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On distingue communément le désir du besoin en ne considérant comme besoin que ce qui est indispensable à l’existence, la conservation et l’épanouissement d’un
être, et en le limitant donc aux exigences physiologiques. Le besoin présenterait, contrairement au désir, un caractère de nécessité inhérent
à l’homme et qu’il ne pourrait maîtriser. Mais a-t-on le droit de séparer chez l’homme, le naturel, exprimé par ses besoins, du culturel, exprimé par
ses désirs ? Le désir n’est-il pas, au même titre que le besoin, une légitimité humaine ?Dans ce cas, est-il de la même façon possible de
combler un besoin, que d’assouvir un désir ? Peut-on alors prétendre être maître de ses désirs ? La réponse affirmative à cette question
nous amènerait à distinguer deux aspects dans cette éventuelle maîtrise : la maîtrise de l’apparition du désir et le contrôle de la situation face à un désir.
Désirer nous paraît être une initiative personnelle, individuelle, que l’on est libre d’entreprendre ou non. Pourtant il est évident que le désir pour
une chose ne naît qu’une fois qu’on a l’idée de l’existence de cette chose et conscience du désir que l’on en a, le désir étant défini comme
une tension consciente vers un objet que l’on se représente comme une source possible de satisfaction ou de plaisir. Dans ces conditions, il paraît logique
que l’on ne puisse pas désirer ce que l’on ne connaît pas, ce qui laisserait entendre que l’on ne peut prétendre à aucune liberté en ce qui
concerne la naissance d’un désir, puisqu’il nous provient obligatoirement de quelque chose ou de quelqu’un de l’extérieur. D’où l’expression
populaire qui dit que « c’est toujours bien mieux chez les autres ». En effet le moindre désir ne peut être suscité que par le
fait qu’on l’a vu, qu’il nous a été proposé et qu’on ne l’avait pas. Deleuze avance d’ailleurs à ce propos que le désir est régi par les
normes sociales, qui, soit entraînent le désir dans leur sens, soit le poussent à s’opposer à elles, mais ne lui permettent en aucun cas de s’affirmer comme un choix personnel.
Les désirs des hommes varient en fonction des époques et des lieux, tout comme les normes, les valeurs véhiculées par une société. Il paraît réellement
naturel de nos jours de désirer fonder une famille, posséder une maison et une voiture, que cela en devient même chez certains un besoin dans le sens qu’ils
ne peuvent alors plus concevoir la vie autrement que dans le réalisation de ces désirs. Celui qui désirerait vivre sans attaches matérielles ni affectives
devra admettre qu’il désire contre les normes sociales qui sont les plus répandues et cela devient également pour lui un besoin que de ne pas répondre
à cette norme. Chacun semble choisir l’une ou l’autre des possibilités qui s’offrent à lui, dans le cas général, par facilité, intérêt, conviction
personnelle, ou toute autre motivation. Nous paraissons donc être libres de choisir l’orientation de notre désir dans une certaine mesure, mais il
demeure difficile d’affirmer que nous sommes libres de décider ou non. L’homme reste en toutes circonstances un être de désir et de désir incessant, sans
cesse renouvelé. On a vu que, communément, c’était le caractère de nécessité qui distinguait les besoins de l’homme de ses désirs. Mais quels
sont alors les critères qui seraient susceptibles de déterminer la nécessité d’un désir au même titre que le besoin ? Les désirs seraient donc pour
l’homme aussi impossibles à maîtriser que ses besoins !
L’homme est avant tout un être social (c’est ce qui le distingue de l’animal), il est pourvu de désir et ne se limite donc pas uniquement à l’expression de
besoins matériels. On peut objectivement faire remarquer que satisfaire des besoins tels que s’alimenter ou s’hydrater est une exigence vitale, leur non
satisfaction entraînant la mort. Or, si l’homme semble attaché à ses désirs comme à l’expression de sa vie même, il est tout aussi pressé de s’en
débarrasser en les assouvissant, tout comme les besoins, qui, une fois comblés, nous laissent momentanément dans un état de satisfaction.
Mais le désir, après avoir été assouvi, est-il véritablement une victoire, l’atteinte de la plénitude que l’on attendait ? N’a-t-il jamais pour
conséquence qu’une grande déception et la naissance d’un nouveau désir ? En effet le désir désire toujours un objet non possédé, qui,
du fait même de sa non possession, est conçu comme plus parfait et promettant plus de plaisir que l’objet finalement obtenu. Du désir non assouvi résulte
un sentiment d’intense frustration qui multiplie notre désir à l’infini, mais d’un désir matériellement satisfait (dans le cas de l’achat d’un
objet par exemple) naît une impression d’échec, de déception face à la perception qu’on s’était faite de l’objet de nos désirs. Alors pourquoi
s’obstiner à désirer, voire même à assouvir son désir sachant qu’il est une négativité qui dévalorise l’être donné au profit de l’absent, l’être
à venir, sinon parce que c’est inhérent à l’homme et qu’il ne peut le contrôler ? Le désir n’est donc pas de l’ordre de l’avoir, puisqu’il
suffit d’avoir pour ne plus désirer, mais de l’ordre de l’existence, qui aspire à la plénitude de l’être sans jamais pouvoir l’atteindre parce qu’elle
cherche dans l’absence ce qui ne peut être donné que dans la présence. Le désir serait alors synonyme d’éternelle souffrance, puisque conscience d’une
pauvreté, d’une absence ressentie comme une privation. Il constitue pourtant l’essence de l’homme parce qu’il est le moyen par lequel chacun tente de
préserver son être. En effet chaque homme mentalement équilibré désirera éviter ce qui lui paraît faire obstacle au maintien de son être et est donc
amené à désirer ce qui lui semble bon, ce qu’il aime, ce qui serait susceptible d’accroître sa perfection : le désir constituerait donc une
disposition naturelle, un mouvement presque instinctif. Cependant, ce que l’homme désire parce qu’il le juge utile n’est pas nécessairement ce qui lui est
vraiment utile. Ainsi Spinoza développe que chacun juge selon son propre sentiment ce qui est bon, ce qui est mauvais, et non selon sa raison. Le fumeur
par exemple dira qu’il désire fumer parce que cela lui est utile, l’aide à gérer son stress et à se détendre, alors que cela a un effet nocif sur sa
propre personne. Et cela devient non plus l’expression d’un simple désir, mais celle d’un véritable sentiment, d’une passion aveugle qui entraîne la
confusion, voire la fausseté ou l’erreur. Les désirs, d’abord actes de transcendance, de dépassement vers une chose, sont ensuite caractérisés par l’impossibilité
de se débarrasser de ce mouvement, de cette soif perpétuelle. Les hommes, en croyant observer leur intérêt, désirent souvent comme utile ce qui leur est
en fait nuisible, et cela remet en cause l’existence possible d’une maîtrise de la naissance des désirs, puisque l’homme ne pourrait décider de
désirer quelque chose qui lui ferait du tort. Les désirs semblent en effet , soit nous être imposés par la société, soit être inhérents à
l’homme, mais en aucun cas désirer ou non nous est présenté comme un choix.
D’autre part, il paraît difficile d’affirmer sans nuance qu’une fois nos désirs nés, il est impossible de les maîtriser et qu’ils finiront tôt ou
tard par être assouvis même sans notre consentement, sans l’approbation de notre conscient. C’est en effet au niveau de l’inconscient que sont
refoulés nos désirs inavouables. Mais selon Freud, grand maître de la psychanalyse, les désirs inconscients trouvent toujours un moyen de s’exprimer
par les lapsus, les petits « ratés » de la vie quotidienne ou encore par le rêve. Même quand ces désirs nous choquent, ils sont évoqués d’une
manière ou d’une autre et cela suffit à nous soulager, à nous satisfaire. Le désir ne visant pas un objet réellement existant, il ne peut par
conséquent jamais se satisfaire pleinement, aussi se tourne-t-il vers l’imaginaire et tente-t-il de se réaliser dans le fantasme. On peut donc en conclure que
nous sommes, dans une certaine mesure, dépourvus de contrôle sur nos désirs, puisqu’ils demandent d’être assouvis soit matériellement au même titre qu’un
besoin, soit au niveau de l’inconscient après avoir été refoulés.
Le désir serait ici la marque de la misère de l’homme, car il s’exprimerait comme une passion et impliquerait l’impossibilité d’échapper à ce mouvement.
C’est le caractère illimité du désir, son indifférence à la contradiction, à la temporalité, à la réalité, qui semble être cause de
souffrance pour l’homme puisque c’est par les déceptions dues au désir qu’il prend conscience de sa finitude. Le désir est aussi l’inquiétude d’une
existence incomplète qui espère sans cesse échapper à ses conditions en anticipant une satisfaction complète et durable, un bonheur impossible qui sera
donc toujours futur et qui reculera à l’infini.
Passée l’impression que le désir est source de souffrance puisqu’il est cause d’éternels échecs et déception, ne peut-on admettre qu’il
constituerait plutôt un stimulant, une source d’espoir et donc de bonheur pour l’homme ?
Dans ce cas, le désir ne naîtrait pas d’un manque, mais ferait naître celui-ci. Il serait producteur de la réalisation de ce qui a été
précédemment souhaité, en ce sens que le désir poserait son objet comme projet, et en le produisant, créerait la vie. Sartre disait que « toute
vie est l’histoire d’un échec », mais cela revient à admettre que l’échec fait partie intégrante de la vie, qu’il en est même peut-être le symbole.
Or, avant d’aboutir à un échec, le désir donne la motivation nécessaire pour tenter d’atteindre l’objet de nos désirs. S’il pense que l’objet
peut être obtenu, il se transforme en espérance, et s’il croit qu’il ne rencontrera pas d’obstacles, il devient volonté, instrument suprême de la
réussite. Et ici c’est parce qu’on désire quelque chose qu’il vient à nous manquer.
Cet aspect du problème oppose l’importance du bonheur qui est ressenti dans l’espoir de voir l’accomplissement d’un désir, à la déception qui naît de la
prise de conscience finale, après assouvissement, de l’état d’insatisfaction dans lequel nous nous trouvons. La période de bonheur vécue ne peut être
oubliée, car elle contribue à prouver que, malgré tout, chacun désire ce qui lui semble bon, même si cela ne le reste qu’un temps limité. Ce qui nous
amène à penser que l’homme maîtrise son désir puisqu’il lui est bénéfique.
Par ailleurs, on peut remarquer qu’il est possible pour chaque homme de gérer son désir à la base, l’objet du désir est tout, mais en tenant compte de
notre finitude dans le cadre temporel, nous parvenons à adapter nos désirs à nos possibilités par une révision à la baisse de ceux-ci, par réduction.
Cela pouvait être et est d’ailleurs chez certains la cause d’abandon, ceux-ci sont habités par le désir le plus paradoxal, celui de mort, c’est à
dire la mort du désir, car ils n’acceptent pas l’échec et la déception suite à leurs désirs. Mais la plupart d’entre nous tentent pourtant d’y
survivre, chaque fois, en retrouvant toujours une nouvelle raison de vivre, même plus modeste que la précédente.
En outre le désir meurt de la proximité de l’objet désiré. On ne peut attendre qu’il en résulte de la satisfaction, puisque l’on a vu qu’elle
ne pourrait jamais être atteinte, mais il est tout de même indéniable que le désir s’éteint dès lors que l’on prétend l’assouvir. Il ne se nourrit
que d’insatisfaction et de ce fait, tenter d’assouvir un désir particulier, c’est le faire disparaître, certes pour en faire naître un nouveau. Or
chacun de nous est doué de la possibilité de matérialiser ou non son désir dans la réalité. Face au désir de meurtre par exemple, que chacun éprouve un
jour ou l’autre, on se trouve avoir deux options : la première est de satisfaire ce désir et de réellement tuer la personne visée, mais la
deuxième, le refoulement de ce désir, nous permet de garder le contrôle de la situation. En effet, le désir de meurtre entre alors en contradiction avec un
des nos principes fondamentaux : le respect de la vie d’autrui, né du désir que l’on a de voir autrui respecter notre propre vie. Dans ce cas, la
majorité d’entre nous décidera de renoncer à son désir dans la réalité, ce qui pourrait créer une frustration gênante pour son équilibre. Or, c’est
là qu’intervient l’inconscient, qui, par le rêve entre autres, nous permet d’exprimer nos désirs les plus inavouables et de les refouler. Nous
assouvissons donc en rêve nos envies de meurtre, ou encore nous exprimerons par un lapsus notre véritable pensée, mais cela sous couverture de notre
inconscient et du hasard.
Il semble naïf de croire que l’acte de
désirer est un choix. On ne peut prétendre être en état de diriger, de décider de désirer ou non. Il se trouve pourtant que le désir semble avoir en
toutes circonstances un effet bénéfique et il apparaît même comme le moteur de la vie. La durée de l’aspect positif qui en découle dépend avant tout de
notre capacité à gérer nos désirs, de notre force de résistance ou de notre volonté de les assouvir, qualités qui varient de façon indéniable selon les
individus. Tout dépend en fait de notre perception du désir : soit il nous apparaît comme une passion et il semble donc impossible d’échapper au
mouvement perpétuel, entraînant la misère, le manque, soit le désir est perçu comme un acte de l’âme et un acte peut toujours ne pas être accompli.
(Perrine R.)
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