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Alors même qu'il s'efforce de le restituer avec fidélité, le vrai n'est pourtant pas le réel. tandis que la réalité est par définition indépendante
de l'homme, la vérité est toujours de l'ordre du discours ou de la représentation. Préoccupation essentielle de la recherche philosophique, la
vérité n'est donc ni un fait, ni un donné. Au contraire, elle doit toujours être recherchée. Nous sommes alors renvoyés au problème de ses conditions
d'accès, et à celui des critères du jugement vrai. Depuis la naissance de la philosophie, le débat sur la vérité oppose ceux qui, comme les sophistes,
pensent qu'elle réside entièrement dans l'opinion subjective et ceux qui, comme Platon, pensent qu'elle consiste à savoir ce que sont les choses en elles-mêmes,
objectivement, indépendamment de l'opinion que l'on peut avoir. La question "Y a-t-il des vérités dont il n'est pas permis de douter ?" pose
plusieurs problèmes : Est-ce qu'une vérité s'impose par elle-même ou doit se recevoir dans la capacité de chacun ? A quelles conditions puis-je dire que je peux douter de toute vérité ?
Il existe des vérités dont il n'est pas permis de douter. Quelles sont-elles et
dans quelles mesures je peux dire que je ne peux pas douter d'une vérité ?
"Toute l'essence et la force de la vraie religion consiste dans la
persuasion absolue" écrit Locke dans Lettre sur la tolérance. Cette citation nous montre qu'il y a une forme de vérité dans la foi qui est
une persuasion "intérieure" et "absolue". Intérieure, car elle réside en celui qui a la foi, et absolue, car la persuasion de l'existence
de sa foi et de sa croyance est totale. Ainsi, la foi ne peut être remise en question et soumise au doute. En effet, un homme qui croit en un dieu est
sincère et c'est justement dans sa sincérité que sa croyance est vraie, mais elle n'est vraie que de ce point de vue. Ainsi, la liberté de douter de cette
croyance serait l'envers de croire strictement et c'est justement ce qui fait la valeur de la foi. Dans le monde entier, il existe diverses religions et des
millions de personnes croient en un ou plusieurs dieux et ont la foi. S'ils ont la foi, c'est qu'ils croient à toute l'histoire de leur religion, aux livres
sacrés, aux cultes, aux doctrines et aux institutions. Prenons l'exemple de la religion islamique : les musulmans croient que l'islam a été fondé par
Mahomet et que celui-ci a reçu de Dieu la révélation qui a été consignée dans le Coran. Le coran forme l'ensemble des règles s'imposant impérativement
à la communauté des musulmans et l'adhésion à cette religion repose sur cinq actes essentiels : la profession de foi, la récitation de la formule "Il
n'y a d'autre divinité qu'Allah et Mahomet est l'envoyé d'Allah", la prière légale, cinq fois par jour, le jeûne diurne pendant le ramadan, le pèlerinage
à La Mecque, et le paiement de l'aumône légale. Toutes ces observances mettent le croyant en contact direct avec Dieu. Ainsi, le musulman qui croit
vraiment ne peut douter de ces pratiques et doit les respecter, car ce serait une offense à son dieu. Le croyant musulman ne peut donc pas douter de ce que
Dieu a révélé dans le Coran. Il en est de même pour toutes les religions : protestante, catholique, orthodoxe, juive, bouddhiste... Douter de sa religion,
alors que l'on croit, serait un non sens total. Ainsi, on ne peut douter d'une vérité si l'on croit que c'est une vérité d'une parole divine.
"Je ne peux pas douter d'une vérité, si je crois que ma vérité est
valable une fois pour toutes". Tel est le cas du dogmatisme qui affirme ou admet sans discussion certaines idées qu'il considère comme indubitables.
C'est le cas des scientifiques qui pensaient que le soleil tournait autour de la terre et qui n'ont pas supporté que Galilée démontre que la terre tournait
sur elle-même autour du soleil. Pour avoir émis des doutes et, pire, pour les avoir contredits, Galilée a été mis en prison. Ce cas n'est pas unique et apparaît
lorsque des personnes pensent qu'elles détiennent une vérité incontestable. On peut prendre aussi l'exemple des pays totalitaires qui pensent leurs
doctrines irréfutables, qui condamnent l'opposition et possèdent un monopole idéologique (par exemple l'ex-URSS de Staline). Cette politique du
totalitarisme veut absolument que tout le monde pense pareil et émettre le moindre doute serait sévèrement condamné. Ainsi, si on pense que sa propre
vérité est valable pour toujours, alors on ne peut douter de sa vérité et l'on condamne ou pense que les opposants à cette vérité ont tort.
La certitude réside dans la double assurance que l'on détient à la fois la
vérité et les critères qui nous garantissent qu'il s'agit bien de la vérité. La certitude interdit le doute. Prenons comme exemple le théorème de
Pythagore. Premièrement, ce théorème est universel et nous savons que personne ne s'est opposé à celui-ci. D'autre part, plus je le démontre, plus je vois
sa véracité. "La somme des carrés des côtés de l'angle droit dans un triangle rectangle est égale au carré de l'hypoténuse" n'est pas remis
en doute, car j'en ai la certitude. Ainsi, le critère le plus parfait de certitude montre que tout ce qui est reçu comme vrai est évident. L'évidence
est une vérité qui s'impose immédiatement à l'esprit, sans qu'il soit nécessaire de la démontrer. C'est, selon Descartes, le caractère des
"idées claires et distinctes", objets d'une intuition intellectuelle, et éléments premiers du savoir. Cela signifie, comme l'affirmait Spinoza, que
la vérité est index sui, qu'elle se montre d'elle-même, par sa seule clarté : "Qui a une idée vraie sait en même temps qu'elle est vraie, et ne peut
douter de la vérité de sa connaissance". C'est par démonstration qu'on obtient les vérités issues par évidence des premiers principes de la
connaissance. Ainsi, si à la base, 2+2=4, alors 4-2=2. Je ne peux donc pas douter d'une vérité si elle est claire, évidente et certaine.
Il existe donc des vérités dont il n'est pas permis de douter : si je crois à
la vérité d'une parole divine, si je crois que ma vérité est valable une fois pour toutes et est la meilleure et enfin si j'ai la certitude et si je
pense à l'évidence que mon idée est vraie. Cependant, dans quelles mesures peut-on douter de toutes vérités ?
Selon
Descartes, l'ordre des connaissances vraies ne coïncide pas avec l'apprentissage de la vie. L'acte philosophique se présente comme une volonté
de rupture : décision de remettre en question une bonne fois pour toutes l'ensemble de ce que l'on a jusqu'ici pu considérer comme vrai. C'est cette remise en
question de nos connaissances que Descartes se propose de faire méthodiquement et universellement.
Premièrement, on peut douter de l'extérieur. Les illusions en sont des
exemples pertinents. L'illusion de Müller-Lyer montre deux segments de même longueur que l'œil perçoit différemment : les deux segments n'ont pas la même
longueur pour celui qui les regarde. On peut aussi être trompé par les arcs-en-ciel et les mirages, qui peuvent être des illusions dangereuses et
mortelles. On peut aussi douter de la connaissance qui vient des autres. Enfants, nous assimilons toutes les croyances, préjugés, erreurs qu'on nous
impose sans les soumettre jamais à l'épreuve de notre raison. C'est le cas des livres, de l'école, de l'éducation, des personnes que nous avons rencontrées.
Une fois adultes, nous nous retrouvons prisonniers de vérités apprises et incapables de déterminer ce que véritablement elles valent. Descartes se
propose de douter systématiquement sur l'extérieur et les connaissances que l'on a assimilées. En procédant de cette manière, on peut aussi douter des
connaissances humaines. En effet, si l'on a prouvé plusieurs fois que des vérités anciennes étaient erreurs (le soleil qui tourne autour de la terre),
alors pourquoi les vérités présentes ne le seraient-elles pas ? On peut donc douter de la science, des mathématiques, des lois de la physique que nous
appliquons et qui peuvent être fausses, de la vie et enfin de l'existence du monde et de l'univers. On peut donc douter de l'extérieur et des connaissances universelles.
Cependant, le doute méthodique de Descartes ne s'arrête pas là. Si l'on peut
douter de l'extérieur et des connaissances que nous possédons, alors on peut douter de soi-même et de son propre corps. Nous sommes donc tout le temps
confrontés aux illusions des sens, à l'illusion de la cœnesthésie. Comment être sûr que tout ce que l'on voit est vrai, comment savoir si nous percevons
la même chose que tout autre ? L'illusion du bras fantôme en est un exemple : un malade qui perd son bras continue de ressentir des douleurs dans le bras,
alors qu'il n'en a plus. Je peux donc douter de mon propre corps, puisque je fais des erreurs de perception, puisque j'ai parfois une douleur quelque part
alors qu'il n'y a rien. Dans cette optique, on peut continuer de douter jusqu'à sa sensibilité et ses sentiments. C'est le cas de l'illusion amoureuse qui
idéalise l'être aimé ou de l'illusion de la liberté, car on peut se laisser emprisonner sans le reconnaître et le savoir (le tabagisme, les illusionnistes,
le cinéma, la religion...). Si je peux douter de mon propre corps et de ce que je ressens, pourquoi ne pourrais-je pas douter de Dieu, un être, une théorie
que je ne connais pas, que je ne vois pas ? On peut donc douter de Dieu : la croyance en un dieu est une illusion, écrit Freud. Descartes propose ainsi deux
sortes de doutes : le doute hyperbolique à la fin de la première méditation métaphysique qui avance la fiction d'un "malin
génie" qui lui permet de se persuader que tout est faux, et le doute radical qui examine plutôt que les choses en elles-mêmes, les principes des
choses ; le savoir est ainsi attaqué à sa base. De ce fait, on peut donc douter de tout.
On peut douter de tout, sauf de sa conscience. Le "Je pense donc je suis" de Descartes se présente comme une vérité indubitable : le fait
même d'en douter renforce en effet la vérité de la proposition. Car enfin, pour que le doute soit possible, il faut d'abord quelqu'un qui doute : le doute
suppose la pensée qui suppose à son tour un sujet existant qui la pense. "Je" suis donc quelque chose qui pense au moins au moment où elle
doute qu'elle pense. Il ne faut pas dire simplement qu'il y a une pensée qui est constituée par un sujet pensant, mais que la pensée est ce qui constitue
l'être même du sujet : le cogito m'apprend que je suis une nature purement spirituelle et que mon corps comme tel n'entre pas dans la composition de ce que je suis essentiellement.
Ainsi, je peux douter de tout (connaissances personnelles et universelles, mon
propre corps, des notions humaines telles que Dieu, la vie, l'amour, la liberté), mais je ne peux douter de ma conscience.
A cette étape de la réflexion, des questions se posent : "Est-ce qu'une vérité s'impose par elle-même ?", " Est-ce que la vérité doit se
recevoir dans la capacité de chacun ?", "Quelles sont les relations entre vérité et doute ?".
C'est parce que l'on recherche le doute permanent que l'on peut accéder à la
connaissance vraie. La mise en débat des opinions, par le dialogue rationnel et la critique réciproque, est un moyen de progresser dans la connaissance. Pour
obtenir l'accord des esprits, il faut ce que Kat appelle un "sens commun". Pour obtenir une connaissance vraie, il faut apprendre à penser
par soi-même, soumettre cette pensée au doute, envisager des contestations possibles de cette idée et finalement, penser en accord avec soi-même,
c'est-à-dire d'une façon cohérente. C'est en soumettant tout au doute que Descartes a trouvé une vérité indubitable : la conscience. Pourquoi ne pas
tout soumettre au doute, en dialoguant et en échangeant des critiques avec les autres ? En conséquence, la connaissance vraie accueille la multiplicité des
points de vue et des opinions car elle suppose l'exercice personnel d'une pensée élargie à tous points de vue. La véritable connaissance pourrait donc
être le dialogue rationnel, le rectification des erreurs et la communication
des vérités.
C'est parce qu'il y a des vérités dont il n'est pas permis de douter que l'on peut douter. Par là, il faut comprendre que les interdits passés,
c'est-à-dire les dogmes de la religion, de la politique ou de la morale, ont déclenché le pouvoir de douter, donc le pouvoir de contester chez les personnes qui ont
constaté que ces dogmes se révélaient faux. Longtemps et encore maintenant, des idéologies politiques telles que le totalitarisme ont interdit aux
personnes de douter. C'est en voyant de tels cas que l'on peut se permettre de douter et de critiquer ce genre d'idéologie (Abenfour par exemple). La
démocratie est l'aboutissement de ce que certaines personnes se sont rendu compte qu'il ne fallait plus opprimer l'homme. La démocratie est donc "la
libre expression des dissensions" qui permet de remettre en cause sa position comme celle des autres. C'est aussi le cas des sciences. Canguilhem
disait : " La science, c'est la rectification de l'erreur", car des vérités anciennes peuvent devenir erreurs. Prenons de nouveau l'exemple des scientifiques
qui pensaient que le soleil tournait autour de la terre, alors que la terre tourne sur elle-même autour du soleil. C'est en voyant l'erreur qu'on faite les
scientifiques à se limiter à leurs résultats qu'ils sont passés à côté d'une vérité. Ainsi, on peut dire que la science est l'exercice du doute et
que l'on obtient des vérités qu'il faut remettre en cause à l'infini. Pouvoir douter est donc une liberté, un libre exercice du jugement et de la raison, en
pensée et en politique, qu'il faut pouvoir faire, ou du moins, s'autoriser à faire.
D'autre part, c'est parce que l'on comprend que l'on peut douter de tout, qu'on préfère
aussi avoir des croyances non fondées, pour garder une part de subjectivité. Malgré les connaissances établies selon des règles et soumises à des
vérifications, il importe de ne pas rejeter les croyances concernant des questions qui ne peuvent faire l'objet d'une démonstration définitive. Une
croyance éclairée serait même nécessaire en l'absence de vérité. "Croire en" quelque chose est une forme d'engagement. Par exemple, les
gens qui croyaient à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale affrontaient l'incertitude et essayaient de s'engager dans leurs convictions en
essayant de jouer sur ce qui se passait. Si je crois en quelqu'un, c'est parce que j'ai placé ma confiance dans cette personne. Si je crois en dieu, je ne
suis pas obligé d'avoir des preuves et il peut donc être sage de placer sa confiance en un dieu. Finalement, on peut ne pas douter d'une croyance non
fondée, car telle est la liberté d'un individu.
Ainsi, on peut distinguer les croyances sans fondement et celles auxquelles on a
des raisons de faire confiance. Libre à l'homme de douter ou non de ces croyances.
Cette étude nous a montré que dans certaines situations, il y a des vérités dont il n'est pas permis de douter, mais que, quoiqu'il en soit, on peut douter
de tout, sauf de sa conscience. Une vérité ne peut s'imposer par elle-même, car elle doit être acceptée par celui qui la reçoit. Après cela, libre à
celui qui a une vérité de douter, mais si chaque homme s'en tenait à ce qu'il croit vrai sans vouloir tenir compte des objections d'autrui, il ne serait pas
question de vérité. La question "Y a-t-il des vérités dont il n'est pas permis de douter ?" offre une réponse : il n'y a pas de vérités dont il
n'est pas permis de douter, car chacun a le droit et la liberté de douter pour accéder à une vérité et exister davantage. Cependant, on peut s'interdire de
douter de quelque chose pour garder une part de subjectivité devant les vérités objectives. Après tout, l'homme n'est-il pas libre de décider ?
(Camille V.) |