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Titre

       Rappel du texte (entre parenthèses, les numéros de ligne auxquelles le devoir fait référence) :
      (1)Pensons encore, en particulier, à la formation des concepts (2) Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu'il ne doit (3) pas servir justement pour l’expérience originale, unique, absolument (4) individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c'est‑à‑dire comme (5) souvenir, mais qu'il doit servir en même temps pour des expériences (6) innombrables, plus ou mois analogues, c'est‑à‑dire, à strictement (7) parler, jamais identiques et ne doit donc convenir qu'à des cas (8) différents. Tout concept naît de l’identification du non‑identique. (9) Aussi certainement qu'une feuille n’est jamais tout à fait identique (10) à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce (11) à l’abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli (12) des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s’il (13) y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait (14) «  la feuille », une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les (15) feuilles seraient tissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, (16) mais par des mains malhabiles au point qu'aucun exemplaire n’aurait (17) été réussi correctement et sûrement, comme la copie fidèle de (18) la forme originelle. Nous appelons un homme « honnête » ; pourquoi (19) a‑t‑il agi aujourd'hui si honnêtement ? demandons‑nous. Nous (20) avons coutume de répondre : à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! (21) Cela signifie à nouveau : la feuille est la cause des feuilles. Nous ne (22) savons absolument rien quant à une qualité essentielle qui s'appellerait (23) « honnêteté », mais nous connaissons bien des actions nombreuses, (24) individualisées, et par conséquent différentes, que nous (25) posons comme identiques grâce à l'abandon du différent et désignons (26) maintenant comme des actions honnêtes.
(Nietzsche, "Sur la vérité et le mensonge", extrait du "Livre des philosophes".)

      Les mots, et donc les concepts, sont des outils que nous utilisons tous les jours, en quantité très importante, mais sans les remettre en question, sans même nous en rendre compte au départ. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les mots constituent un atout considérable pour l’homme car il peut ainsi désigner tout ce qui l’entoure sans difficulté, mais notre rapport à la réalité n’est pas si simple : la perception est notre premier moyen d’appréhender la réalité, et c’est déjà une déformation. Quant à notre représentation du monde, elle est également faussée, très peu rigoureuse, puisque le langage consiste à faire des abstractions et par la suite des généralisations. Une telle réflexion sur la formation des concepts, qui étudie donc la base de notre communication, implique une réflexion sur d’autres notions telles que la perception, la vérité, le rapport entre l’homme et la nature.

Fleuron

       Dès la première phrase de l'extrait, Nietzsche nous indique le sujet sur lequel portera sa thèse, c’est-à-dire sur les concepts, et plus précisément sur la façon dont il naissent. Tout d'abord, il faut savoir qu'un concept est le résultat d'une opération de l'esprit qui consiste à isoler un ensemble de caractères communs dominants et stables de certaines réalités données dans l'expérience individuelle pour le désigner par un mot. Ainsi, tous les mots sont automatiquement des concepts. Et c'est en expliquant pourquoi, que l'auteur expose sa thèse. En effet, le fait que tous les mots deviennent des concepts est la conséquence de la façon dont ces derniers se forment. L'apparition d'un mot est due à la multitude des choses qui nous entourent, ou plutôt à la densité de monde dans lequel nous vivons, où tout est en interaction avec tout. Chacun d'entre nous a une expérience de la réalité différente : il perçoit d'abord l'extérieur à sa façon, puis l’interprète également de manière unique. Ainsi, d’un individu à l'autre, rien n’est identifié de la même façon, et nos possibilités d'appréhension de la réalité sont infinies. Cependant pour communiquer nous avons besoin de mots qui désignent ces expériences propres à chacun. Cela implique une contradiction, que l'auteur met d'ailleurs en évidence avec le mot « mais » (ligne 8). Toute cette explication est reprise en une phrase de la ligne 8 : pour créer un concept (et donc un mot), il faut d'abord prendre conscience du fait que tout est unique.
       Par la suite, Nietzsche illustre cette première partie par un exemple : celui du concept de feuille. Il émet d’abord une certitude : aucune feuille dans la nature n’est tout à fait identique à une autre, même si elle et parfois ressemblante pour l'œil humain. Il compare ensuite cette vérité à une autre certitude, c'est que le concept de feuilles a été élaboré non seulement grâce à la prise de conscience de cette originalité de la nature, mais grâce aussi à son omission volontaire. Notons d'ailleurs une prise de position positive de l’auteur par rapport à ce phénomène : « grâce à » (lignes 10, 11, 15), « éveille » (ligne 18), par exemple, sont des termes mélioratifs. C'est à partir de cette omission que nous pouvons mettre en commun nos expériences et stimuler notre représentation. Mettre ainsi de côté la spécificité de chaque feuille pour les désigner toutes du même nom revient à imaginer qu'il existerait une feuille modèle, comme le dit Nietzsche lui-même à la ligne 14, qui réunirait ce que nous retenons tous d'une feuille, comme si toutes ces feuilles étaient construites sur ce modèle, mais d'une façon « artisanale » qui ferait que chaque exemplaire serait unique. Nietzsche nous incite à suivre une telle suppositions de la ligne 12 à la ligne 18 pour illustrer son propos assez technique d'une métaphore fixée (« peintes », mains malhabiles », « exemplaire ») qui place l'homme au centre de cette action.
      À partir de cet exemple, l'auteur enchaîne avec l'exemple de l'honnêteté. Les feuilles étaient des objets que nous pouvons voir et identifier sans grande difficulté, tandis que l’honnêteté est une attitude, elle n'est pas palpable, elle dépend d'un jugement également individuel donc également unique et propre à chacun. Nietzsche montre d'ailleurs de la ligne 18 à la ligne 20 que la réflexion sur laquelle il nous porte est loin d'être simple. Il adopte un style plus dynamique, avec plus de ponctuation, un style presque oral pour relancer notre raisonnement, il nous interpelle. Il nous prouve que la question de l’honnêteté est très complexe en mettant en avant notre tendance à croire qu'elle est simple à traiter : « nous avons coutume de répondre (…) », et il résume en une exclamation toute la difficulté de savoir comment se traduit l'honnêteté (ligne 20), qui en dit long en seulement deux mots : « L'honnêteté ! ». Nietzsche nous annonce également que le raisonnement sera similaire à celui mené pour l'exemple de la feuille : un concept se forme toujours de la même manière. Effectivement, il emploie une expression : « la feuille et la cause des feuilles » qui peut s'appliquer à tous les domaines et qui reprend le rapport de cause à conséquence du début (exprimée dans « à laquelle il doit sa naissance »), pour l'inverser. En premier lieu, chacun d'entre nous perçoit la réalité de façon originale et rien n'est identique à autre chose dans la nature. Pour communiquer, nous rassemblons les caractéristiques communes les plus flagrantes de ces choses du monde extérieur, et nous créons des mots donc des concepts. Et cela revient à poser un modèle absolu imaginaire de toutes les choses, pour pouvoir par la suite toutes les reconnaître individuellement : « la feuille », modèle de base, « est la cause des feuilles » car c'est grâce à elle que nous sommes capables d'identifier les autres. D'autre part, il est très important de mettre en évidence comme le fait Nietzsche avec la conjonction de coordination « mais » (ligne 23), une opposition fondamentale. Il associe en effet notre ignorance absolue en ce qui concerne une attitude générale que nous nommons « l’honnêteté », c’est-à-dire en ce qui concerne un concept : nous avons créé ce mot sans pouvoir véritablement lui donner une définition. Mais au contraire, nous savons reconnaître des « actions » (ligne 23), le terme est important, distinctes : dans la pratique, nous n’avons pas de difficultés, tandis que la théorie, c’est-à-dire les concepts, et plus spécialement le langage nous pose problème. L’auteur reprend encore ici la démarche intellectuelle qui permet d’aboutir à la formation d’un concept, qui s’effectue en plusieurs temps, comme peuvent l’indiquer des mots tels que « maintenant » (ligne 26), « en dernier lieu » (ligne 26). Ce procédé de répétition permet au lecteur de ne pas s’éloigner du problème de départ et de bien saisir la pensée de l’auteur. Nous pouvons d’ailleurs remarquer que celui-ci interpelle le lecteur à maintes reprises dans cet extrait : « pensons encore » (ligne 1), « demandons-nous » (ligne 19) et emploie la première personne du pluriel pour que le lecteur non seulement participe activement au raisonnement, en se sentant impliqué, mais partage son opinion.
       Enfin, Nietzsche réalise une sorte de conclusion dans la dernière phrase de ce texte, en reprenant la méthode d’élaboration d’un concept qui se fonde, comme nous l’avons déjà vu sur « l’omission de l’individuel et du réel » (ligne 28) : il faut oublier les différences à bon escient et se résigner à accepter que nous ne sommes pas en mesure de saisir la réalité. De plus, il exécute une petite ouverture sur d’autres actions que l’homme fabrique de toutes pièces : les formes, les genres. Effectivement, la nature est finalement indéfinissable (ligne 32, le mot est employé : il clôt d’ailleurs l’extrait), c’est l’homme qui se crée de telles notions. Etudions justement plus précisément les notions que soulève le problème des concepts dans cet extrait, d’une façon plus étendue.

Fleuron

       Rappelons en premier lieu qu’un concept est une idée abstraite et générale qui résulte d’une opération de l’esprit qui repose sur l’oubli délibéré des particularités des éléments appartenant à notre environnement pour n’en retenir que les qualités communes et dominantes, et à partir de là pour les regrouper en un mot les désignant individuellement par la suite.
       Puisque les concepts sont les seuls moyens de créer les mots de la façon la plus recherchée et certainement la plus intelligente, nous pouvons en déduire que tous les mots sont nécessairement des concepts. Nous en arrivons à la notion de langage, c’est-à-dire le moyen de communication connu comme étant le plus élaboré.
       Mais avant même de parler de langage, il faut aborder la question de la perception, ainsi nous pourrons rendre compte de la complexité de notre situation. En effet, la conception du langage découle de la perception puisqu’il tente de traduire cette dernière de façon à la faire partager aux autres. Dans un premier temps, il faut prendre en compte la surinformation que nous subissons. Nous sommes plongés dans un environnement dont nous ne saisissons qu’une infime partie, et chacun a sa vision différente de cet environnement. Le but de la perception n’est pas de nous faire connaître la vérité, de nous faire appréhender le monde extérieur, mais de nous renseigner en fonction de nos besoins vitaux (tels que l’alimentation, par exemple, qui est indispensable à la survie, contrairement à la réflexion). Face à toutes ces informations dont nos sens sont submergés, il faut donc que nous fassions un tri, et de nos sensations nous ne retiendrons que celles qui nous paraîtrons importantes, ce qui signifie une sélection très draconienne, pour que nous puissions par la suite agir et satisfaire nos besoins. Ce choix inévitable est déterminé par deux critères : les actions dans lesquelles nous sommes engagés et l’éducation de notre perception, car selon ces actions et cette éducation, nos préoccupations ne sont pas les mêmes, nous ne retenons donc pas les mêmes éléments de la réalité. Ainsi, à partir de l’instant où nous effectuons ce travail, nous avons affaire à des abstractions. Nous isolons des éléments auxquels nous avons attaché de l’importance, alors que tout vient du monde et y retourne, tout dépend de tout. Spinoza a d’ailleurs émis cette idée que la seule réalité est la réalité du tout. Tous les objets et tous les êtres vivants sont des états transitoires, et nous effectuons un découpage artificiel de la réalité. Nous partons donc sur une base faussée : la perception n’est qu’une déformation personnelle de la réalité, elle laisse échapper cette dernière et n’a qu’un but pratique, pas théorique.
       Nous devons par la suite procéder à une unification de ces renseignements, et c’est d’ailleurs ainsi que nous éduquons notre perception. En unifiant nos sensations, nous créons une sorte de modèle absolu qui nous sert de base pour la formation des concepts. Comme l’explique Nietzsche dans ce texte à propos de « la feuille, une sorte de forme originelle » (ligne 14), nous aboutissons à une idéalisation par le regroupement de ce que nous appelons les propriétés d’une chose. C’est à ce moment que naît le concept et chacun d’entre nous a son modèle en tête.
      A partir de là, pour que ce concept soit reconnu et existe vraiment, il faut le généraliser, lui donner une application pratique, car c’est tout de même là son but premier. En partant de ce prototype imaginaire, nous sommes capables d’identifier les choses qui semblent en être des copies plus ou moins approchantes et de mettre un nom sur ces choses. Cela nous permet donc de nous comprendre, de communiquer. Nous avons alors effectué un détour puisque nous avons d’abord fait l’omission des caractéristiques originales des choses de la réalité pour les unifier dans une idée, pour finalement les généraliser à nouveau et étendre la définition que nous avons choisie à ces choses qui se ressemblent. Mais si nous n’étions pas passés par ce détour, nous aurions été submergés par notre environnement et incapables de communiquer.
       Car finalement, si nous accomplissons une telle démarche, c’est afin de pouvoir échanger nos informations, pour mieux vivre, car notre communication attend en réponse une réaction, un résultat. Le but du langage étant effectivement pratique, nous pouvons nous étonner du fait que la création même des mots découle, certes au départ de notre appréhension du monde grâce à la perception, qui a elle aussi un but exclusivement pratique, mais également d’une démarche intellectuelle complexe. La perception doit nous permettre de satisfaire nos besoins et le langage favorise cette action en reliant tous les hommes, qui ont tous les mêmes besoins vitaux. Il est également surprenant que des démarches individuelles et personnelles débouchent sur un langage qui touche des civilisations entières. Cependant, ce n’est pas non plus le langage qui nous rapproche de la réalité, car son rôle n’est pas de nous apprendre la vérité, et il la déforme encore. Ce qui peut nous prouver la difficulté que nous avons à appréhender le monde est le fait qu’il existe un grand nombre de mots qui se composent de plusieurs monèmes : nous avons des difficultés à définir de nouvelles choses et nous sommes obligés de nous raccrocher à ce que nous connaissons déjà. Finalement, qu’est-ce que la réalité ? Nous ne le saurons probablement jamais, Nietzsche le dit lui-même : la nature est « inaccessible et indéfinissable ».

Fleuron

      La structure de cet extrait se fait écho : la thèse de Nietzsche, à savoir que tous les concepts se forment à partir de l’abandon des particularités, est exprimée au début et à la fin et elle encadre deux exemples qui sont mêlés : celui du concept de feuille et celui du concept d’honnêteté. La conceptualisation est non seulement spécifique à l’homme, mais surtout indispensable. Elle ne peut cependant pas faire ressortir toutes les nuances que nous offre la nature car elles sont infinies et la réalité restera pour nous un grand mystère car les mots ne désignent que des pratiques sociales, mais elle nous permet le langage, la communication, qui, sans nous donner le savoir, nous aident à vivre, c’est-à-dire à agir. Finalement, puisque nous ne savons pas définir l’honnêteté, que nous considérons pourtant comme une importante qualité, avons-nous le droit de blâmer ce que nous appelons des menteurs ? Car nous ne pouvons pas, eux non plus, les définir, donc les identifier.
       Il ressort de cette étude que la question « pourquoi ? » n’admet pas de réponse fixe. Celle-ci équivaut en effet à dire symboliquement « oui » ou « non » à la question de pourquoi. Or, compte tenu du fait que ce concept est voué par son développement même à disparaître, la seule prise de position possible est un jugement dialectique. Donc, pas de « vraie » réponse possible à la question posée. Un échec ? Pas forcément. Puisque par le raisonnement, on arrive à une aporie, on va aller au delà du raisonnement, au delà de la solution dialectique, et choisir de refuser ce pourquoi « scientificisé », dénaturé, affadi par la philosophie critique pour en revenir à un pourquoi enfantin, sans limites, qui, remontant de cause en cause, nous ouvre à l’infini du monde, en venir à un pourquoi nietzschéen. C’est à ce pourquoi qu’il faut dire « oui », et ce « oui » sera le « oui » libre et fort de l’homme d’au delà de l’âge positif –d’un surhomme- qui après avoir pris conscience de ses limites, au lieu de les occulter en se restreignant au « comment », ose les regarder en face, et accepte le « pourquoi » parce qu’il les accepte, elles, accepte la vie et s’accepte lui-même.

(Charlotte T.)