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Présentation de huit questions quodlibetiques
de Guillaume d'Ockham suivie de leur traduction.
II
LES MOYENS MIS EN ŒUVRE
(début)
En cohérence profonde du contenu et de la démarche, comme nous allons tenter de le
montrer, le travail de réflexion d’ Ockham se fait avec des moyens extrêmement resserrés, précis et efficaces. (a) Une logique, la logique « binaire »
classique, ramenée clairement à ses deux fondements: principe du tiers-exclus et principe de non-contradiction. (b) Le principe d’économie, connu sous le nom de
« rasoir d’Ockham ». (c) La toute puissance créatrice de Dieu. Ces trois points forment à proprement parler la « machine de guerre » logique d’ Ockham, dans son
inlassable entreprise d’une ontologie de la distinction. A ceci, il faudrait ajouter ce qu’on pourrait appeler le matériau mis en
œuvre. (d) La
tradition aristotélicienne, avec ses ambiguïtés et ses équivoques, s’ancrant éventuellement directement dans les textes, ici les Catégories, la Physique, la
Métaphysique, le Traité du ciel. (e) Des exemples très quotidiens, peut-être pourrait-on dire concrets, mais utilisés selon une technique qu’on a pu appeler
en d’autres occasions expérience de pensée.
Sauver le passage de contradictoire en contradictoire: être ou ne pas être.
Principe du tiers-exclus et principe de non-contradiction sont les deux armes logiques, au
sens strict du terme, du raisonnement. Le principe du tiers exclus consiste en ceci: telle proposition peut être vraie, ou bien fausse1, toute
tierce possibilité étant exclue2. Ainsi, la totalité des questions quodlibetiques commencent par « Utrum », que
nous avons traduit ici par « si », étant entendu que le latin comporte le sens plus précis et plus tranchant « si oui ou non », le « ou » étant à comprendre
comme ou exclusif: ou bien oui, ou bien non. Et le balancement si caractéristique des textes en est le reflet: sic..., contra..., il en est
ainsi..., à l’opposé..., il y a un doute, c’est donc non, mais il y a réfutation de ce doute, c’est donc non à ce non, donc oui. Quant au principe de
non-contradiction, on peut l’énoncer de la manière suivante: ceci est à un moment donné , envisagé sous un même rapport, soit vrai, soit faux, mais pas les
deux simultanément. Le passage de contradictoire en contradictoire3 est donc d’abord, et nécessairement, un passage: il ne peut y avoir
simultanéité, sous le même rapport. Ensuite, il n’est possible qu’après une modification quelconque. Soit que quelque chose ait été acquis ou perdu, et il
n’y a pas vraiment contradiction, puisqu’il s’agit de deux situations différentes. Soit qu’il y ait eu écoulement temporel, et alors il n’y a pas
contradiction au fait que ce qu’il y a maintenant soit incompatible avec ce qu’il y avait auparavant, puisque précisément l’un a chassé l’autre. Soit qu’il
y ait eu mouvement local, et alors ce qui était vraie ici ne l’est plus là, la situation n’étant plus la même4.
Peut-on passer outre ces principes? Une logique assumant, voire revendiquant la
contradiction, pour autant qu’elle puisse être appelée logique, peut, peut-être, être sauvée par la prééminence d’un tout qui emporte les parties dans un
mouvement de réalisation dialectique, à la manière hégélienne. Ce qui implique alors que la « vraie » réalité soit celle du tout, les parties n’étant que des
abstractions, des sortes d’arrêts sur image n’ayant par eux-mêmes qu’une existence quasi fictive. Nous sommes, avec Ockham, à l’opposé de ce genre de
vision. Mais pour en saisir le fondement, l’exigence strictement logique rigoureuse, il faut en saisir la portée ontologique fondamentale.
Pourquoi la non-contradiction? Non par quelque principe inébranlable parce qu’indiscutable,
ou l’inverse, non pas même pour ce motif psychologique que l’on ne saurait sous-estimer, à savoir que son non-respect ferait désordre, mais pour une
exigence interne de fonctionnement. Car de l’admission de contradictoires résulterait que tout pourrait être démontré, et donc rien5.
D’où l’usage de la démonstration par l’absurde: si de ceci je peux déduire cela, et identiquement quelque chose de contradictoire à cela, il en résulte que ceci
est faux6.
Mais il faut bien saisir ici l’enjeu fondamental de l’exigence logique. Est-elle
exigence du sujet, ou plus fondamentalement, exigence ontologique? Le fond de l’affaire est que le tiers-exclus et la non-contradiction renvoient à la
saisie de l’être: ou bien il y a ceci, ou bien il n’y a pas ceci. C’est l’alternative fondamentale du tout ou rien de la chose absolue, qui certes peut
à l’occasion gagner ou perdre quelque accident; néanmoins, à chaque instant, elle est ou n’est pas, et elle possède ou ne possède pas tel accident, qui
conséquemment est ou n’est pas. Vrai ou faux est corrélatif d’être ou ne pas être. Dieu ne pourrait-il cependant, tel la totalité hégélienne maintenir
dans leur conservation/dépassement les contradictoires? Non, car Dieu n’est pas ici ce retour à soi de la totalité englobante, mais, on pourrait dire à
l’opposé, celui qui crée toute chose séparément, qui fait donc que telle ou telle chose est ou n’est pas7.
La notion d’incompossibilité8 est alors à concevoir dans des termes très différents de l’usage qu’en fera Leibniz quelques
siècles plus tard.. Pour ce dernier, l’incompossibilité9 est à saisir dans le rapport d’ensemble, inséparablement de la notion d’harmonie
préétablie, et renvoie donc à la conception d’un meilleur des mondes possibles10. Tandis que l’incompossibilité pour Ockham est à saisir de manière plus stricte:
n’en relèveraient pas les éventuelles « incompatibilités » entre les modes d’être ou les visées des différents êtres11, ce qui renvoie à une
toute autre conception métaphysique de la création et de l’ordre du monde. On pourrait dire: selon Leibniz, dans la perspective d’une providence divine,
l’harmonie présidant à la coexistence des monades « précède » logiquement, si ce n’est chronologiquement, leur existence, alors que dans la pensée d’Ockham,
l’être est créé d’abord, il coexistera, -on serait tenté de dire: il se « débrouillera » pour coexister ensuite12.
Le rasoir d’Ockham.
«Pluritas non est ponenda sine necessitate » : il ne faut pas poser de pluralité sans
nécessité13 . On a appelé, à la suite de Buridan14 semble-t-il, « rasoir d'Ockham », le principe d'économie dans l'explication ,
appliqué avec cette rigueur, voire cette intransigeance, caractéristique de l'auteur. Il n'en est pas nécessairement l'inventeur. En effet, on le rencontre
déjà, par exemple, chez Pierre Auriol15. Mais, par l'insistance de son utilisation, et plus encore, par la portée ontologique de l'emploi qui en
est fait, Ockham lui confère sans doute une dimension nouvelle. Son occurrence est ici importante. Ce principe d'économie va bien au delà d'un simple souci
d'élégance intellectuelle, de cette manière dont on répute « belle » une démonstration mathématique à ce qu'à rigueur égale, elle met en
œuvre les
moyens minimaux. Il forme un tout indissociable, formant un tout cohérent, dans son principe et dans son application, avec les exigences de non-contradiction et
la visée ontologique. A la créativité plus ou moins exubérante16de l'intellectuel qui, pour des raisons multiples, se croit tenu d'esquisser des
mondes nouveaux, Ockham ramène à l'exigence modeste mais rigoureuse de la stricte reconnaissance de ce qui est.
En ce qui concerne la visée ontologique : s'il est vrai que le danger constant est
d'accorder un statut de « chose absolue », à ce qui n'est que simple mise en rapport de ce qui existe seul vraiment, alors il y a là quelque chose comme la
mise en œuvre d'un doute systématique. En effet, si deux choses suffisent à la vérité de quelque chose, là où certains en mettraient trois, la troisième est
inutile, elle est posée en vain, frustra17. Mais « inutile» emporte ici «de trop », car étant preuve suffisante de la non-nécessité d'en
poser l'existence, il s'ensuit que la dite existence ne s'impose pas d'elle-même, or rien n'autorise à tenir comme étant ce qui ne s'impose pas comme
étant, en tant donc que ce dont on peut faire l'économie. Le rasoir, à l'instar du futur doute cartésien, dans un contexte philosophique certes très différent,
est donc cette mise à l'épreuve systématique par élimination, en vue de mettre en évidence ce qui pourrait y résister de manière irréductible. Il est ainsi
révélateur de l'être, tranche entre ce qui est à proprement parler, la « chose absolue », et ce qui n'est que par manière de dire. Mais donc, tout aussi
important, bien que semblant moins attirer l'attention, le principe d'économie fonctionne en sens inverse : là où des choses moins nombreuses ne suffisent pas,
il en faut poser de plus nombreuses18. S'il est donc ce qui permet d'éliminer ce qui est posé en vain, il est aussi
bien, à l'inverse, ce qui peut contraindre à poser en plus.
En ce qui concerne la liaison avec le principe de non-contradiction : il y a contradiction
à utiliser plus de moyens que nécessaire, parce que l'absence d'une limite de droit à la multiplication superfétatoire d'existences supposées, implique
qu'aucune argumentation ne pourra plus être décisive, car en attente de la réintroduction ad libitum d'une sophistication nouvelle, par exemple de
la mise en place d'un nouveau niveau de mise en rapport. C'est pourquoi il en va de la non-contradiction d'une argumentation possible de s'en tenir au niveau
minimal. A l'opposé, à moins, d' imagination lasse, de s'en tenir à une quelconque et arbitraire demi-mesure en cours de route, on se trouve de nouveau
saisi par le vertige du délire abyssal, dans la profusion imaginaire de mondes infinis. Par exemple19, si tout doit être créé, et que la création
est réellement « quelque chose », il faut alors que la création soit créée, que la création de cette création le soit également, et alors ou bien l'on dissout
la création dans une inépuisable rétrogradation à l'infini, ou bien on s'arrête à un moment donné. Et à ce moment là, s'il est vrai qu'il faut nécessairement
s'arrêter quelque part, il fallait donc s'arrêter à la première.
On voit ainsi le rôle important de la régression à l'infini, qui est toujours donnée par
Ockham comme preuve suffisante de l'impossibilité d'une hypothèse20. Par exemple, on ne peut pas poser l'action comme étant une chose qui soit la
cause de ce qui a eu lieu, car alors il faudra poser Inexistence réelle d'une seconde action comme cause de la première, puis d'une troisième, et de suite
vers une régression à l'infini. Donc il faudra s'arrêter quelque part, donc il faut s'arrêter au début21.
Il nous faudra revenir ultérieurement sur ce refus systématique de la récursivité22.
Remarquons dès à présent que le principe d'économie, trouvant une des ses applications dans le refus de la régression à l'infini, exprime quelque chose
comme un principe de raison suffisante. La mise en œuvre de ce principe peut être saisie comme une formulation de la question : « De quoi suffit-il ?... ».
On retrouve alors, comme chez Leibniz, l'interrogation ontologique encadrée de deux principes : le principe de non-contradiction et le principe de raison
suffisante, sous la forme du« rasoir»23.
Ce qu'on pourrait appeler la cumulation à l'infini, variante de la régression, associe
l'exigence d'économie au délire logiquement consécutif à son non-respect, comme nous avons pu le voir dans l'exemple du doigt. Ainsi, si le « quand » était
quelque chose, et donc quelque chose quelque part, comme on le postule implicitement par exemple quand on prétend « prévoir » l'avenir24, il
y aurait donc en cet homme un petit quelque chose25, qui serait ce de quoi il résulte qu'il sera demain, et qui bien sûr, de plus, n'est pas la même
petite chose que ce par quoi on dira demain qu'il existe en cet aujourd'hui que sera alors demain. Il faudra alors dire, outre les
implications concernant la conception des futurs contingents26, qu'il existe à chaque moment en cet homme une telle petite chose eu égard à
chaque instant de sa vie future, et ainsi, il y aura donc dans cet enfant qui naîtra demain une infinité de telles choses. Le fait que j'existerai demain
n'est donc pas « quelque chose ». Ainsi, faut-il savoir trancher avec justesse, à l'exacte limite entre le trop et le trop peu, de ce rasoir qui délimite les
contours de l'existence réelle. On remarquera d'ailleurs que les occurrences, pour répétitives qu'elles puissent sembler, sont variées : ici entre
deux ou trois choses27, là entre trois ou quatre28, ailleurs entre de moins nombreuses et de plus nombreuses29.
NOTES.
1. D’où cette fréquence élevée de l’alternative, soit oui, soit non, notamment: question 1 (l. 4-5), question 3 (l.124, 133), question 5 (l. 236-237, 274),
question 6 (l.354), question 7 (l. 409-410).
2. On peut certes envisager d’autres possibilités, telles des logiques à trois valeurs (vrai, faux, indécidable), ou des logiques probabilitaires,
travaillant sur l’infinité des valeurs du segment réel [0-1]. Mais ces diverses possibilités, outre leur anachronisme ici, ne sont maniables en
dernière analyse que sur les bases d’une métalogique alternative, binaire.
3. La situation du passage de contradictoire en contradictoire revient fréquemment : question 2 (l. 71-73), question 3 (l. 144-145), question 5 (l.309-313),
question 7 (l. 428-429).
4. " Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport (...)" (Aristote,
Métaphysique, G,2, 1005b). Cf. également deuxième question, note ligne 72.
5. Avec une notation symbolique plus contemporaine, P et Q étant des propositions quelconques, l’implication
P ® Q est vraie quand P est vraie si Q est vraie, et évidemment fausse
si Qest fausse. Mais si P est faux, il n’importe que Q soit vraie ou
fausse, car P ® Q est alors toujours vrai. En particulier, pour toute
proposition Q, si P est fausse, on peut aussi bien avoir P ® Q
que P ® non-Q. D’où deux conséquences:
-on ne peut admettre une hypothèse fausse, non en vertu de quelque position de principe, mais parce qu’on en pourrait déduire alors n’importe quoi, donc
rien; -se trouve ainsi fondée la démonstration par l’absurde, utilisée couramment par Ockham : qu’on puisse aussi bien déduire
valablement Q et non-Q de P, implique que P soit fausse.
6. Exemple le plus explicite: question 2 (l.136). Mais le principe, fréquemment en oeuvre, n’est pas nécessairement explicité, tant il paraît
fondamental et évident.
7. "Creatio actio est Deus" : la création-action est Dieu (question 1, ligne 23). Mais Dieu est aussi celui qui peut annihiler (cf. le feu du
troisième jour, question 1, lignes 24-25, exemple analysé ci-dessous).
8. Le terme pourrait être traduit par incompatibilité, comme le fait notamment L. Baudry, in Lexique philosophique. Nous préférons ici le
terme d'incompossibilité, pour faire valoir, en opposition à ce qu'en fera Leibniz, le sens très strict de la notion chez Ockham. "Incompossibilitas
est passio specifica", la notion sera notamment précisée à travers la question 26 du quatrième Quodlibet, ayant pour objet : "Si l'on
peut suffisamment prouver par le principe de la foi que la quantité est une chose absolue distincte de la substance et de la qualité".
9. Cf. P. Alféri, Guillaume d'Ockham le singulier, I, § 14, notamment p. 129.
10. "Et comme dans les mathématiques, quand il n'y as point de maximumni de minimum, rien enfin de distingué, tout se fait également; ou
quand cela ne se peut, il ne se fait rien du tout : on peut dire de même en matière de parfaite sagesse, qui n'est pas moins réglée que les
Mathématiques, que s'il n'y avait pas le meilleur (optimum) parmi tous les mondes possibles, Dieu n'en aurait produit aucun" (Leibniz,
Théodicée, I, § 8).
11. Cf. Jean Duns Scot (Quaestiones sublissimae in Metaphysicum, I, q. 6, trad. A. de Libera). Refusant l'idée d'une réalité faite de choses
singulières, l'auteur oppose six raisons. "Cinquièmement, la contrariété ne serait pas une opposition réelle (...)".
12. "Ce qu'on appelle "le monde" est seulement la coexistence des étants singuliers" (P. Alféri, ibidem, p. 132).
13. Question 3, ligne 105; question 7, ligne 386.
14. Jean Buridan (1300-1358), principal représentant en France contemporain d'Ockham du « nominalisme ».
15. « Frustra fit per plura quod fieri potest per pauciora » : On fait en vain par plusieurs choses ce qu'on peut faire
par de moins nombreuses. Pierre Auriol (1280-1322), par certains aspects proche d'Ockham, s'en prendra également à l'imagination créative de Thomas
d'Aquin, notamment en ce qui concerne la tentative de psychologie thomiste d'appréhension de la connaissance. Cf. notamment C. Gilson, La
philosophie au moyen âge, p. 626-632.
16. A l'instar du Bachelard de La formation de l'esprit scientifique, on serait tenté d'envisager une « psychanalyse » du métaphysicien...
17. Cf. question 8, ligne 123; question 5, ligne 290; question 6, ligne 355; question 8, ligne 447.
18. Question 3 , lignes 151-152.
19. Question 1, lignes 3-5.
20. « Processus in infinitum » : cf question 1, ligne 4; question 3, lignes 127-128.
21. Question 3, lignes 125-129.
22. Cf. ci-dessous, IIIème partie, Du monde, le refus de la récursivité.
23. « Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes, celui de la contradiction en vertu duquel jugeons faux ce qui en enveloppe,
et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au fa . Et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu'aucun fait ne
saurait se trouver vrai, ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante, pour qu'il en soit ainsi et non
pas autrement » (Leibniz, La monadologie, §§ 31-32). Notons bien : vrai, ou existant.
24. « De quelque façon que se produise ce mystérieux pressentiment de l'avenir, on ne peut voir que ce qui est. Or ce qui est déjà n'est pas
futur, mais présent » (Augustin, Les confessions, 1. 1 1, ch. XVIII, trad. J. Trabucco).
25. Question 5, ligne 290.
26. Cf note question 5, n' 2 page 15.
27. Question 2, ligne 80.
28. Question 1, lignes 11-13; question 3, lignes 137-138.
29. Question 3, lignes 151-152.
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