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L'homme écrasé, vaincu par son passé, n'est pas un mythe, mais une réalité. Un
homme qui sort de prison vit une contradiction qui lui fait prendre conscience
de cette réalité : s'il ne peut se détourner de son passé, il n'est pas
réellement sorti de prison, mais s'il oublie totalement, il n'est plus rien et
n'a plus aucune identité. En réalité, le passé est ennemi de la vie humaine
quand il est subi, mais l'oubli est en quelque sorte son contrepoids et peut
rétablir un équilibre, celui de la liberté. Oublier, est-ce la condition de la
vie humaine ? Mémoire et oubli doivent-ils nécessairement s'exclure ?

La vie humaine est une durée. Pour un homme,
vivre l'instant présent signifie avoir duré jusqu'à lui depuis sa naissance, et
si la seule façon de saisir le présent est de le penser comme la limite exacte
entre la seconde passée et la seconde à venir, alors il faut reconnaître que le
présent n'est pas autre chose que l'accumulation du passé qui se mêle à
l'attente de l'avenir, c'est à dire la possibilité d'envisager le futur en
fonction du passé. Dans ce cas, c'est la mémoire qui est la condition de la vie
humaine, parce qu'étant conscience du passé, elle est la condition de la
conscience du présent, et donc du futur. En effet, la situation d'un homme au
moment où il la vit est l'aboutissement logique d'une situation précédente qui
elle-même découlait d'une situation antérieure. Ainsi une pensée, une action, ne
peuvent se définir, se justifier, que parce qu'elles ont un passé, et c'est la
mémoire, en tant que subsistance de ce passé dans le présent vécu qui peut
donner un sens à la vie humaine. La mémoire d'un homme est son histoire et elle
lui donne par là une certaine identité, une réalité : un peuple sans mémoire
perd son identité car c'est un passé commun, des références communes, qui lient
des hommes entre eux, qui forment un peuple, une ethnie, une civilisation.
Et même avant de considérer les liens humains à l'intérieur d'un peuple, si les
hommes existent les uns pour les autres, s'il s'établit entre eux des liens
d'affectivité, de dépendance, en somme, si nous sommes capables de penser les
autres, c'est que leur existence nous est sans cesse remémorée. Quand ils ne
partagent pas l'instant présent avec moi, ils sont un souvenir, et c'est
précisément par ce souvenir qu'ils durent en moi. La mémoire est le souvenir de
ce qui est déjà vécu, mais c'est ce dont on se souvient qui est passé. Le
souvenir, lui, est présent. Par sa mémoire, l'homme prend alors conscience du
passé, donc du temps, puisqu'il prend conscience que ce qui a été n'est plus et
que ce qui est ne sera plus. Par là, il lui apparaît que c'est sa vie qui est
du temps, ou qui en est la mesure. Il ne peut pas être, mais seulement se vivre,
c'est à dire être lui-même du temps. Ainsi, sa mémoire rappelle chaque instant à
l'homme que sa vie se déroule continuellement, qu'elle ne peut pas être dans la
permanence. Elle lui montre sa vie comme une succession d'actions, d'événements
qui s'inscrivent chronologiquement dans un cadre fini, limité par le temps.
Oublier consiste alors à anéantir le passé, et vivre sans conscience du passé,
c'est vivre dans l'éternité du présent. L'oubli est donc un refus de la finitude
de la condition humaine et un moyen de la transcender, une aspiration à
l'intemporalité, l'éternité. Dans cette idée, oublier est un moyen de ne pas
penser la mort et de s'y soustraire, puisque dans l'oubli, on connaît l'éternité
donc l'immortalité. En effet, c'est la mémoire qui condamne l'homme à penser sa
mort non seulement comme à venir, mais comme réalité vécue. Elle est comme un
cimetière que l'on visite, dans lequel chaque souvenir est une plaque qui porte
un nom, une date, un événement, et qui atteste de notre passé. En ce sens,
l'oubli est bien la condition de la vie humaine, car la vie comme la mort sont
exclusives, elles s'ignorent l'une et l'autre. Vivre suppose donc une ignorance
inconsciente du passé, auquel nous soumet la mémoire, comme à notre propre mort.
S'interroger sur la nécessité de donner un sens à sa vie en fonction de
l'échéance d'une mort certaine, savoir si l'homme ne peut se réaliser pleinement
que parce qu'il se sait condamné, ne vient qu'ensuite, en plus. Et si cette
question est essentielle, elle n'est qu'une question de forme, alors que sur le
fond, il s'agit d'une évidence : l'oubli de la mort est la condition
indispensable de la vie. De même, le problème de la liberté vient s'ajouter à
son expérience au moment où l'homme la rencontre. On peut vivre sans l'angoisse
d'avoir à donner une forme particulière à son existence ou l'angoisse de la
question "Comment rester libre ?". La vie ne nécessite qu'une chose :
l'ignorance de la mort. Si c'est sa mémoire qui fait de l'homme un être de
durée, et qui par là lui donne son identité, on ne peut justifier ainsi une
réelle influence du passé sur les délibérations du présent, car on ne tire
jamais aucun enseignement du passé. Parce qu'elles sont inscrites dans le temps,
toutes les situations vécues sont absolument irréversibles. Elles sont toutes
diverses et uniques parce qu'elles ont été déterminées par des circonstances
particulières, uniques. Si mon passé ne peut rien m'apprendre, il ne me rappelle
rien, puisque rien en lui n'est commun avec ma situation. Mon passé ne m'offre
aucun recours et décider en fonction de lui n'est pas décider, car il s'agit
d'un choix en fonction de critères étrangers à la situation. Ce que j'ai été ne
peut jamais se mêler avec ce que je suis. Vivre avec son passé, n'est-ce pas
alors totalement inutile et absurde ? Ma mémoire ne m'est en rien utile et je ne
peux m'y soustraire, elle devient donc une charge constante, un poids, mais pas
un bagage. Ce poids est bien trop lourd et de plus en plus lourd puisqu'il
s'accumule avec le temps. Inévitablement, il va écraser l'homme de son
existence. Car, s'il est contraint de renoncer à l'idée d'un passé qui s'intègre
positivement dans la situation vécue, il se résigne à l'incompréhension. Il est
donc dans la situation idéale pour subir, se laisser dominer par son passé qui,
lui, est suffisamment fort pour rester le maître. La force par laquelle le passé
se manifeste envahit la conscience et, si elle y parvient, la conscience de ce
que je suis tend à se confondre avec la conscience de ce que j'étais. C'est à
dire que je risque de me conformer à une image de moi, celle de mon passé, et,
en même temps, cette image est celle qu'autrui se fait de moi, puisqu'il ne peut
me percevoir, m'évaluer, qu'à travers ce que je lui ai déjà montré de moi, non
seulement pour moi-même, mais pour autrui, et sans que s'exerce ma volonté. Je ne
suis alors que ce que je me rappelle à moi-même et ce que je rappelle aux
autres. En réalité, c'est que ma volonté est dominée puisqu'étant totalement
déterminée, elle devient inopérante. Je ne peux prétendre vouloir librement
quand je suis retenu dans le passé. Car si je ne peux agir qu'en référence à mes
actions passées, je suis esclave du déterminisme de mon passé et ma vie
m'échappe puisque ce n'est pas mon être présent qui la réalise et la vit, mais
c'est elle qui se laisse agir en obéissant à la nécessité du passé. La mémoire
apparaît donc comme ennemie de la vie humaine dans le sens où elle empêche la
réalisation de projets nouveaux. Ne faut-il pas alors oublier ce qui était, ce
qui a été fait et ce qui est arrivé, pour se rendre maître de son existence ? Si
j'agis dans l'inconscience de mon passé, c'est bien moi qui agis, car "moi",
c'est ce que j'ai conscience d'être, et ça ne peut être que mon présent. "Moi",
c'est aussi ce que je suis potentiellement, c'est à dire ma volonté. En
oubliant, je peux donc devenir un être libre, puisque l'oubli rend à ma volonté
son autonomie : puisqu'elle ne peut plus s'exercer d'après des souvenirs, elle
est condamnée à imaginer, inventer et trouver des choix, qui engagent l'avenir
et sont la condition de la réalisation de projets, d'une vie humaine. Oublier me
libère de tout ce que j'étais par définition, avant même d'exister : avant de me
vivre au présent, parce que l'oubli, contrairement à ma mémoire, me fait être en
dehors de toute détermination. N'est-ce pas seulement à partir de ce moment où
j'entrevois ma liberté, que je peux espérer être libre ? L'amnésie ressemble à
une naissance perpétuelle, un passage continuel de l'ignorance et l'inconscience
à la vie, du néant à l'être. Oublier, c'est donc une façon d'être toujours
nouveau, c'est à dire à la fois entier, non diminué, et disposé à tout entendre,
à tout voir, seulement découvrir sans risque de préjuger. L'oubli efface toutes
les traces de certitudes, de craintes, de douleurs. Il est donc l'occasion
d'accéder à la vérité, la connaissance du monde en soi, parce que la vérité est
éternelle et immuable. Elle seule survit à l'oubli puisque, même oubliée, elle
renaît toujours d'elle-même, contrairement à une pensée, un sentiment
particuliers. Si tout est oublié, la première pensée entrevue peut alors espérer
être un accès à la vérité. Pourtant, alors que par l'oubli, l'homme se
libère du déterminisme de son passé et de la nécessité de n'être en quelque
sorte que son écho, oublier est-il une condition suffisante à la réalisation et
l'exercice de ma liberté ? Un homme peut se prétendre libre quand il est à
lui-même sa propre fin, quand il agit toujours en accord avec lui-même, c'est à
dire quand sa volonté est elle-même libre et autonome. L'homme ne nait donc pas
déjà libre, puisque pour agir en accord avec lui-même, il doit commencer par
constituer son "lui-même". Et justement l'oubli par dénégation du temps empêche
toute progression dans l'élaboration d'une conscience du sujet, car si l'oubli
est une renaissance, c'est toujours une naissance dans un monde nouveau de
sensations, de désirs, d'impulsions qui vont apparaître à un être comme son
premier rapport au monde, qui ressemble à une attirance. Par ses désirs, l'homme
se laisse porter au monde, se laissant même être par eux. Qu'en est-il alors de
l'autonomie de sa volonté, de sa liberté ? Ses désirs meurent au moment où ils
sont oubliés, et il en naît de nouveaux qui ne dureront pas non plus, de telle
sorte que si l'homme est complètement déterminés par eux, en revanche il n'en a
pas conscience et en ce sens, il devient animal : ni libre, ni esclave,
puisqu'il n'est pas question de choix. Et si l'on considère l'homme en
l'envisageant comme susceptible de se réaliser en se choisissant, son animalité
n'est que la négation de son humanité, une perte d'essence, un anéantissement.
L'oubli fait de l'homme un néant. Ainsi, quand l'homme est incapable d'oublier,
il se laisse agir par son passé, et quand il ne fait qu'oublier, il se laisse
agir par les forces du dehors. Dans les deux cas, il ne peut donner aucun sens à
sa vie, dans les deux sens de ce mot : aucune direction ni aucune signification,
puisque dans le premier cas, sa vie se résume à l'inertie, elle est figée dans
le passé, et dans le second, même si elle est attirée spontanément dans une
certaine direction, elle se perd aussitôt et se trouve condamnée à l'errance. Il
apparait alors qu'oublier puisse être la condition de la vie humaine, de la
réalisation d'une existence, si l'oubli est lui-même un choix, c'est à dire s'il
est volonté d'oublier. Il s'agit donc de savoir reconnaître dans quel cas mon
intérêt est d'oublier ou au contraire de me souvenir. C'est en ce sens que c'est
l'oubli, et non la mémoire, qui peut faire vivre : la mémoire est naturelle et
inhérente à l'homme, " le passé se conserve de lui-même, automatiquement"
(Bergson). L'oubli est actif, c'est un mouvement de destruction de la mémoire,
et comme tout mouvement, il eszt nécessairement motivé. J'oublie ce qui me
laisse indifférent et surtout j'oublie ce qui m'est insupportable, ce qui
perturbe mon présent, donc m'empêche de préparer l'avenir, c'est le refoulement
inconscient. La psychanalyse montre qu'il est possible de ramener ces souvenirs
à la conscience. Ils existent donc toujours, mais sont dominés, mis à l'écart.
Ainsi, par l'éventualité de l'oubli, la mémoire devient intéressée et donc
consciente d'elle-même, elle peut se choisir, se constituer librement et non
plus automatiquement, et puisque c'est par sa mémoire qu'un être dure, par
l'oubli intéressé, la vie humaine se constitue consciemment et durablement.

Oublier est bien la première condition de la vie, et presque une question de
survie, puisque l'oubli est d'abord celui du temps et du rapport à la mort.
Mais, pour devenir condition de la vie humaine dans le sens d'une réalisation
individuelle concrète, produit d'une existence libre, l'oubli doit signifier
volonté d'oublier, choisir. C'est seulement à cette condition, qu'"oublier" ne
peut risquer de se confondre avec "s'oublier".
(Cécile D.)
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