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Peut-on ne croire en rien ?

      Le "rien" habituellement nous effraie. Lorsque nous croyons que nous allons voir un quelque chose (comme un château au coin d'une rue) et que nous nous rendons compte qu'il n'y a rien (un vieil hôtel), nous sommes déçu, désappointé. Le rien est comme la frontière du néant. Il faut donc s'accrocher à quelque chose plutôt qu'à rien, car, par définition, un "rien" ne permet pas d'accrocher quoique ce soit. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? L'homme peut-il seulement vivre avec le rien ? Et donc, sans croyance ?

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      Tout d'abord, que signifie le rien comme absence de quelque chose ? Si l'on nous dit qu'il y a au coin d'une rue une maison magnifiquement décorée à l'occasion de Noël, nous pouvons le croire et nous y rendre, pour finalement constater que c'était une erreur ou une tromperie. Il n'y a "rien" là où nous attendions quelque chose. Mais soyons précis : nous disons qu'il n' y a "rien" seulement en effectuant une comparaison et en projetant une attente. Comme cette attente n'est pas satisfaite, nous restons avec un manque et nous disons "il n'y a rien à voir!" Mais en réalité, si nous enlevons la surimposition de l'attente, il y a bien quelque chose et non rien, il y a une maison, mais elle n'est pas décorée. Cela est, c'est ainsi. Cela ne correspond pas à notre attente, mais cela est. Nous pouvons supposer qu'un animal qui vit sans attente, sans projet, ne serait pas surpris, il n'y a donc pour lui aucun néant. Il n'y a que de l'Être. Nous inventons le rien en posant une absence, un vide. Mais seul l'Être est présent et pleinement présent dans la perception.
      Nous ne pouvons pas voir un néant, nous ne pouvons pas identifier un vide. Nous ne pouvons que nous le représenter. "On ne saurait imaginer un néant, sans s'apercevoir, au moins confusément, qu'on l'imagine". Comme ce qui existe est représenté comme "quelque chose", quand il n'y a pas la "chose" attendue, nous disons qu'il n'y a rien. Nous supposons donc que l'existence est forcément dans l'ordre des choses qui existent. S'il n'y a pas de "chose", cela signifie qu'il n'y a pas d'existence. Le vide, le néant.
      Cependant, il ne s'agit peut-être là que d'une conception très superficielle du néant, qui ne le voit que comme absence de "quelque chose". L'existence est spontanément posée comme chosique. Pourtant, même lorsque nous sommes surpris, lorsque nous n'attendons rien, ce qui est s'épanouit dans  notre perception de manière très neuve. Ce que fait le mental, c'est tenter d'ordonner à sa manière, de sorte qu'il invente de toutes pièces une absence des choses, là où la Présence est constante. Et la présence n'est pas la "chose".
      La croyance est donnée dans un vécu particulier et correspond dans l'attitude naturelle à une intention tournée vers un objet. Toute croyance est croyance en quelque chose. L'objet de la croyance est donné dans une expérience dans laquelle l'esprit adhère plus ou moins à une représentation. Lorsqu'il n'y a aucune adhésion, nous parlons de doute ; lorsque l'adhésion est médiocre, nous parlons de probabilité ; lorsqu'elle est entière, nous parlons de certitude. Le flottement de l'adhésion, qui donne son caractère au jugement, est relatif à la conscience qui juge et s'identifie à sa propre construction mentale, ce qui produit un degré d'adhésion au jugement. Quels sont donc les facteurs psychologiques qui interviennent dans l'adhésion qui est au fondement de la croyance ? Tous les hommes ont en droit une même puissance de juger en examinant une représentation le plus attentivement possible. Tous les hommes sont aussi portés à croire. Cependant,  savoir exercer son esprit critique s'apprend, s'exerce ; la croyance est plus passive, plus irréfléchie. Nous sommes soumis à l'inertie du mental, inertie qui est proportionnelle à notre identification aux constructions mentales de notre propre pensée. Dans l'attitude naturelle, nous ne pouvons pas nous empêcher de croire dans nos pensées. Il est indubitable que l'homme ait à tout prix besoin de croire. La faiblesse de l'esprit critique laisse le champ libre à la crédulité et la crédulité peut prendre une forme quasiment pathologique dans certains cas.
      Qu'est-ce que la crédulité ? C'est une attitude dans laquelle l'esprit avale des idées reçues sans examen. L'on dit que l'enfant est naturellement crédule. Il est vrai qu'il est facile à tromper et l'adulte en abuse souvent. L'enfant est seul avec son besoin d'explication qu'il remplit au fur et à mesure par ce qu'il entend dire. Cependant, l'enfant est en réalité plutôt naïf, ce qui signifie qu'il s'étonne de la nouveauté. Ce qui est vrai dans sa relation au monde, c'est la naïveté. Un esprit naïf est sans idée préconçue, vierge de présupposé. La naïveté permet un rapport "innocent", neuf, au monde. La naïveté seule peut accueillir ce qui est perpétuellement neuf. La crédulité est très différente. Elle est une forme irrationnelle de pensée qui est portée à croire plus pou moins n'importe quoi, c'est à dire que le crédule admet sans justification. Mais certainement pas pour rien. L'adulte est crédule dans un sens différent de l'enfant, il a cessé depuis longtemps d'être naïf. Le naïf est étonné devant le monde sans éprouver le moindre besoin de se rassurer. Or, la plupart d'entre nous, bien au contraire, devenons crédules quand il y a en nous un besoin affectif de croire pour nous rassurer. Même l'athée et le sceptique croient en quelque chose. Nous ne pouvons pas diviser le monde en croyants et incroyants, et il est encore plus absurde d'imaginer que du côté des croyants il y a uniquement la foi, et du côté des incroyants uniquement la science ; dans ce monde humain ne se rencontrent que des plus ou moins croyants. Ce qui importe, c'est que nous soyons conscients de la croyance en nous.
      En comparaison, le fanatique est complètement aveuglé dans la foi. Là où le sceptique doute en restant prostré, le fanatique observe une foi qui ne doute de rien. Il a le regard halluciné de celui qui possède la vérité absolue et entend l'imposer par tous les moyens, y compris par la force. Tout l'inverse du regard rentré, éteint, du sceptique qui ne voit plus de vérité nulle part. Son adhésion à la croyance est massive, inconditionnelle, étroite, dépourvue de tout esprit critique. C'est la passion de celui qui est persuadé de posséder la vérité et non pas la passion de celui qui la cherche, ni l'humilité de celui qui sait que la vérité ne lui appartient pas en propre. Le mental fanatique est porté à donner des réponses brutales, tranchées, sommaires, catégoriques. Le fanatique pense entièrement dans la dualité, et une dualité rigide, manichéenne : il y a le bien/mal, le chrétien/païen, les élus de Dieu/damnés, les courageux/lâches, la droite/gauche, etc.
      Derrière la pensée fanatique, il y a d'abord une rigidité mentale. Le fanatique ne parvient pas à s'ajuster à la compréhension d'une situation neuve, complexe ; il applique un schéma brutal, sans parvenir à nuancer son interprétation. Il pense de manière manichéenne et il s'autojustifie dans la grandiloquence morale bardée de principes qui ne devraient pas connaître d'exception, comme si la règle devait tomber comme un couperet sans discussion possible. Cette incapacité de saisir la complexité fait que la fanatique ne parvient pas à voir que bien et mal sont présents en toute réalité relative, donc en l'autre comme en lui-même. Persuadé d'avoir raison, il se fait fort d'exprimer ses vues de manière agressive, comme il sait s'abriter adroitement derrière le souci de la justice pour faire violence. La personnalité fanatique est naturellement de type obsessionnel.
      Les exemples que nous pourrions fournir sont nombreux. Il y a eu des fanatiques de tous bords, de toutes formes d'idéologie. Le christianisme a eu son fanatisme du temps de la Sainte Inquisition. Le personnage de l'inquisiteur est exactement le profil psychologique d'une pensée obsessionnelle, de la rigidité mentale fanatique. Un personnage aussi véhément qu'Adolf Hitler et son style de discours véhiculent exactement la même structure mentale. La logique de l'annihilation des Khmers rouges est encore la réapparition de ce même profil. Et c'est encore la structure mentale fanatique que l'on retrouve dans les mouvements intégristes violents qui se rattachent à l'Islam.

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      Tout au contraire du fanatisme, la crédulité peut être liée à un profond malaise, une angoisse, un doute morbide dont le sujet ne peut sortir que par une fuite en avant dans des opinions qui rassurent. Lorsque la confiance n'existe plus, c'est le doute qui ronge. Le sceptique, dans le sens pathologique, est celui qui ne parvient plus à croire en quoi que ce soit et qui reste seul avec le doute. L'intellect qui n'a plus de prise sur rien se retourne contre lui-même et rumine des scrupules indéfinis, pour aboutir au sentiment d'une impuissance à croire. Le sceptique ne peut plus se rassurer dans des opinions qui assureraient un confort. Il rumine le doute. 'intellect tranche et hache menu la certitude afin de ramener toute croyance au néant. La rumination scrupuleuse précipite le doute au point de paralyser la faculté de décider, d'agir. L'intellect qui se retourne contre lui-même produit la faiblesse et se donne la caution d'un scepticisme morbide pour qui tout est vain.
      Dans la culture intellectuelle qui est la nôtre en Occident, nous sommes progressivement sortis de la croyance, par la porte de la critique systématique, sur le terrain vague de l'indifférence. Nous vivons dans la représentation d'un monde sans Dieu, où la morale s'est elle-même débarrassée de la caution de la croyance, des sanctions et des interdits religieux. L'explosion des moyens de communication et d'information laisse libre cours à la critique systématique de l'autorité. L'intellectuel d'aujourd'hui se pose la question de savoir à quoi nous pouvons encore croire. Nous avons tellement critiqué, analysé les pratiques sociales, les utopies en tout genre, les formes déviantes de religion, les cultes, nous sommes devenus tellement méfiants vis à vis de toute forme de communauté dite "spirituelle" que nous ne croyons plus en rien. Nous n'avons laissé debout que la liberté de la critique, sans objet. Le scepticisme désabusé ou l'indifférence sont les marques de notre temps. La réflexivité critique est si caustique dans notre culture qu'il est devenu très difficile de "croire" au premier degré. Dans un monde qui cultive très largement la dérision, la croyance est devenue, en tant qu'attitude, dérisoire. <il nous faut donc la regarder sous un angle extérieur afin de lui trouver du sens : l'angle historique de l'histoire des religions, la curiosité actuelle de l'exotisme, l'angle de l'imaginaire du mythe.

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       Essayons de distinguer nettement les formes que peut prendre la croyance. Qu'est-ce que la croyance en tant que rapport à la vérité ?
      L'esprit se dit persuadé de quelque chose, au sens où il adhère à une opinion particulière. Nous pouvons ainsi dire "je crois que le gâteau est brûlé". La croyance prend ici la forme d'une opinion personnelle qui garde un caractère hypothétique. Elle est un avis.
      Dans un second sens, par croyance on entend l'ordre de l'adhésion aux vérités révélées par les textes religieux. Le fidèle d'une confession religieuse, notamment dans les religions sémitiques, croit dans un ordre supérieur de vérité qui dépasse la certitude sensible, l'Ecriture portant témoignage d'une révélation de Dieu à l'homme. La croyance, ainsi organisée dans une religion, c'est la Foi au sens religieux.
      Toute la question est de savoir si nous avons affaire à deux processus très différents ou s'il s'agit d'un seul et même processus. Si sur le plan psychologique, la croyance correspond à une expérience d'intensité de l'adhésion, ce n'est tout de même pas la même chose d'admettre telle ou telle opinion, ou d'avoir foi en Dieu.
Analysons tout d'abord ce que représente la Foi. L'esprit religieux peut impliquer plusieurs formes de foi qu'il ne faut pas confondre car elles se situent sur des plans très différents.
      Le musulman regarde le Coran comme un texte sacré qui est la révélation faite à Mahomet. Le chrétien révère les Evangiles et la Bible, le juif ne voit que par la Bible et ne reconnaît pas l'autorité du nouveau testament. L'on dit que les religions sémitiques sont des religions du Livre, car la référence de la foi pour elle tient au texte sacré. L'argument d'autorité y règne donc en maître. Que signifie alors la croyance ? Elle signifie la respect du texte sacré et de son application stricte, car il est fondé en vérité, puisque sa provenance est Dieu lui-même. Le fidèle doit donc croire en adhérent à la doctrine de la foi et celui qui ne croit pas est un païen, un infidèle, un mécréant, il est hors de l'Eglise.
      Croire veut aussi dire croire en quelqu'un qui est digne de confiance : le chrétien dit "je crois en lui, Jésus le fils de Dieu". La foi a donc un aspect charismatique, elle est souvent confiance dans un être dont la personnalité exceptionnelle suscite l'adhésion et la ferveur. Il est indiscutable que Jésus est une personnalité charismatique exceptionnelle, mais on pourrait en dire autant de Bouddha ou de Krishna.
      Pour beaucoup de croyants, la foi est d'abord une question de relation personnelle avec celui que l'on considère comme une, voire l'unique incarnation du Divin.
      Considérons à présent la différence entre foi et opinion et ses caractères. L'opinion appartient au registre de l'ignorance, elle peut être éclairée en prenant conscience d'elle-même, c'est à dire en prenant conscience de son objet. C'est l'objet, dans sa forme d'existence, qui doit déterminer la nature de la croyance. Dans la foi, au contraire, la source de la croyance ne vient pas de l'objet, mais du sujet qui a foi en Dieu et dans sa parole. On ne peut pas raisonner sue la Foi comme on raisonne sur l'opinion, parce que la foi n'engage pas seulement la représentation, mais surtout le sujet lui-même. Il faut marquer la différence entre "croire que" et "croire en".

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      Tout être humain vit avec des croyances. Il y a des croyances "périphériques" que l'on serait prêt à oublier, des croyances "centrales" que l'on ne voudrait pas oublier. L'appropriation de la croyance joue un rôle dans l'identité personnelle, dans la construction du moi. C'est l'ego qui a besoin de se rassurer avec  des croyances. La croyance sous forme d'opinion joue un rôle sur la scène de la recherche de la vérité. Le savoir objectifs lui-même n'existe pas de façon absolue, il est lié à un système de croyances qui sont celles de la science.
      Toute la question n'est donc pas de savoir s'il est possible de ne croire en rien ou pas, mais de savoir examiner nos croyances et surtout en prendre conscience.

(Sydney M.)

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