|


Dans la nuit des Indalmoi, Timon de Chléonte, après avoir présenté Pyrrhon comme celui qui « vit sans s’attacher aux rondes tournoyantes d’un
savoir aux suaves accents », lui fait dire qu’il est capable de « révéler (…) la nature immuable du divin et du bien ». Curieux
portrait qui présente le père fondateur du scepticisme comme un maître de la vérité. Derrière cette contradiction apparente qui est liée à l’évolution
de l’histoire des idées dans la Grèce antique, se cache une question de fond qui, elle, n’est pas historiquement datée : douter, est-ce renoncer à
la vérité ? Le problème ici naît de la polysémie du verbe être, qui oriente la compréhension du sujet dans trois sens différents. De ce fait, il n’y
a pas une, mais trois questions : y a-t-il réciprocité entre l’action de douter et celle de renoncer à la vérité ? Le fait de renoncer à la
vérité implique-t-il celui de douter ? Le doute peut-il être défini comme un renoncement à la vérité ?

La question « Douter, est-ce renoncer à la vérité ? » pose en premier le problème de la réciprocité :
y a-t-il réciprocité entre ces deux actions ?
Le verbe être, quand il est employé comme ici au sens relatif, peut signifier la réciprocité, le caractère convertible d’un
jugement. Autrement dit, ici, les actions de douter et celle de renoncer à la vérité seraient réciproques, c’est à dire que la première découlerait de la deuxième et inversement.
On voit ici une première difficulté : l’étude de
cette question ne pourra se faire en une seule étape. Pour qu’il y ait réciprocité, il faut d’une part que l’action de douter découle de celle
de renoncer à la vérité, et que d’autre part, l’action de renoncer à la vérité découle de celle de douter. Il nous faut donc étudier séparément
chaque situation. Ce n’est qu’après avoir vérifié la validité de chaque opération que l’on pourra considérer cette réciprocité comme existante.
L’action de douter découle-t-elle de celle de renoncer à
la vérité ? Autrement dit, le doute naît-il d’un renoncement à la vérité ? Tel est assurément la situation du « sceptique
grossier » critiqué par Hume dans ses « Dialogues sur la religion naturelle » : le sceptique grossier doute de tout
« ce qu’il ne comprend pas aisément » et « de tout ce qui, pour être prouvé et établi, demande un raisonnement élaboré ». Ce
type de personnage doute, c’est évident ; c’est à dire que son esprit est dans un état où il « se pose la question de savoir si une
énonciation est vraie ou fausse, et qu’il n’y répond pas actuellement » (Lalande). Mais si l’on se re-penche sur la phrase de
Hume, on voit que le doute revêt ici une forme assez particulière : un tel personnage doute à la fois « parce qu’il ne peut réussir »
à la question qu’il s’est posée et « parce qu’il y a renoncé » (Lalande). C’est donc un doute hybride qui naît d’un
sentiment d’impuissance et d’une paresse intellectuelle, et découle d’un renoncement à la connaissance, autrement dit, à la vérité.
Tel semble aussi être le cas, dans un tout autre ordre d’idées,
des révisionnistes. Non que comme les précédents, ils n’aient pas le courage de chercher à atteindre la vérité ; non, ce qui leur manque à
eux, c’est au contraire, le courage d’affronter la vérité, qu’ils jugent blessante, inacceptable. C’est pourquoi ils proposent de réviser les
théories prouvant l’existence des camps d’extermination et que nous suspendions notre jugement à ce sujet. Or, qu’est-ce que suspendre son
jugement, sinon douter ? Les révisionnistes préfèrent douter, ils préconisent le doute et doutent eux-mêmes. Par refus de la vérité.
Contrairement aux apparences, une telle position n’est pas très éloignée d’un renoncement à la vérité. C’est même, pourrait-on dire un très bon exemple
de renoncement à la vérité, l’étymologie du verbe « renoncer » parle d’elle-même : du latin renuntiare, renvoyer, autrement dit, refuser.
Le fait que le doute découle d’un renoncement à la
vérité semble vérifié. Mais qu’en est-il maintenant de l’opération inverse ? L’action de renoncer à la vérité découle-t-elle de
celle du doute ? Autrement dit, le renoncement à la vérité naît-il du doute ? Il n’est besoin que d’imaginer quelqu’un raisonner de la
sorte pour saisir combien la situation serait illogique ; on en arriverait à des raisonnements de ce type : »je décide de douter. C’est
pourquoi je vais me mettre à renoncer à la vérité ». Absurde. Le doute ne peut donc pas être à l’origine d’un
renoncement de la vérité. De cette certitude , on déduit que la relation entre l’action de douter et celle de renoncer à la vérité ne peut être
définie par la réciprocité. Ainsi, la question « douter, est-ce renoncer à la vérité ? » admet avec cette acception du verbe être une réponse négative.
Mais si l’étude séparée ces deux situations nous amène
à rejeter l’hypothèse de la réciprocité, elle met l’accent entre l’action de douter et celle de renoncer à la vérité, sur un autre type de
relation : le doute découlerait nécessairement d’un renoncement à la vérité, autrement dit, le renoncement à la vérité impliquerait le doute.
Cette hypothèse, il s’agit maintenant de la tester.
La question « douter, est-ce renoncer à la vérité
pose dans un deuxième temps le problème de l’implication : le fait de douter est-il impliqué par celui de renoncer à la vérité ?
Le verbe être, quand il est employé au sens relatif, peut
également signifier entre le sujet et le prédicat une relation d’implication, c’est à dire que le second est la conséquence nécessaire du premier.
Autrement dit, ici, le fait de douter est-il généré par celui de renoncer à la vérité ? A cette étape de la réflexion, on serait tenté de
répondre « oui ». En effet, on a découvert, en étudiant le problème de la réciprocité, deux situations très différentes où cette
implication est pourtant également bien vérifiée, ce qui laisse penser qu’elle est toujours vraie. Mais ne faisons pas d’un cas particulier un cas
général ; avant d’avancer quoique que ce soit, il convient d’examiner si on peut opposer à ces deux « preuves » des contre-exemples.
Force nous est de reconnaître que le cas de Descartes
constitue en la matière un contre-exemple magistral. Chez lui en effet, le doute naît d’un besoin de connaissances certaines, indubitables : il met
en doute toutes les idées qu’il a reçues pour faire table rase, puis examiner une à une leur véracité, de sorte qu’il aura reconnu par lui-même
leur fausseté ou leur justesse. Ces idées, ainsi démontrées, sont devenues des connaissances. On voit donc que chez Descartes, c’est la recherche de la
vérité qui engendre le doute, et non pas le renoncement. Cependant, il convient de préciser quelque chose :
Descartes a une façon très particulière de douter, tellement particulière d’ailleurs qu’elle fait l’objet d’un article spécial dans le dictionnaire sous le
titre de « doute méthodique ». Le doute cartésien, en effet, est une méthode, une attitude mentale temporaire qui permet de se libérer de ses
idées reçues et qui vise à aboutir à des connaissances indubitables. C’est un doute artificiel, et on pourrait même dire, un faux doute. C’est pourquoi
il paraît nécessaire, avant de conclure, d’après le cas de Descartes, à la fausseté de l’implication testée, d’étudier une même situation
philosophique de doute, où le doute serait cette fois véritable. Quand le doute est véritable, l’implication testée
est-elle vraie ? Le doute naît-il dans ce cas d’un renoncement à la vérité ? Prenons en exemple le cas de Locke, qui remplit la condition
initiale : à la différence de Descartes, Locke doute vraiment, il se méfie des raisonnements qui s’attaquent à des problèmes qui dépassent l’homme :
il doute des « grandes vérités » que l’homme croit découvrir. Locke ne fait confiance qu’à l’expérience et le doute est pour lui un
rempart contre le dogmatisme. C’est donc par refus de « fausses grandes vérités » que Locke doute et non pas par renoncement à la vérité.
Cependant, il est vrai que l’on peut formuler à ce propos
une objection : y a-t-il plusieurs vérités ? Y a-t-il des vérités simples, accessibles à l’homme d’une part, et d’autre part des vérités
complexes qui le transcendent ? Peut-on faire une distinction entre renoncer aux vérités complexes et renonce à la vérité générale ?
Dans le cas présent, ces questions importent peu. En effet, ce qu’il faut prendre en considération c’est le fait que quand Locke croit à la vérité
de l’expérience, aux vérités simple, ce n’est pas « par défaut » ; c’est parce que cette forme de vérité est la seule
qui, à ses yeux, ait de la valeur car elle présente un intérêt dans la vie pratique : pour Locke, la vraie philosophie est utile. Si le cas de Locke fournit ainsi un deuxième contre-exemple
à l’hypothèse ou l’implication, il faut cependant reconnaître que la situation est plus complexe ; il semblerait donc que moins le doute
ressemble à une méthode (autrement dit, plus il est « véritable »), plus la situation est délicate. Que se passe-t-il alors quand le doute est absolu ? Quel rapport y a-t-il alors entre douter
et renoncer à la vérité ? Peut-on alors considérer le doute comme un renoncement à la vérité ? Ces questions renvoient au problème de la définition du doute.
La question « douter, est-ce renoncer à la
vérité ? » pose enfin le problème de la définition : le doute absolu peut-il être défini comme un renoncement à la vérité ?
Le verbe être, employé au sens relatif, peut-on enfin
signifier le caractère identique du sujet et du prédicat, c’est à dire qu’ils sont tous deux rigoureusement synonymes. Autrement dit, ici, le doute absolu se
définit-il comme un renoncement à la vérité ? Pour répondre à cette question, on étudiera un exemple de
philosophie où le doute est absolu, et on verra si le doute peut s’y définir comme un renoncement à la vérité. Le cas de Hume remplit la condition initiale : Hume est
le partisan d’un scepticisme absolu, il pense qu’il n’y a, dans notre monde, rien de certain, que du probable, ce qui ne veut pourtant pas dire qu’il renonce à la vérité.
Ce qui est curieux chez Hume, c’est que plus il recherche
la vérité, plus il doute : le doute, le doute, chez lui, naît d’une réflexion profonde, incessante, qui s’accroît toujours « quand (il
porte) plus avant (sa) réflexion » (Hume, Enquête sur l’entendement humain). On voit donc que ce doute humain ne peut en aucun cas être défini
comme un renoncement à la vérité, il est au contraire une recherche incessante de la vérité. Ainsi, la question « douter, est-ce renoncer
à la vérité ? » admet avec cette acception du verbe être une réponse négative. Mais… qu’est-ce alors que le doute ?
On en arrive à ce paradoxe que le doute, c’est la
vérité, en ce sens que le vrai doute est ce qui s’en approche le plus. Pour Hume, la vérité a besoin de l’humilité. C’est en ne la fixant pas à
travers un jugement qu’on y parvient. Le doute humain est une approche par asymptote de la vérité. Donc, plus on s’implique dans le doute, lorsque le
doute cesse d’être une méthode pour devenir une seconde nature, plus on s’approche de la vérité. En effet, dès lors, on quitte le dogmatisme, on est ouvert à
la vérité. Ce n’est sans doute pas un hasard, d’ailleurs, si le verne « douter », dans son emploi pronominal qui met en doute le sujet, devient synonyme de savoir.
Mais on peut aller encore plus loin. Le propre du doute
étant de ne pas limiter l’objet auquel il s’intéresse, il permet d’appréhender la vérité absolument ; il n’y aurait donc que par lui que l’on aurait
accès à… la vérité, avec un grand V, autrement dit, à Dieu. C’est ce que nous dit Philon, le porte parole du scepticisme dans les « Dialogues
sur la religion naturelle » de Hume, qui après avoir établi le caractère imparfait de tous les systèmes religieux qui, d’une façon ou d’une
autre, mutilent la vérité, en arrive à cette conclusion qu’ « être un sceptique philosophique, c’est, chez un homme lettré, le premier pas, et
le plus essentiel, menant à être un vrai chrétien, et un croyant. »
Il ressort de cette étude que la question « douter,
est-ce renoncer à la vérité » admet une réponse négative quelque soit le sens du verbe être considéré. Autrement dit, il n’y aurait pas de lien
entre renoncement à la vérité et doute. En revanche, on a l’impression, au terme de cette réflexion, qu’il en existe un, certain, entre vérité et
doute, le doute fonctionnant comme un rempart contre le dogmatisme. Ce travail ayant pour objet le doute, on en restera là. Douter, n’est-ce pas justement, s’abstenir de conclure ?
(Constance V.B.)
|