions sont-elles
dangereuses", il ne suffit donc pas de montrer que telle ou telle illusion l'est, mais qu'une illusion quelconque l'est
nécessairement.
Il est plus simple de répondre négativement, puisqu'il suffit logiquement d'un seul contre-exemple pour réfuter l'universalité. Mais il ne faudrait pas
s'imaginer avoir répondu de manière satisfaisante par le seul fait d'avoir énumérer quelques contre-exemples. Là comme ailleurs, il faut montrer qu'il y
a réellement problème. Par exemple, montrer que toutes les illusions sont dangereuses, même si leur contenu parait insignifiant, par la raison majeure
qu'elle nous habituent à nous tenir à l'écart du réel, ce qui finira toujours par se retourner contre nous, mais que d'un autre côté, certaines
peuvent avoir un rôle positif, voire même être nécessaires (par exemple les illusions de la mère sur son enfant).
On
distingue depuis Aristote entre les causes efficientes et les causes finales.
Pourquoi ai-je de bons résultats ? Parce que je travaille suffisamment et avec des méthodes
adaptées. La cause, qui est aussi l'antécédent (qui a lieu avant) est mon travail. Le résultat, l'effet (c'est pourquoi on parle de cause
efficiente) provoqué par cette cause, ce sont les bons résultats.
Pourquoi ai-je de bons résultats ? Parce que je veux avoir le bac. La cause de mes résultats est
cette fois-ci le but que je vise (fin est synonyme de but, c'est pourquoi on parle alors de cause finale).
Il y a donc au moins deux manières de comprendre le "Pourquoi ?".
La première est "Par quoi cela a-t-il été provoqué ?" Par exemple dans la
question "Pourquoi est-il plus difficile d'être objectif lorsqu'on étudie l'homme que lorsqu'on étudie la nature ?",
on peut penser que le problème est de déterminer quelle est la situation qui provoque cette difficulté.
La seconde est "Dans quel but ? Dans la question "Pourquoi désirer l'impossible ?",
il semble a priori que le questionnement porte sur le but de cette attitude.
Il va donc falloir décider lequel des deux questionnements est pertinent, n'étant pas exclu qu'ils le
soient tous les deux. Une étude plus fine des deux questions précédentes pourrait conclure à une pertinence des deux questionnements.
Il peut être nécessaire de distinguer entre une cause réelle plus ou moins lointaine, et ce qu'on appellera une cause occasionnelle.
Si l'on se dispute avec quelqu'un
parce qu'il n'a pas refermé la porte, on peut toujours dire que la cause de la dispute est qu'il n'a pas refermé la porte. Mais on ne se disputerait pas pour
ce motif avec quelqu'un par exemple dont on serait très amoureux. La vraie cause de la dispute est donc à aller chercher plus loin, dans des problèmes
relationnels plus fondamentaux. Ce genre de problème se pose avec acuité par exemple quand on tente de trouver de prétendues causes d'un suicide. Cela constituera
évidemment un problème majeur notamment pour l'histoire.
On peut être amené à différencier la cause et la raison. La cause est ce qui a effectivement provoqué l'effet, la raison est la compréhension, plus ou
moins bonne, que j'ai de la cause. L'absence de travail est la cause de mes mauvais résultats. La compréhension de cette causalité est une raison pour
moi de travailler davantage. Dans une question telle "Pourquoi dit-on de l'artiste qu'il crée ?", le "pourquoi" signifie "pour quelle(s)
raison(s)". On peut être également amené à différencier le motif et le mobile, le motif renvoyant généralement à une raison consciente, alors que le mobile est une
cause qui nous fait agir sans que nous en soyons nécessairement conscients (comme la jalousie)..
La causalité, qu'elle soit efficiente ou finale, pose un problème de régression à l'infini. Car, comme le font généralement à une certaine époque les
jeunes enfants, on peut toujours poser la question du pourquoi. Pour prendre un exemple de causes finales : pourquoi bien travailler ? Pour avoir le bac.
Pourquoi avoir le bac ? Pour faire des études supérieures. Pourquoi faire des études supérieures ? Pour avoir un métier intéressant ou une bonne position
sociale ? Pourquoi avoir un métier intéressant ou une bonne position sociale ? Etc.
Enfin,
il ne faut pas oublier le problème d'une éventuelle multiplicité des causes. Revoir notamment à cet égard le concept psychanalytique de surdétermination.
Là
encore, l'interrogation peut signifier deux choses différentes, ou les deux à la fois:
-
elle peut porter sur les moyens qu'il est nécessaire de mettre en
œuvre pour parvenir à une fin
(à un but), par exemple "Comment établir la paix entre les hommes ?". -
elle peut viser la manière d'être de quelque chose, par exemple "Comment se fait-il
qu'en dépit du temps je reste le même ?"
Mais la question peut
comporter les deux aspects, comme "Comment peut-on juger une œuvre d'art ?".
Pour
bien comprendre toute la différence entre le pourquoi et le comment, il peut être nécessaire de revoir Auguste Comte, et la différence entre l'état
métaphysique et l'état positif.
Se
souvenir de la différence, vue en mathématiques notamment, entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Travailler est une condition
nécessaire pour réussir un examen (disons un examen sérieux), cela signifie que celui qui ne travaille pas du tout ne l'aura pas. Mais ce n'est pas une
condition suffisante, celui qui travaille beaucoup, mais avec une méthode désastreuse, risque aussi de ne pas l'avoir.
Il
faut prendre garde que toute question commençant par "Suffit-il" se continue par une proposition qui est posée implicitement comme nécessaire. Par
exemple demander "Suffit-il de bien parler pour bien penser ?" pose implicitement le "bien parler" comme une condition nécessaire du
"bien penser". Outre que dans ce sujet, il faudrait s'interroger sur le sens des deux "bien" qui n'est pas nécessairement le même, il est
toujours possible de contester, du moins de s'interroger, sur cette prétendue nécessité.
Les formes abordées ci-dessus sont évidemment bien loin d'épuiser les différents types de questions qu'on peut rencontrer comme sujets de dissertations. Cette
brève étude n'a de toutes façons d'autre but que de montrer, sous forme d'esquisses, le genre de travail de réflexion qu'il faut entreprendre pour bien rentrer dans
le sens d'une question, toujours plus complexe qu'il n'y parait.
Il existe notamment trois grandes manières de questionner au sujet d'un concept :
-
L'une, pas très fréquente au baccalauréat, consiste purement et simplement à questionner sur la définition
même du concept : "Qu'est-ce que prouver ?", sous une forme un peu différente : "Quels ont les caractères de la
démonstration mathématique? ". -
Une autre, plus fréquente, est une mise en relation, sous des formes qui peuvent être diverses, avec
un autre concept : "Calculer, est-ce penser ?", "La liberté est-elle possible sans un État pour la défendre ?", "Par le langage,
peut-on agir sur la réalité ?". Il faudra bien sûr alors être attentif à la nature de cette mise en relation. -
Une troisième questionne par rapport à un aspect ou une fonction supposée du concept : "La discussion
n'a-t-elle pour but que l'accord avec autrui ?", "La vérité est-elle soumise au temps ?", "Dans quelle mesure une connaissance scientifique
donne-t-elle du pouvoir sur l'avenir ?". Même si l'on est amené à considérer les différents concepts en eux-mêmes, il faut veiller dans ces cas à bien
viser l'aspect sur lequel on est interrogé. Une réflexion sur la vérité ou sur la connaissance scientifique en général ne constituerait par exemple
pas un traitement satisfaisant de l'une des deux dernières questions.
La règle générale de nos jours est que le sujet est constitué sous la forme d'une question simple, ne contenant pas de terme technique spécialisé. Mais
toutes les formes de questionnement sont autorisées. Il faut donc s'attendre aux formes les plus diverses, même si certaines sont plus fréquentes que d'autres.
Exemples : "La science apporte-t-elle à l'homme l'espoir de constituer un langage artificiel ?", "Le silence ne dit-il rien ?", ""Vivre
l'instant présent" : est-ce une règle de vie satisfaisante ?", "Qui a peur de la liberté ?", "Sachant ce qu'est le bien, peut-on faire
le mal ?" (voir la rubrique "sujets" pour une liste complète). Dans tous les cas, il faut d'abord s'interroger sur le précis de la question,
sur les polysémies et ambiguïtés éventuelles, avant d'en entreprendre le traitement.
Il faut être extrêmement attentif aux termes utilisés dans la question. "Un homme peut-il être libre ?" n'a pas nécessairement le même sens que "L'homme
peut-il être libre ?". Cette différence entre "le" et "un" peut être, suivant les sujets, insignifiante, importante ou fondamentale. Il
en est de même pour d'autres termes. Il faut donc au préalable réfléchir sur chaque mot, afin de juger se l'importance de sa signification, s'il est nécessaire
de la prendre en considération, voire d'y consacrer un développement dans le cadre du devoir. C'est une affaire de jugement, il est par exemple inutile de
s'attarder sur le "il" de "Est-il exact que ... ?", car ce "il" n'est qu'une exigence grammaticale ne renvoyant à aucun sujet réel.
Notamment, la question peut comporter des nuances, par exemple sous forme d'adverbes : "naturellement", "nécessairement", "toujours",
"volontairement", "essentiellement", etc. "L'homme est-il naturellement libre ?" n'est pas la même question que "L'homme
est-il nécessairement libre ?", et il ne faut réduire aucune des deux questions à "L'homme est-il libre ?".
Pour résumer, réflexion, attention, précision sont nécessaires, bref une attitude d'esprit fatigante à mettre en
œuvre ...
Les règles de formation des sujets de philosophie au baccalauréat.
Le choix des
sujets d'examen doit faire l'objet d'une attention toute particulière afin de permettre que le travail effectif des élèves soit évalué à sa juste valeur.
En philosophie, l'épreuve du baccalauréat sanctionne la formation d'une seule année, conduite sous la responsabilité d'un unique professeur : la correction
de la copie par un autre professeur doit donc permettre de reconnaître l'effort philosophique de l'élève ce qui requiert une relation entre le programme et
les sujets d'examen qui soit dépourvue de toute ambiguïté. L'énoncé de règles de formation des sujets doit en ce sens répondre à deux objectifs :
- faciliter la formation des sujets par les commissions chargées de les élaborer, en rappelant ou précisant les conditions qui doivent être remplies pour qu'un
sujet soit retenu ; - guider les élèves dans la préparation de l'épreuve, en explicitant comment les sujets d'examen se rapportent au travail accompli au cours de l'année dans
le cadre du programme.
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