Edward Bernays est né à Vienne en 1891. Son père
était le frère de la femme de Freud, sa mère était la sœur de Freud. Sa
famille s'installe à New York en 1892. Il obtient un diplôme d'agriculture,
dans le but de reprendre le commerce de grains de son père, mais se lance dans le journalisme. Il commence une carrière d'agent de
presse en 1913, et conseille des entreprises de spectacle (les ballets
russes) et des artistes (Enrico Caruso, Nijinski...). En 1917, son
efficacité et ses méthodes étant reconnues, il est chargé par le président
Wilson, à travers un "Comité d'information publique" de préparer l'opinion
américaine à l'engagement dans la première guerre mondiale. On y
retrouve déjà le même cocktail de désinformateurs que de nos jours :
journalistes, intellectuels, publicistes. En 1919,
il ouvre un cabinet de conseiller en relations publiques, connaissant un
certain succès dans ses campagnes de manipulation. Dans les années 1950, il
orchestre des campagnes de déstabilisation en Amérique latine, en
collaboration avec la CIA, parvenant notamment à un coup d'Etat militaire au
Guatemala en 1954, suivi d'une répression sauvage. Il publie
beaucoup, de 1923 à 1970, notamment "Propaganda" en 1928. Il meurt en 1995 à
Cambridge à l'âge de 103 ans. Sa pensée subit notamment trois influences
majeures. Celle de son oncle, fondateur de la psychanalyse, principalement à
travers la notion d'inconscient. Celle du psychologue et sociologue Gustave
Le Bon, célèbre pour son livre sur la "Psychologie des foules", et celle de
Wilfred Trotter, neurochirurgien anglais connu pour ses travaux sur le
comportement de masse. D'un côté, il contribue à la popularisation de
l'œuvre de Freud aux Etats-Unis, d'un autre, il la détourne pour la mettre
au service à la fois de la publicité commerciale et de la propagande
politique, quelqu'en soient les buts, à travers la notion de propagande, nom pudique pour désigner la
manipulation de masse.
Le spin
Bernays est un précurseur de talent de ce que les
spécialistes antidémocrates appellent de nos jours le « spin ». Il
s'agit d'une organisation méthodique de la manipulation de l’opinion et des médias,
réputés en soi stupides et irresponsables, avec pratique
systématique et à grande échelle de la présentation et de l’interprétation
partisane des faits. Bref ce que selon sa sensibilité on appellera éducation des
masses ou désinformation. Ne pas croire que ces pratiques se
cacheraient honteusement : elles sont organisées éventuellement en officines
ayant pignon sur rue. Certes, et c'est évidemment une des bases de la technique,
on enrobe l'infamie d'un beau discours technico-professionnel. Comme on peut
lire joliment sur la page de présentation d'un site (voir lien en supplément
ci-dessous) : "La communication d'influence intègre
l'ensemble des interactions entre l'entreprise, ses concurrents, la société
civile et les pouvoirs publics. Décrypter le jeu des acteurs dans une économie
en réseau et orchestrer des actions d'influence sont au cœur de notre
savoir-faire". Au service des entreprises et de leur développement, et non
des hommes, ce qui, comme les gens éclairés le savent de nos jours, est
parfaitement antinomique, elle se veut une affaire sérieuse, qui s'appuie sur
des "outils de veille" et sur un effort d'analyse et de réflexion pour
tenter par tous moyens de "convaincre ou dissuader les acteurs décisionnaires
ou influents". Il s'agit de maintenir le pouvoir des entreprises à l’abri de la
démocratie, et c'est assez souvent couronné de succès.
Techniques de
base
La stratégie d'inversion Vieux
principe déjà présent chez Machiavel : dire le contraire de ce que l'on fait.
Comme un gouvernement qui veut accentuer la répression fait voter une loi pour
les libertés fondamentales, ou parlera de la nécessité des réformes à chaque
fois qu'il voudra organiser une régression, on créera une instance de rénovation
à chaque fois qu'on voudra revenir à une ancienne méthode moins bonne,
mais plus rentable, on parlera de lutte contre la faim dans le monde quand il
s'agit de soumettre le besoin essentiel de se nourrir aux intérêts des
entreprises, etc. Voilà comment des groupes comme Total ou Monsanto peuvent oser
de nos jours faire leur publicité sur la protection de l'environnement ...
Investir
l'ennemi. Technique pratiquée chez les trotskystes sous le nom d'entrisme. Un moyen
efficace pour détruire une idée ou une action est d'entrer dans les organismes
qui les défendent, et de les dévoyer jusqu'à ce qu'ils en meurent, ou qu'ils
deviennent militant d'une cause contraire à la cause initiale, ce qui revient au
même. Par exemple, les constructeurs automobiles et les pétroliers américains
(les autres non plus) n'aiment pas le tramway. Ils vont donc s'organiser à
partir de 1920, racheter progressivement les compagnies pour procéder à leur
démantèlement, caser à la place leurs autobus en un premier temps, mais surtout
mener une action de promotion pour la construction d'autoroutes, afin d'en venir
à la seule solution raisonnable : l'automobile pour tous. Raisonnable pour eux,
et néfaste pour l'humanité, mais qu'importe ? Pour donner des exemples
contemporains plus anodins, c'est de cette manière qu'on trouvera de nos jours
la "semaine du goût" noyautée par les betteraviers, ou des "artistes" cyniques
en mal de promotion s'investir dans les "restaus du cœur" (qui ne sont ni
restaurants, ni du cœur).
L’instance tierce
Plutôt que de proclamer directement que mon produit ou mon idée est
excellent, je vais payer des experts indépendants, ou créer une
commission indépendante pour l'établir. Il n'y a pas à craindre les
résultats indépendants, du moment qu'on sait les payer ou les récompenser comme il faut.
Si ce sont des gens qui n'ont (presque) rien à voir avec moi qui vantent
mes productions, et s'ils ont le professionnalisme de le faire avec un
ton d'objectivité détachée, c'est beaucoup plus convaincant. A la
demande de cette énorme machine économique que constitue
l'agro-alimentaire, Bernays doit promouvoir la consommation d'œufs et de
Bacon au petit-déjeuner. Il "consulte" de nombreux médecins, flattés
d'être traités en experts, sur la nécessité de ne pas commencer la
journée le ventre vide. Les résultats, correspondant évidemment à la
demande, sont mis sous forme d'une documentation médicale, adressée
ensuite à des milliers de médecins, qui, bien heureux de se trouver
gratuitement informés des dernières recherches, vont généreusement
propager le nouveau savoir diététique, et le tour est joué. Wilson veut
entrer en guerre. Il faudrait être un piètre homme d'état pour le dire
comme ça. Il crée la "Commission on Public Information", dite
"Commission Creel", avec le cocktail classique : journalistes,
intellectuels, publicistes. C'est la commission qui montrera la
nécessité d'entrer en guerre, et le fera savoir par tous moyens à sa
disposition, et ils seront nombreux : articles, brochures, films,
affiches, caricatures, tracts, slogans, documents sonores. Si après
cela, il reste des sceptiques, on sera autorisé à les appeler des
traites. Cette astuce simplette, mais très efficace, du "Croyez-moi, ce
n'est pas moi qui le dit", reste une technique de base essentielle, de
la vente de dentifrice à la popularisation d'une idée politique stupide
(genre l'autorégulation naturelle des marchés).
Réseaux de renvois hétérogènes Plus généralement,
pour objectiver un mensonge, il faut un réseau de sources se renvoyant
les unes aux autres. La forme élémentaire s'appelle de nos jours "le
renvoi d'ascenseur". Par exemple, dites du bien de cette page,
faites-vous connaître, nous saurons bien reconnaître vos qualités quand
vous publierez quelque chose. Mais selon la loi de Peirce, notre couple
suscitera nécessairement, à un moment ou un autre, un nouvel
interprétant. Il se trouvera bien un idéologue perspicace pour remarquer
que notre émergence simultanée est le signe indéniable d'un certain
renouveau de la pensée. Pour peu qu'il ait su le faire avec doigté (par
exemple avec beaucoup de complaisance, et un petit zeste de réserve de
ci de là, pour pimenter un peu et faire plus vrai), d'une part nous
reconnaîtrons ensemble à que point le métier de critique s'approfondit
de nos jours, d'autre part les journalistes vont pouvoir informer
objectivement de la pensée de notre époque. La télévision pourra nous
informer de ce que dit la presse à ce sujet, et la presse de ce qu'en
"montre" la télévision. Bien sûr, à l'occasion, si ça peut servir de
sauce à un politicien, la véracité objective de toute l'affaire s'en
trouvera renforcée. Et il n'est pas forcément nuisible qu'un
franc-tireur, ne voyant plus comment brosser encore dans le même sens,
ou simplement en quête d'un semblant d'originalité, y aille à
rebrousse-poil : un petit contour d'ombre renforce la présence. Plus le
réseau se fortifie de nouveaux renvois, plus tout cela présente un
caractère indubitable.
L’utilisation du transfert
La jolie jeune femme partiellement dénudée et lascive juste ce qu’il faut reste le
meilleur argument de vente pour une belle voiture. Etre dans la
voiture et la piloter comme on serait dans la dame …. Les
américains du début du vingtième siècle en général n’aiment pas trop
le ballet. La campagne pour les ballets russes ne portera donc pas sur la danse, mais sur les
costumes, les couleurs, l’élégance : il faut parler au client de ce
qu’il comprend. Comme l'avis des diététiciens de service sur
la nécessité du bacon au petit déjeuner pourrait ne pas être
suffisant, on se souviendra de l'importante idée freudienne de
surdétermination, on y adjoindra alors une considération toute
autre : les diverses nations ont souvent un petit déjeuner
caractéristique, on va donc inventer l'idée d'un American breakfast
aux œufs et au bacon, comme affirmation solidaire de l'identité
nationale. Mais l'exemple le plus frappant d'utilisation simultanée
des grands concepts psychanalytique est celui des torches de la
liberté (voir ci-dessous, les campagnes).
Ce qu'il faut de théorie Une
originalité de Bernays est d'avoir compris l'opportunité de pouvoir
fournir en annexe (car on est quand même un peu là dans un surplus
d'âme théorique, quasi esthétisant), un petit attirail théorique,
avec fondement philosophique, politique et moral. Un peu comme
les religions, qui, en elles-mêmes en-deçà de toute justification
rationnelle, prennent néanmoins la modeste précaution supplémentaire
de s'adjoindre quelques laquais, grands ou petits, pour agencer de
beaux montages intellectuels justificateurs. On fera donc appel à
l'œuvre du cher oncle Sigmund, à celle de Gustave Le Bon, etc.
Psychanalyse, sociologie, avec des référents d'envergure. On
théorisera des instruments théoriques au fonctionnement très douteux
comme les sondages ou les groupes d'experts. Outre que cela enjolive
grandement la bassesse des motifs réels, on reste, ce faisant, dans
la logique de l'instance tierce et de la constitution de réseaux de renvois.
Quelques jolies campagnes
Les ballets russes Le
ballet n'est guère prisé alors dans la culture américaine. Plutôt que de s'en
prendre frontalement à un préjugé bien ancré, on va faire un détour par un
aspect plus compréhensible : la beauté des costumes. La presse va être mobilisée
sur le thème des tissus, des couleurs, des styles, de l'élégance. Le goût du
ballet s'ensuivra, comme conséquence secondaire.
Le concours de sculpture de savon
Comment vendre plus de savon que nécessaire, et comment mobiliser les foules
pour une marque particulière ? Payé à partir de 1924 par Proctor et Gamble, Bernays va inventer
un concours de sculptures sur barres de savon de marque Ivory qui fonctionnera
pendant près de quatre décennies. Outre que cela en soi va provoquer l'achat de
millions de barres supplémentaires (les écoles participent également), on obtiendra deux effets "secondaires"
: la fixation d'une image sympathique du savon aux yeux des enfants (autrement
pas nécessairement facile à obtenir... ), le fait que, désormais, qui pense savon, pense
immédiatement "Ivory".
Œufs et bacon au petit déjeuner L'industrie agro-alimentaire,
comme on dit de nos jours, trouve que le traditionnel café ou jus d'orange matinal
constitue une consommation insuffisante. Si ce sont les
producteurs qui le disent directement, ils peuvent susciter la méfiance des
consommateurs. Comment faire ? L'instance tierce et la surdétermination. Côté
tierce intervention, consultation de nutritionnistes (déclarés tels pour la
circonstance) chargés d’établir
qu’un petit déjeuner substantiel est préférable pour la santé (pas de
problèmes, vous ne manquerez jamais d'experts qui trouveront les
arguments et les expériences étayant les conclusions que vous leur avez
préalablement fournies, ça se fait aussi bien dans le commerce qu’en
politique, il faut bien vivre …). Ensuite envoi de l’enquête indépendante à
quelques milliers de médecins qui vont assurer gratuitement la promotion, bien contents
d’avoir une belle documentation scientifique toute cuite… Voilà pour
le côté scientifique de l'affaire. Mais comme un argument rationnel risque
toujours d'être insuffisant, surdétermination oblige, redoublons la motivation
par une petite titillation de la fibre patriotique. Toute nation qui se respecte
a son petit déjeuner typique, au même titre qu'elle a un hymne national. Le "bacon and eggs"
va donc être promu véritable petit déjeuner de l'américain authentique.
Les gaietés du président Coolidge Les américains ont su bien avant nous que la seule chose
vraiment importante pour un président, c'est son image. Après les ennuis de son
prédécesseur Harding, Coolidge doit d'abord présenter l'image d'un homme
ordinaire, bon mari, quasi un peu ennuyeux. Une fois l'idée en place, on va
montrer qu'on a en fait affaire à un homme très agréable. Alors, fêtes à la Maison Blanche.
Tout les gens qui comptent (ceux qui sauront relayer) sont là : Hollywood,
journalistes, caméras. Le président Coolidge est finalement une personne si intéressante...
Light's Golden Jubilee.
Bernays est chargé d'organiser la célébration du cinquantième anniversaire de
l'invention de l'ampoule électrique par Thomas Edison. En réalité, l'ampoule avait été
antérieurement inventée par Joseph Swan, mais les commémorations n'ont pas
besoin d'un point de départ réel. De toutes façons, le but est de fortifier les
ventes de la "General Electric".
On y associe des personnalités importantes, le président Hoover, Ford, Rockefeller, Marie Curie.
On envoie aux journalistes des documentations sur Edison et la lumière par
incandescence (avec mention des hauts protecteurs), on tire un timbre-poste,
des médailles, on organise des cérémonies locales. Le tout se termine en
apothéose le 21 octobre par l'inauguration de l'institut de technologie Edison
de Dearborn par le président Hoover, en présence des éminents soutiens et bien
sûr du petit personnel nécessaire : journalistes, photographes, patrons de
presse. Pour frapper par une image forte (en l'occurrence, idée subtile, une
absence d'image), coupure de courant symbolique d'une minute un peu partout.
L'enjeu suprême pour Bernays est : le pays doit vivre au rythme de la publicité.
Santé, beauté et liberté par le tabac. Lors de la première guerre mondiale, les compagnies de tabac
étaient parvenu à faire distribuer des cigarettes en quantité aux soldats. Le résultat est qu'à partir de 1918, la
cigarette est devenue symbole de fraternité virile, de la force
de l’Amérique. Mais c'est exclusivement une affaire d'hommes. American Tobacco en rajoute en payant des
chanteurs d’opéra pour expliquer les bienfaits de la cigarette sur la gorge et
la beauté de la voix. L'entreprise s'assure la collaboration de Bernays, qui
travaillait avant pour des concurrents. Mais une femme ne fume pas. Les hommes
n'aiment pas les fumeuses, il ne faut pas mélanger les genres, cigarette et féminité sont
incompatibles. La plupart des femmes assimilent cet interdit, une femme fumant
en public est vulgaire. Ce préjugé fait quand même perdre aux fabricants la moitié du marché !
Comment conquérir ce marché fermé pour de solides motifs idéologiques ?
D'abord, se souvenir des analyses de l'oncle Sigmund : le cigarette est par
excellence un symbole phallique, par sa forme, par le fait plus délicat qu'on le
porte à sa bouche et qu'on aspire. Les femmes, qui ont bien su remplacer les
hommes à la production pendant la guerre, et qui revendiquent leur égalité, y
ont bien droit. Juste retour des choses auprès des chrétiens qui ont si bien su
récupérer les vieilles fêtes païennes, on va détourner la
procession de Pâques de 1929 pour en faire une marche de libération des femmes. Quelques
volontaires en tête de procession, légèrement triées pour leur physique, sortent leurs cigarettes et
les allument devant les caméras, accompagnées du slogan " elles allument des
flambeaux pour la liberté ". Les journaux en font leur première page. L'affaire donne du tonus à ceux qui
sont pour, et fait vendre de la copie à ceux qui sont contre, tout le monde y
gagne. L'émancipation de la femme devient si simple : brûler le phallus, pardon, brûler la cigarette.
A l'aide de quelques associations médicales, on montre que la cigarette, par
ailleurs si bonne pour la santé, a en plus l'avantage de remplacer le bonbon, et
donc, indirectement, de faire maigrir. Et c'est parti pour la femme maigre comme
idéal de beauté. Le temps qu'on y est, on mettra des dentistes dans la course,
pour rappeler que ce sont les bonbons qui abiment les dents. Petits problèmes
esthétiques, donc importants, la couleur verte du paquet de Lucky Strikes,
et le rouge à lèvre qui déteint sur la cigarette. Le deuxième est vite réglé :
des embouts de couleur foncée, on ne verra plus beaucoup le rouge, et ça va
faire de plus très tendance ... Le premier est plus difficile, car la marque ne
veut pas revenir sur tous les efforts qu'elle a eu à créer cette image du paquet
vert. Eh bien, si la couleur verte du paquet est inadaptée au monde, et qu'on ne
peut pas la changer, il suffit de changer le monde. Solidarité des intérêts
aidant, le milieu de la mode se fera un plaisir de faire du vert la couleur de
l'élégance. Ainsi le paquet de Lucky Strikes s'harmonisera avec les vêtements,
les murs et les meubles. Résumons, la fumeuse est maître du phallus, pose son égalité
(voire plus...) avec les hommes, soigne sa santé, son apparence physique, ses dents, et est à la
mode. C'est la logique de la surdétermination : que le même symbole serve au maximum de choses.
Le sang guatémaltéque. Modéré et donnant un peu dans le social, Jacobo Arbenz est élu président du
Guatemala en 1950. Les paysans manquent de terres. La grande entreprise
américaine "United Fruit" en possède de nombreuses, non cultivées, qu'elle
refuse de vendre pour conserver le contrôle de la production et des prix,
évidemment sans considération aucune pour la misère ambiante. Arbenz fait donc
passer une loi qui permet aux paysans d'acquérir les terres
à l’abandon. Bernays est alors chargé d’une campagne de
dénigrement du gouvernement guatémaltèque, qualifié de communiste et
sous influence soviétique (ne jamais hésiter à agiter les épouvantails
classiques). Avec une bonne campagne de presse, l'opinion publique devient
favorable à une intervention armée. Un coup d’état (pardon, la libération
du pays) est rapidement organisé en 1954. Une dictature militaire est mise en
place, "United Fruit" retrouve ses justes droits à organiser la misère pour le
maintien des profits. Dommage collatéral mineur, comme on dit de nos jours, les
centaines de milliers de gens sans importance emprisonnés, massacrés, torturés,
violés, mais pas forcément tout en même temps. On ne fait pas d'omelette sans
casser des œufs, et la liberté d'entreprendre vaut bien quelques sacrifices.
Gouvernement invisible contre démocratie
Les nazis aimaient Bernays : les chapitres VI et XI de Mein
Kampf semblent s'en ressentir. Goebbels affirmait ouvertement son
admiration et s’inspira de ses livres. Cet amour n'était cependant pas
réciproque, et Bernays refusa toute collaboration. En effet, juif, se
croyant patriote et progressiste, il détestait le fascisme. S'il
en partageait certaines valeurs, comme la haine des
communistes, ou la conviction qu'il n'y a rien d'autre à faire avec les
masses que de les soumettre, il préférait des méthodes plus élaborées, plus
sophistiquées, et, si possible, plus douces. La pensée de Bernays est
très représentative de nos démocraties contemporaines. La règle de la démocratie est
la majorité, et la majorité, c'est la masse, la foule, dénuée en tant que
telle de toute intelligence, comme l'a montré Gustave Le Bon. Il est donc
légitime que les minorités conscientes et compétentes, l'élite, comme on
dit, assurent la direction véritable. Aussi bien par bon goût que par souci
d'efficacité, on répugnera à la violence brutale du fascisme. Il est, à ce
double point de vue, préférable d'y aller en douceur. Acceptons donc la
règle du jeu démocratique, si c'est la volonté populaire qui doit faire loi,
il y a bien des manières de contraindre cette "volonté". La propagande, ou
si l'on préfère la manipulation ou la désinformation, est le moyen par
excellence de renverser la démocratie en son contraire, en en conservant
donc le nom. Ainsi se constitue cette sorte de "gouvernement invisible" que
constituent les élites manipulatrices. Il y a juste ce petit aspect que ne soupçonnent pas les dites
"élites" : que la vie est riche de potentialités foisonnantes,
autrement riches de sens que les ventes de savonnettes, les taux de profit,
ou les commémorations de symboles aussi officiels que creux. Démocratique ou
fasciste, ce n'est pas du tout la même chose, mais le pouvoir reste le
pouvoir, une affaire de vaniteux sans scrupules qui font passer leurs
intérêts grossiers pour des valeurs supérieures qu'il faut imposer pour le
bonheur de l'humanité. Une ambiguïté intéressante de Bernays est
toutefois que, comme Machiavel, il est aussi celui qui vent la mèche. Il dit
publiquement, il écrit le secret constitutif de la machination antidémocrate.
Double jeu ou cynisme supérieur ?
EXTRAITS
1. Le gouvernement invisible. "La manipulation consciente, intelligente, des
opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une
société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible
forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. Nous sommes pour
une large part gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts,
nous soufflent nos idées. C'est là une conséquence logique de l'organisation de notre société démocratique.
Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que
nous puissions vivre ensemble au sein d'une société au fonctionnement bien huilé. Le plus souvent, nos chefs invisibles
ne connaissent pas l'identité des autres membres du cabinet très fermé auquel ils appartiennent. Ils
nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées
dont nous avons besoin, de la position qu'ils occupent dans la structure sociale. Peu importe comment
nous réagissons individuellement à cette situation puisque dans la vie quotidienne, que l'on pense à la politique ou aux affaires,
à notre comportement social ou à nos valeurs morales, de fait nous sommes dominés par ce nombre relativement restreint de gens
- une infime fraction des cent vingt millions d'habitants du pays - en mesure de comprendre les processus
mentaux et les modèles sociaux des masses. Ce sont eux qui tirent les ficelles : ils contrôlent
l'opinion publique, exploitent les vieilles forces sociales existantes, inventent d'autres façons
de relier le monde et de le guider. Nous ne réalisons pas, d'ordinaire, à quel point ces chefs invisibles
sont indispensables à la marche bien réglée de la vie collective. Théoriquement, chaque citoyen peut voter pour qui il veut. Notre
Constitution ne prévoit pasla participation des partis politiques
au mécanisme de gouvernement, et ceux qui l'ont rédigée
étaient sans doute loin d'imaginer la machine politique moderne et la
place qu'elle prendrait dans la vie de la nation. Les électeurs
américains se sont cependant vite aperçus que, faute d'organisation et de
direction, la dispersion de leurs voix individuelles
entre, pourquoi pas, des milliers de candidats ne pouvait que produire
la confusion. Le gouvernement invisible a surgi presque du jour au lendemain,
sous forme de partis politiques rudimentaires. Depuis, par esprit pratique et pour des raisons de simplicité,
nous avons admis que les appareils des partis restreindraient
le choix à deux candidats, trois ou quatre au maximum. Théoriquement, chacun se fait son opinion sur les questions
publiques et sur celles qui concernent la vie privée. Dans la pratique, si
tous les citoyens devaient étudier par eux-mêmes l'ensemble
des informations abstraites d'ordre économique, politique
et moral en jeu dans le moindre sujet, ils se rendraient vite compte qu'il
leur est impossible d'arriver à quelque conclusion que ce soit.
Nous avons donc volontairement accepté de laisser à un
gouvernement invisible le soin de passer les informations au crible pour
mettre en lumière le problème principal, afin de ramener le choix à des
proportions réalistes. Nous acceptons que nos dirigeants et
les organes de presse dont ils se servent pour toucher le grand public nous
désignent les questions dites d'intérêt général ;
nous acceptons qu'un guide moral, un pasteur, par exemple, ou un essayiste ou
simplement une opinion répandue nous prescrivent un code de conduite social standardisé auquel, la plupart du temps,
nous nous conformons."
2.
La propagande contre l'instruction. "La minorité a découvert qu'elle pouvait influencer la majorité
dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les
convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donné
la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. De nos jours la propagande
intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d'importance sur
le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de
l'industrie, de l'agriculture, de la charité pu de l'enseignement. La propagande est l'organe exécutif
du gouvernement invisible. L'instruction généralisée devait permettre à l'homme du commun de contrôler
son environnement. À en croire la doctrine démocratique, une fois qu'il saurait lire et écrire il aurait les capacités
intellectuelles pour diriger. Au lieu de capacités intellectuelles,
l'instruction lui a donné des vignettes en caoutchouc, des tampons encreurs avec
des slogans publicitaires, des éditoriaux, des informations scientifiques,
toutes les futilités de la presse populaire et les platitudes de l'histoire,
mais sans l'ombre d'une pensée originale. "
3. Manipuler une mentalité collective en soi inconsistante. "D'où, naturellement, la question suivante : si l'on parvenait à comprendre le mécanisme et les
ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et
les mobiliser à volonté sans qu'elles s'en rendent compte? ( ... )
Leurs travaux ont amené Trotter et Le Bon à la conclusion que la pensée au sens strict du terme n'avait pas sa place
dans la mentalité collective, guidée par l'impulsion, l'habitude ou l'émotion. À
l'heure du choix, son premier mouvement est en général de suivre l'exemple d'un
leader qui a su gagner sa confiance. C'est là un des principes les plus
fermement établis de la psychologie des foules, qui opère en fixant à la hausse
ou à la baisse le prestige d'une station balnéaire, en suscitant une ruée sur
telle banque ou un mouvement de panique à la bourse, en créant l'engouement qui
va déterminer le succès d'un livre ou d'un film. Quand la foule ne peut pas calquer sa
conduite sur celle d'un leader et doit se déterminer seule, elle procède au
moyen de clichés, de slogans ou d'images symbolisant tout un ensemble d'idées
ou d'expériences. Il y a quelques années, il suffisait d'accoler au nom d'un
candidat politique le mot intérêts pour qu'instinctivement des millions de gens
lui refusent leurs votes, tant ce qu'évoquait ce terme, « intérêts », était
associé à la corruption. Plus près de nous, le mot bolchevique a rendu un
service du même ordre à ceux qui voulaient effrayer le grand public pour le
détourner d'une ligne d'action. Les propagandistes réussissent
parfois à faire basculer tout un magma d'émotions collectives en jouant sur un
vieux cliché ou en en forgeant un nouveau. En Grande-Bretagne, les
hôpitaux d'évacuation militaire furent la cible de très nombreuses critiques
pendant la guerre, à cause des traitements sommaires qui y étaient dispensés aux
blessés. Aux yeux de l'opinion, les patients d'un hôpital avaient droit à des
soins prolongés et consciencieux. Le mécontentement public céda quand, au lieu
d'hôpitaux, on se mit à parler de « postes d'évacuation ». Personne n'attendait
d'une institution ainsi baptisée qu'elle dispense plus que des traitements
d'urgence. Le terme « hôpital » avait un sens convenu, indissociablement associé
à un certain cliché. Jamais l'opinion ne se serait laissé persuader qu'il
convenait de distinguer entre tel et tel type d'établissement hospitalier, qu'il
fallait séparer l'expression de l'image qu'elle évoquait. En revanche,
l'invention d'un nouveau terme a automatiquement conditionné l'émotion publique
en faveur desdits postes d'évacuation."
4. Les "leaders" contre le peuple. "Donner aux gouvernants le goût de gouverner, tel est le problème majeur posé à la démocratie
moderne. Vox populi, vox Dei... le vieil adage a tôt fait de transformer les élus en serviteurs dociles du corps électoral. C'est là,
indéniablement, une des causes de cette stérilité politique dénoncée en permanence par certains critiques américains.
Les sociologues sérieux ne croient plus, cependant, que la voix du peuple exprime une volonté divine ou une idée
remarquable de sagesse et d'élévation. La voix du peuple n'est que l'expression de l'esprit populaire, lui-même forgé
pour le peuple par les leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l'opinion publique,
héritage de préjugés, de symboles et de clichés, à quoi s'ajoutent quelques formules instillées par les leaders.
Heureusement, la propagande offre au politicien habile et sincère un instrument de choix pour modeler et façonner
la volonté du peuple. Disraeli exposait ce dilemme dans des termes très cyniques :
« Je dois suivre le peuple. Ne suis-je pas son chef ? »II aurait aussi bien pu ajouter :
« Je dois guider le peuple. Ne suis-je pas son serviteur ?»"
Lectures complémentaires
Edward Bernays, Propaganda Editions Zones Normand Baillargeon, Petit cours d'autodéfense
intellectuelle, Editions Lux Des titres qu'on peut se procurer sur le site Amazon.fr