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(Copie ayant obtenu 20/20 au baccalauréat de 1993)
L'homme est un animal raisonnable
mais il est aussi un être-dans-le-monde. La conscience humaine, toute chargée de raison, a d'abord une vocation réflexive de retour sur soi et de retour sur les
choses. Mais quels sont donc les rapports du monde et de la raison ? Le "Tribunal de la Raison", selon le mot de Kant, ouvre le problème du pouvoir et
des limites de la raison, qui, dans ce mouvement vers soi, amorce son autocritique. La raison humaine est-elle le miroir d'un monde rationnel, dont
l'ordre se confond au sien ? Ou l'ordre n'est-il qu'une projection, qu'une construction humaine de la raison, prisonnière justement de son "humanité", de
sa solitude insulaire et de sa subjectivité. Le monde est-il irréductible à la raison ?
On pourrait supposer que
justement, l'ordre du monde n'est pas supposé mais retrouvé, qu'il est un ordre caché et que toute la philosophie n'est qu'un effort vers l'ordre universel et
immuable. Tel est l'objectif de la philosophie antique platonicienne qui conçoit l'existence de deux mondes : le monde des Idées éternelles (Platon donne aux
concepts socratiques un "supplément" ontologique et passe de l'Aletheia - la vérité -, à la "réalité" du monde intelligible), et le monde sensible qui n'est
que dégénérescence. L'esclave dans le Ménon, qui se "ressouvient" des principes mathématiques sans les avoir appris, est une preuve de l'innéité des Idées. De
ces deux mondes, l'un n'est que l'ombre de l'autre sur le fond d'une caverne, il n'est qu'obstacle et illusion. La raison est donc une conquête sur le corps qui
obscurcit notre vision du monde et entrave notre chasse au réel. Une conversion est donc nécessaire, seul un arrachement aux liens du sensible qui nous
asservissent peut permettre notre ascension vers l'ordre. Le désir qui se subordonne à la raison peut être le moteur de cette ascension dialectique, et
Platon, dans le "Banquet" dévoile cette ambiguïté de l'amour qui dévoile à la fois richesse et pauvreté, conscience d'un manque et atteinte d'un au-delà.
L'amour est donc le chemin de la connaissance, il s'achève avec la raison triomphante et la connaissance de l'ordre. Le Bien relie l'objet connu et le
sujet connaissant, l'âme mêlée à l'Idée dans une union du même avec le même.
La raison triomphante a donc retrouvé l'ordre caché.
Mais ne suffit-il pas de
révéler les soubassements psychologiques de la raison pour en ébranler la construction ? La grande Raison ne serait-elle pas la petite esclave d'une
passion? Nietzsche voyait Platon comme "hypertrophié" de la morale, il réduisait son au-delà à un arrière-monde, attribuait l'exercice d'une raison triomphante à
la peur de la réalité, n'étant qu'une preuve de lâcheté, de faiblesse et d'impuissance. Il renverse l'ordre moral, l'éthique qui consistait à atteindre
le bonheur par l'exercice du jugement en établissant un ordre en soi et en soumettant la passion à la raison et la qualifiait comme un "ressentiment".
L'ordre n'est ainsi qu'une illusion, que ce soit l'ordre de la société (le logos1), ou l'ordre du monde (le cosmos). Si l'on considère le monde comme
chaos, alors il ne faut plus déplorer la contradiction, ce qui serait en être esclave, mais il faut recueillir la force insoupçonnée qu'elle déploie. Il ne
faut plus déplorer la finitude de notre connaissance, se soumettre à un ordre transcendant, mais se créer son ordre propre, ajusté à son bonheur propre. La
raison, qui était science du bien, chez Nietzsche se subordonne à l'imagination et au corps "qui est notre grand système", s'efface presque, n'est plus que "la
main du corps", de ce corps qui crée dans la joie.
On renonce cependant à
l'objectivité, on assiste à l'éclipsé de l'absolu, "l'homme est la mesure de toute chose" disait Protagoras. La raison ne trouve alors ni les principes
nécessaires en elle même, ni hors d'elle-même les réalités qui soutiendraient son exercice. Elle n'est plus qu'un entendement technicien, stratégique, qui
vise l'ordre dans la société2 Mais l'ordre humain se révèle alors précaire, l'homme n'a affaire qu'au paraître du monde, sa connaissance est indépassable et
bornée. La raison ne cherche plus que l'utile, la justice se limite au calcul des intérêts et les techniques ne sont que la réponse de l'homme, animal sans
nature, au défi que lui lance son propre dénuement. La tentation du scepticisme mène au renoncement au vrai, et même le langage chez les sophistes n'est plus
qu'un combat sans fin, déserté par la pensée et par la raison qui ne fait qu'inventer au monde un ordre chimérique.
Mais si le scepticisme absolu
était une conclusion, un échec dans la philosophie sophistique, il n'est que
la genèse d'une connaissance vraie chez Descartes. Le doute peut être une épuration, une "hygiène de la connaissance". Ainsi le "mauvais génie" cartésien,
pantin méthodologique, n'est que la figure de l'illusion, et la mise en garde contre "le mol oreiller" des illusions confortables, il invite au courage de la
vérité et de la lucidité. Dans l'ascèse et la solitude de son solipsisme la pensée rationnelle peut se rétablir et réaffirmer l'ordre du monde. Descartes
prouve l'existence de Dieu, en s'étonnant de la présence du Parfait dans l'âme des hommes, qui n'ont pourtant que l'expérience de leurs limites. Et Dieu, tout
en sauvant du scepticisme, garantit l'objectivité de ma connaissance rationnelle. La pensée mène à Dieu qui garantit ma pensée, et garantit
l'adéquation de ma pensée au monde puisque les deux ont été créés de la même façon.
Le foyer lumineux de la
Vérité n'est plus une source transcendante mais interne à la conscience humaine, toute intuition "claire et distincte" est donc fondée, garantie par Dieu, et ce
n'est pas l'imagination qui est à l'origine des concepts : en effet, saurait-on imaginer un polygone à mille cotés alors qu'on peut le concevoir ?
L'intuition intellectuelle
est donc le premier maillon de la chaîne de raison qui se déploie à partir d'elle, chaîne qui est en fait une série de déductions qui font avancer la
connaissance dans les zones vierges du savoir.
On peut cependant objecter à
Descartes qu'il a trop négligé le rôle de l'expérience, et c'est en ce sens que l'on peut dire qu'il a permis à la raison d'inventer un ordre au monde. Si sa
physique n'est que géométrie, elle n'est aussi que récit imaginaire...
On est tenté d'affirmer qu'il
n'y a donc pas d'idée innée, et que toute raison qui tire seulement d'elle même ses principes est erronée. On est aussi tenté de penser que non seulement les
détails de ma connaissance mais aussi les principes de la raison viennent de l'expérience.
Hume affirmait en effet
l'impuissance de la raison, il réduisait le principe de causalité à une habitude, disqualifiant ainsi toute vérité scientifique par son origine
psychologique. Peut-on croire qu'il n'y a en fait ni causes ni effets, que la causalité ne soit qu'une croyance, qu'elle se résume au condensé de nos
habitudes et que l'on confonde "conjonction constante et connexion nécessaire". Est-ce possible que l'imagination relie les faits et masque le désordre du
monde, qu'elle construise le mythe d'une connaissance objective, rationnelle ?
Il semblerait cependant que
l'on ne puisse faire abstraction de la causalité, puisque même Hume, en affirmant que l'habitude est la cause d'une raison imaginaire utilise le
principe qu'il s'acharne à vouloir détruire. La raison possède donc des principes qui lui sont inhérents. Mais ces principes permettent-ils une raison
illimitée ? Certes, non. "Les concepts sans intuition sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles" affirmait Kant, montrant la complémentarité de
l'entendement et de l'expérience. Les formes à-priori de ma sensibilité et les catégories de mon entendement ne sont plus3 des réalités substantielles mais
sont des "tiroirs de pensées" dans lesquels se dépose l'expérience sensible qui prend ainsi forme et se structure. Il n'y a donc pas d'objectivité passive : la
connaissance est une reconstruction, une armature rationnelle du réel. La connaissance est donc limitée au champ de l'expérience, la raison est invitation
à découvrir et non pas permission d'inventer, on peut chercher des causes dans le monde mais on ne peut en chercher une au monde. Ceci renverse toute la métaphysique,
Une colombe qui vole dans
l'air pourrait s'imaginer qu'elle volerait mieux dans le vide; et l'on peut comparer Platon dont la raison sort du champ de l'expérience sensible à cette
colombe. Kant dénonce les antinomies de la raison pure, affirme que la métaphysique ne peut être une science et renverse la preuve ontologique de
Descartes, car on ne peut déduire une existence d'une définition.
Mais le dualisme Kantien nous
empêche d'atteindre la chose en soi. La conscience ne peut sortir d'elle-même pour "être" la chose qu'elle vise, prisonnière de son pour-soi, comme le dira Sartre.
Nous ne connaissons des
choses que leurs phénomènes. Ainsi la raison retrouve un pouvoir, mais ce pouvoir ne fait qu'aiguiser ses limites et éclairer les risques qui sourdent.
Cependant la chose en soi
n'est-elle pas, elle aussi, un résidu de la métaphysique ? Elle ne peut être que son seul concept, et c'est une lapalissade de dire qu'on n'en peut rien
connaître. Hegel la qualifiait de notion fantomatique, et détruisait l'écran entre le sujet transcendantal et la chose connue, entre la certitude et la
vérité. Il faut voir, il est vrai, que le monde est l'œuvre de l'homme, que le donné est en fait produit et qu'il est donc transparent à la raison. Ainsi "le
réel est rationnel et le rationnel est réel", il existe une exacte adéquation entre le monde et la raison qui le conçoit, la chose n'est que sa manifestation,
et la substance apparaît alors comme sujet. L'histoire apparaît comme le mouvement de l'esprit qui, d'abord étranger à soi-même, s'aliène dans la matière
et se reconnaît. La raison ne suppose pas plus d'ordre qu'elle n'en trouve, mais elle retrouve l'ordre dont elle est la source.
Le dualisme kantien étant
dépassé, nous pouvons alors introduire la notion d'une raison plus mobile, mais toujours liée à l'expérience, qui permettra une connaissance scientifique.°Car
"ce qui est le plus incompréhensible", disait Einstein, "c'est que le monde est compréhensible". Lalande définissait la raison constituante, éternelle, et la
raison constituée, perpétuellement mise en cause par l'élargissement du champ d'expérience; Le réel est donc "une masse d'objection à la raison constituée" et
la raison mobile qui se moule à l'historicité du vrai, à la lente conquête de la réalité objective, permet la connaissance vraie de l'ordre du monde.
La raison critiquée n'a pas
provoqué son naufrage, et son dynamisme garantit sa pérennité.
(Céline Jouin)
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