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On pourrait se demander en quoi le fait de se pencher sur le passé est une bonne chose et s’il ne vaudrait pas mieux l’enterrer pour habiter véritablement dans le présent,
puis se tourner résolument vers l’avenir.
Le passé est constitutif de notre civilisation et, à l’échelle individuelle, il nous aide à assumer le présent et
à envisager un avenir. Le passé serait alors « le sol qui porte le devenir, et où le présent prend ses racines » (Gadamer). Étymologiquement, faire œuvre
d’historien, c’est « enquêter », aller sur le terrain, dans les archives, pour arracher à l’oubli ce qui, sans ce travail, y sombrerait. Il semblerait alors
qu’être historien, c’est s’enquérir de vérités passées qui, si elles ne sont pas consignées, seront perdues à jamais. Le problème serait alors de savoir si ce
travail ne s’est pas constitué à partir de données « fausses », et si la recomposition et la ré élaboration de l’historien ne manquent pas
d’impartialité. Au vu de tous ces doutes concernant la démarche et la méthode d’investigation rigoureuse (ou non) ainsi que la (supposée) neutralité de
l’historien, il conviendrait de se demander si les sources dont nous disposons nous permettent effectivement d’acquérir une connaissance objective du passé.
D’après la polysémie du terme
« histoire », une des définitions qui pourraient s’y appliquer serait la connaissance du passé. Pourquoi ne pas supposer dans ces conditions que les
manuels scolaires d’histoire soient une forme de connaissance objective du passé (bien que certains auteurs de ces livres scolaires n’hésitent pas à y introduire
quelques commentaires ou à faire paraître certaines critiques implicites). De plus, l’histoire, étant considérée comme une activité de connaissance essayant
d’établir des méthodes avec rigueur, utilise des statistiques mathématiques afin d’être en mesure d’offrir une reconstitution historique la plus objective possible.
La connaissance historique semble
ainsi résider dans le recensement des faits politiques et sociaux passés et dans leur mise en ordre chronologique. Comme telle, elle ne suppose rien d’autre que
le recours à une mémoire collective, recueillie par l’historien dans des témoignages et documents du passé. Mais sachant que, même si la mémoire consiste
bien à situer un événement dans le temps, à le reconnaître comme passé et à le conserver, elle n’est pas nécessairement fidèle à l’événement lui-même, elle ne
le restitue jamais tel qu’il s’est produit (tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’une mémoire « héritée »). Or l’historien vise à recomposer l’histoire
avec le plus d’objectivité possible. En outre, les faits passés ne se succèdent pas au hasard, mais selon un lien causal qu’il appartient à l’historien de
retrouver aussi par sa propre raison. L’histoire est le lieu de la
contingence, de l’accidentel, ce pour quoi la connaissance historique semblerait se résumer à une suite de faits qu’il s’agirait de se remémorer objectivement.
Ainsi se développe, à partir du XVIème siècle, avec Jean Bodin, puis Don Mabillon au XVIIème, une histoire érudite consistant à recenser
les événements passés à partir d’une recherche et analyse des documents. Les faits seraient alors considérés comme des données brutes dont l’historien aurait
le devoir de produire la mémoire fidèle. Si des faits relevés et accumulés ne constituent pas une histoire à proprement parler, c’est que toute connaissance
historique suppose un choix et une mise en ordre des faits : la méthode de l’historien est rationnelle. On pourrait d’ailleurs ajouter que
l’histoire obéit à des lois. Il y a plus, l’évolution des techniques et des sciences en particulier, mais également l’accroissement général des libertés
morales et politiques semblent témoigner d’un progrès objectif de l’humanité à travers son histoire. N’y a-t-il pas alors, plus que des liens de causalité très
partiels entre les événements, une grande loi de la raison humaine qui déterminerait l’ensemble des phénomènes historiques, en commanderait l’évolution ?
Pour en revenir à nos « enquêteurs du
passé », les qualités attendus des historiens sont celles de l’impartialité, de la neutralité, de l’objectivité. Le bon historien serait alors celui qui s’en
tiendrait aux faits, sans rien y ajouter ou y retrancher. « Le véritable historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays » (Fénelon). Il doit mettre entre
parenthèses ses propres passions, oublier quel est son pays, quelles sont ses options politiques, si du moins il veut faire œuvre d’histoire et non de
propagande. Neutralité, distance, indifférence : l’historien serait comme un milieu neutre, s’effaçant derrière les faits et les laissant couler, sans
interférer, dans son récit. D’après ceci, même si l’objectivité
semble difficile d’accès dans notre connaissance du passé, il existe cependant une multiplicité de types d’histoires qui, après analyse, est révélatrice de
l’idéologie et de la structure d’une époque. Prenons l’exemple de la micro histoire : il s’agirait d’un petit échantillon de l’histoire. Mais une bonne
explication d’un événement précis permettrait alors une compréhension totale et de donner une image complète d’une époque, d’une période.
Malgré tout, il semble impossible
d’avoir une approche objective du passé, ne serait-ce simplement par le doute de l’impartialité des historiens qui ont d’abord été des chroniqueurs attachés à la
cour d’un prince, et dont on attendait qu’ils racontent les hauts faits pour les générations à venir. L’historien, payé par le prince, était alors à sa solde, et
n’avait d’autre choix que de présenter les événements dans la perspective la plus favorable à sa gloire. On voit aussitôt les limites d’un tel exercice : le
travail du chroniqueur ne peut qu’être suspecté de partialité. De plus, si le passé historique est
donné dans des documents et témoignages qui constituent la mémoire collective, il semblerait impossible de penser déterminer une connaissance objective du
passé, car il y a une grande fragilité des témoignages. Aucune personne n’a de vue exhaustive ou panoptique d’un événement, surtout quand elle est impliquée
(personne ne sait vraiment ce qui s’est passé), penser le savoir est une illusion. Comment être sûr par exemple de la véracité d’un compte-rendu du
guerre (qu’il soit officiel ne change rien) ? Il faudrait d’ailleurs ajouter que
les documents qui permettraient d’obtenir des faits bruts sont les plus durs à trouver, tout en sachant qu’il n’existe pas de témoin objectif : leur version
est toujours orientée selon leurs opinions et même s’il existait une personne capable de neutralité dans son (ou ses) témoignage(s), elle ne serait jamais
véritablement un témoin précis, car on ne voit qu’un moment, qu’une parcelle d’un événement. Donc si la « mémoire » est censée suffire à l’historien, c’est
que la réalité historique en elle-même est irrationnelle et n’exige pas d’être organisée, mais simplement restituée sans aucune objectivité. En bref, les
documents sur lesquels travaille l’historien sont nécessairement partiaux, subjectifs, incomplets, ils sont le plus souvent l’expression des différentes
idéologies morales et politiques d’un temps. Ainsi l’historien ne peut « retrouver » totalement ou directement la vérité historique d’un événement
comme par exemple dans la presse française de 1914, qui, dans un but propagandiste, exaltait l’héroïsme et l’enthousiasme présumé des soldats partant
« la fleur au fusil ». L’historien ne saurait s’en remettre aux documents comme à une mémoire « objective », à un enregistrement impartial des faits. Quant à
lui, il ne saurait davantage se dispenser de juger, de critiquer, de trancher en faveur d’une « vérité » historique plutôt que d’une autre, puisque celle-ci ne
lui est pas donnée dans une expérience objective, mais à travers un filtre déformant des documents. Le fait est qu’après le travail
effectué par l’historien, le passé est toujours une reconstitution, une réinvention. Donc tout fait historique est une ré élaboration des historiens
(plus ou moins consciente). Avec le temps (l’oubli de détails, ou invention), l’histoire constituerait une ré élaboration permanente (les témoignages changent
avec l’état d’esprit de la personne qui évolue). On ne peut raconter les événements tels qu’ils se sont passés (interprétation du souvenir, on ne retient
jamais les mêmes choses suivant les individus). Par exemple un témoin de guerre n’est pas un témoin de sang-froid car il est soumis à un facteur important, celui de l’émotivité.
Il ne faut pas oublier le fait qu’il
existe une hétérogénéité entre ce que l’on raconte et ce qui s’est effectivement passé, la perte est très forte dans le récit en lui-même. Il n’y a jamais de
reconstitution parfaite, car une sélection s’opère obligatoirement. Il n’y a pas de récit exhaustif et objectif. Et celui-ci peut d’ailleurs être différent
suivant le destinataire auquel il s’adresse.
Aucun fait historique n’est à l’abri
de la critique, car il faut poser des limites dans l’espace et le temps, ce qui est un acte arbitraire (cela nécessite des découpages) car les limites sont
posées selon le choix de l’historien, et un choix peut toujours être contesté. De plus il y a toujours un côté
hasardeux de l’histoire (destruction de manuscrits, préservation d’autres), qui provoque parfois des doutes sur des prétendues « usurpations » d’auteurs. Il est
toujours possible de rectifier un fait historique. L’historien doit faire face à de nombreuses difficultés afin de reconstituer un fait historique le plus
fidèlement possible. Parmi ces difficultés, se trouve celui de l’échelle d’observation (certains phénomènes nous échappent par manque de recul) d’un
événement. Il faut que l’historien trouve un bon rythme d’observation. Un autre aspect du problème se pose : l’histoire d’un individu est en fait plusieurs
histoires (vie professionnelle, affective, familiale,…) Pour avoir une connaissance objective du passé d’un individu, il faudrait alors avoir accès à
chaque détail, chaque aspect de sa vie. En ce qui concerne l’histoire universelle, cela paraîtrait donc impossible. Pour en revenir à un plan individuel,
chacun a sa propre représentation du passé par ses souvenirs (qui sont d’ailleurs incertains, reconstitués avec le temps). Par conséquent, cette
représentation est différente selon les individus (et subjective), un passé universel ne pourrait être possible. Plus encore : pour avoir une connaissance
objective de ce passé, il ne faudrait pas omettre le fait que la structure complexe du passé dans lequel nous évoluons ne permet pas d’avoir une
connaissance objective du passé, car nous devons recourir à des simplifications (abusives) pour nous repérer. En science, le concept de
connaissance de la vérité se traduit par une démonstration. Le problème étant qu’on ne peut recommencer l’histoire (car on ne retrouve jamais deux fois les
mêmes conditions), faudrait-il dire qu’il nous est impossible d’en avoir une connaissance plus ou moins objective ? Il conviendrait donc de renoncer à
tout schéma explicatif, à toute interprétation a priori et totalisante de la réalité historique, sans pour autant renoncer à introduire de la rationalité
dans l’histoire. D’autre part, la mémoire des faits devrait être à la fois réhabilitée et repensée comme représentation présente du passé, l’illusion,
comme on l’a vu, consistant à croire que le passé constitue une donnée objective. Le rôle de l’historien est de donner sens aux faits à travers la
mémoire ou représentation du passé qu’il choisit d’élaborer. Comme il a déjà été mentionné, s’il
n’y pas une seule histoire ou une seule version de l’histoire, mais plus, c’est qu’il revient à chaque historien de donner sens à l’histoire, de formuler un
point de vue qui ne saurait prétendre à l’objectivité totale, et qui n’est pas pourtant arbitraire. Voilà pourquoi les commémorations,
multipliées en France depuis les années 80, ont été contestées par bon nombre d’historiens. Ayant pour principale vocation de créer un sentiment de solidarité
autour d’un passé commun, d’alimenter la mémoire de la collectivité nationale, elles modifient souvent la vérité historique dans ce but, au profit d’une
version unilatérale des faits. Une communauté peut donc imposer officiellement une explication unilatérale de l’histoire, un point de vue unique sur les faits,
ce pourquoi un souci d’honnêteté et de rigueur, un travail fait sur les représentations proposées par la mémoire collective, plutôt qu’un « devoir » de
mémoire est nécessaire. Ensuite l’historien ne saurait
lui-même s’abstraire de l’histoire, ce pourquoi sa représentation du passé exprime toujours au moins partiellement, les préoccupations d’un temps. Ainsi,
le rôle des femmes à Athènes, dans l’antiquité, susceptible d’intéresser un historien d’aujourd’hui, est-il au contraire indifférent à un historien du XVIIIème,
pour qui la femme n’occupe dans la société où il vit qu’une place secondaire. On verrait donc aussitôt les limites
de la perspective d’une éventuelle neutralité de l’historien : ne serait-il pas naïf de croire possible de s’extraire de sa propre situation pour surplomber les événements ?
L’historien qui fait de l’histoire
peut-il feindre de n’être pas lui-même plongé dans l’histoire, situé quelque part dans l’histoire ? Surtout que pourrait comprendre à l’histoire un être
fondamentalement étranger à l’histoire et à ses passions ? L’historien ne doit-il pas, loin de faire abstraction de sa propre historicité, s’appuyer sur
elle pour comprendre ce qu’il y a d’historique dans les événements ? De toutes façons, même si une telle
histoire « objective » était possible, quel intérêt présenterait-elle pour les hommes ? L’histoire se réduirait à être l’objet d’une simple curiosité érudite.
On peut alors comprendre tout
autrement le travail de l’historien, d’une manière qui requiert au contraire une constante implication personnelle : l’historien aurait pour tâche de faire
revivre une époque du passé. Par son récit, il s’efforcerait dans la mesure du possible de nous rendre les contemporains des événements qu’il rapporte en
s’efforçant de se mettre à la place des protagonistes, de penser et sentir comme eux, et essayer d’adopter la perspective qui était la leur.
De toutes façons, même si le passé
façonne l’homme et donne un sens à sa vie, nul n’a le besoin d’en avoir une connaissance objective (qui paraîtrait d’ailleurs impossible), car cela pourrait
avoir des répercussions négatives sur lui. N’oublions pas que nous avons besoin de l’oubli, d’oublier pour assurer notre avenir et surtout vivre, et nous
constituer dans le présent. Et puis la notion de passé est en elle-même abstraite, alors comment en avoir une connaissance objective ?
Il paraît aberrant d’envisager de
détenir une connaissance objective du passé, cela supposerait une totale impartialité de l’historien, or rien de serait historique pour un historien qui
resterait neutre (qui ne serait porteur d’aucune question). C’est l’historien qui apporte le
regard historique sur les événements. L’effort de compréhension de l’historien, son travail de recherche et de ré élaboration ne nous apporte pas une
connaissance objective du passé, mais lui en donne sens, sérieux et qualité. L’histoire ne se réduit pas à une
suite de faits bruts que la mémoire collective engrangerait tels quels, sans filtre, telles des réponses toutes faites aux questions que nous nous posons.
En ce sens l’histoire semblerait plus
provenir de la philosophie que de la science, car elle « ne résout pas les questions » comme l’écrit Fustel de Coulanges, « elle nous apprend à les
examiner ».
(Eléna B.)
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