Sommaire

Titre

        Tout nous porte à penser que les premiers mots inventés par l'homme eurent l'ambition de désigner des objets matériels, et par la suite des idées. Comment, les mots, inventés pour désigner les choses, pourraient-ils les cacher ? Le langage transcrit-il fidèlement la réalité ? Ou alors fait-il des approximations et des ellipses ?

Fleuron

       Spinoza disait que la seule réalité est la réalité du tout : c'est à dire que rien ne peut être considéré séparément de l'ensemble dont il fait partie. C'est pour cela que les mots, qui ne sont qu'un découpage somme toute très arbitraire de la réalité, n'ont pas de légitimité au sein de cette même réalité, car ils n'obéissent pas aux mêmes règles. A partir de là, ils ne peuvent désigner exactement une partie de la réalité qui, pour celui qui est rigoureux, est indivisible.
        De plus, on pourrait appliquer le dicton italien "tradutore tradittore" au langage. En effet, si un traducteur traduisant son texte trahit sa langue, comment ne pas imaginer que le langage ne trahit pas la réalité en tentant de la traduire avec des mots ? Le découpage nécessairement préalable au choix d'un mot pour une chose fonctionne de cette manière : il y a association d'un mot à une partie de quelque chose d'indivisible. D'où, obligatoirement, une certaine dose d'erreur et d'imprécision. Pour revenir à l'image du traducteur, si les mots d'une langue x ne peuvent être traduits de manière exacte dans la langue y, c'est parce que la manière d'appréhender le réel dans ces deux langues n'est pas la même. Or ni l'une ni l'autre de ces manières ne peut être considérée comme meilleure ou moins bonne. Elles sont simplement différentes. Plus globalement, il en va de même avec les mots. Le langage est la manière de l'homme d'appréhender le réel. Aussi logique soit-il, il reste arbitraire.
       C'est ce parti-pris, le fait d'accepter l'existence du langage malgré toutes ses petites incohérences, imperfections et autres erreurs inhérentes qui, d'une certaine manière, nous prive de l'adéquation à la réalité des choses, et donc nous cache une partie de cette réalité.

Fleuron

       Mais si, à présent, on considère les choses comme une partie précise d'un grand flou que serait la réalité, les mots y ont tout à fait leur place. Comme il est impossible pour l'esprit humain de comprendre toute la réalité dans son entier, il apparaît nécessaire d'en faire un découpage pour pouvoir, si ce n'est désigner chaque chose d'une manière précise et irréprochable, au moins en conceptualiser un certain nombre.
       D'autre part, la réalité de la vie et le manque d'instinct chez l'homme par rapport à de nombreux autres animaux, l'obligent pour survivre d'élaborer des idées, un mode de pensée qui passent par le langage, par les mots. C'est pour cela que les mots, au lieu d'être des éléments réducteurs du sens de la réalité, en sont les piliers dans l'esprit humain et sa structure. Sans mots, un homme aurait-il une meilleure vision des choses ? Rien n'est moins probable. Sans mots, il serait tout simplement impossible de désigner, de distinguer, ou même de séparer les choses. 
        Enfin, les mots peuvent avoir un sens assez flou, assez large pour qu'il en existe qui soient adaptables à toutes situations et que chaque chose soit définie par des mots de manière complète, à défaut d'être exhaustive.
       Donc les mots donnent un sens aux choses pour l'être humain en les séparant d'un tout de manière suffisamment précise pour permettre l'élaboration de la pensée.

Fleuron

       C'est grâce au découpage de la réalité en mots par le langage que celle-ci est simplifiée, parfois tronquée, mais en tout cas rendue abordable pour l'esprit humain, car le langage est un choix. Le choix de perdre une partie de la réalité qui forme un ensemble cohérent et indivisible, au profit de mots à la mesure des capacités de ses utilisateurs. La fonction primaire du langage était une fonction utilitaire. Il suffisait donc que les mots existants permettent d'énoncer ce que l'on pouvait faire avec les objets que l'on connaissait. Au fur et à mesure de l'évolution des capacités de l'homme, les mots se sont précisés et accrus tandis qu'ils devenaient aussi de plus en plus abstraits. En ceci, le langage se rapproche sûrement de la complexité de la réalité à mesure qu'il évolue. Donc la visée première des mots n'est pas de traduire de manière exacte la réalité, mais d'en rapprocher selon ses besoins la raison humaine. La preuve en est que si un langage cadrant à la perfection la réalité des choses pouvait exister, il serait à la fois bien trop complexe pour être utilisé par l'homme, et en même temps, il ne serait plus un outil de conceptualisation, mais un doublon inutile de la réalité, et aurait largement dépassé son rôle.

Fleuron

      Somme toute, si les mots qui constituent notre langage ne sont pas parfaits pour décrire la réalité dans son ensemble, il apparaît que leur rôle n'est pas celui-ci, mais plutôt de convenir aux utilisations que l'homme est capable d'en faire. On a vu que le langage évoluait en même temps que l'homme en devenant toujours plus complexe. On peut peut-être espérer que dans le futur de l'humanité, le langage deviendra si ce n'est parfait, au moins meilleur, et qu'il nous permettra d'aborder la réalité, toutes les choses auxquelles nous sommes confrontés de manière plus complète et plus précise qu'aujourd'hui.

(Florent C.)