
La liberté de penser apparaît généralement comme un droit inaliénable. D’un point de vue moral et juridique d’abord, car il s’agit là de la condition sine qua non à
la construction de toute société qui se veut démocratique ; d’un point de vue purement physique ensuite car nos pensées font partie de ce qu’on
serait tenté d’appeler notre « existence intérieure », et elles sont de ce fait inaccessibles à autrui. Ainsi, pour que les règles de la
logique limitent notre liberté de penser, encore faudrait-il que celles-ci constituent une propriété de l’esprit humain, commune à chaque individu, et
régissant ainsi presque imperceptiblement chacune de nos pensées.

Intéressons-nous d’abord à ce à quoi le terme « logique » fait véritablement référence. D’après Bergson, il est nécessaire de distinguer ce qu’il appelle la « logique
naturelle » (ou empirique), qui constitue le « véritable art de penser », et « la logique scientifique », qui étudie
« les principes et les règles immanents à cet art ». En effet, toute science est avant tout un produit de la pensée (c’est le cas de ce qu’il
appelle ici « logique scientifique »), tandis que la « logique naturelle » est la pensée elle-même. C’est cette dernière qui nous
intéresse ici, et non pas cette science de la logique, qui, provenant de la pensée, obéit nécessairement aux règles de ce qu’elle prétend étudier. C’est
dire les difficultés que nous pouvons avoir à comprendre la pensée humaine, puisque lors d’un tel travail, l’objet et l’instrument de l’étude sont
paradoxalement confondus. Toutefois, force est de constater que nous ne pouvons comprendre les règles de la logique que par la pensée, et donc qu’il faut
néanmoins s’en tenir à la « logique scientifique » dont parle Bergson pour parler avec justesse de la logique comme déroulement effectif de nos pensées.
Cependant, il n’en reste pas moins que
cette différence fondamentale demeure, et on peut remarquer à ce sujet qu’elle correspond à peu près aux différents sens que nous accordons au mot
« logique ». En effet, il nous arrive bien souvent de parler d’une situation, ou même d’un comportement logique, mais il ne s’agit là que d’une
logique purement objective, c’est à dire que nous croyons voir dans la nature un certain nombre de lois qui correspondent aux règles de la logique. A l’inverse,
on peut dire que celle-ci est subjective, puisqu’il s’agit de la manière dont on pense effectivement. Dire que la logique contient un certain
nombre de règles revient à affirmer qu’elle « réglemente » d’une certaine manière nos pensées, en leur imposant plusieurs lois qu’elles ne
peuvent transgresser. Il est vrai que personne ne pensera raisonnablement que deux plus deux égalent cinq, on s’apercevrait aussitôt que ce n’est pas
logique, et donc qu’on ne peut pas le penser. Cela nous renseigne assez clairement sur la véritable fonction des règles de la logique : en
réalité, elles imposent une sorte de devoir, qui serait celui de penser justement. En retournant le problème, on peut dire que la logique nous indique
ce qu’on a le droit de penser ; « elle juge », pour reprendre la formule de Stuart-Mill. C’est ainsi qu’en appliquant sa théorie des
ensembles aux syllogismes d’Aristote, le mathématicien Euler parvint à déterminer, parmi les 192 possibles, lesquels étaient concluants, c’est à
dire lesquels étaient des raisonnements valides. En somme, on peut dire qu’il a déterminé quels enchaînements étaient en droit recevables.
On peut ainsi opposer la logique à d’autres
sciences de la pensée que sont la psychologie et la sociologie, car celles-ci ne s’intéressent qu’aux faits : elles recherchent une vérité dans un
contenu, et procèdent pour ce faire à un travail d’introspection. En revanche, la logique prétend trouver une vérité dans une forme, elle ne s’intéresse
qu’à la pensée « pure », serait-on tenté de dire, c’est à dire aux liens qui existent entre les différents concepts (et non aux concepts
eux-mêmes). En outre, la logique amène à un résultat clairement défini. Qu’elle soit binaire ou plurivalente, il existe quoi qu’il arrive un nombre fini de
conclusions auxquelles la pensée arrive forcément. En revanche, il n’existe pas vraiment de résultat précis en psychologie ou en sociologie, mais
seulement des hypothèses (on ne détermine que ce qui est probable). La logique vise donc un résultat, c’est le seul domaine où l’on peut prétendre
atteindre le vrai. Par exemple, on peut dire qu’un théorème mathématique est vrai, car il a été logiquement démontré (à l’intérieur de son
système), mais on parle uniquement de théories en psychologie, ou même en philosophie. Résumant cette idée, Lalande, dans son ouvrage La raison et
les normes, définit la logique comme « la science ayant pour objet de déterminer, parmi les opérations tendant à la connaissance du vrai,
lesquelles sont valides et lesquelles ne le sont pas. » Toutefois, le terme « vrai »
pose problème : de quelle vérité s’agit-il exactement ? Si je dis : Tout triangle est un rectangle, or tout rectangle a quatre côtés,
donc tout triangle a quatre côtés, j’énonce à la fois une absurdité et une vérité. En effet, ma conclusion est fausse uniquement car la première
prémisse est fausse, mais mon raisonnement n’en demeure pas moins exact. Un syllogisme peut conduire à une absurdité, tandis que de nombreux sophismes et
paralogismes déboucheront sur des conclusions exactes : la logique ne permet de mettre en évidence qu’une vérité formelle. En outre, la
psychologie permettra de distinguer une vérité dans la plupart des raisonnements faux, mais une vérité concernant le sujet lui-même, et non l’objet
du raisonnement. De plus, lorsque je dis : Socrate est un homme, or tous les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel, est-ce que mon syllogisme est
réellement concluant ? Si l’on s’en tient à la définition d’Aristote, oui, mais en réalité, je n’ai pas réellement établi un lien entre
différents concepts, je n’ai fait qu’expliciter le concept initial « Socrate », j’ai énoncé une tautologie. Autrement dit, la
logique effectue avant tout un passage de l’implicite à l’explicite, et ce par l’intermédiaire d’un processus discursif. On serait alors tenté de
dire qu’elle n’invente ni même ne découvre rien, mais qu’elle met simplement en évidence une vérité incluse dans nos pensées. Elle ne permet
en effet de passer que du général au général, ou du général au particulier, ou même du particulier au particulier, car c’est une
déduction ; mais au aucun cas elle n’autorise le passage du particulier au général. Autrement dit, s’il est exact que la logique vise « la
connaissance du vrai », peut-être faudrait-il ajouter que ce « vrai » n’est jamais découvert, tout simplement car il fait
déjà parti de nos pensées : la logique permet simplement de le reconnaître. En effet, la plupart des lois de la physique – qui se veulent
universelles – ont été établies par induction, c’est à dire à partir d’un exemple particulier. En revanche, on peut dire que l’ensemble des théorèmes
mathématiques, établis par une méthode dite « hypothético-déductive », étaient déjà « contenus » dans les axiomes de départ. Cela correspond à la
Troisième Règle du Discours de la Méthode de Descartes, qui déclare qu’un raisonnement logique consiste à « conduire par ordre mes pensées
en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu (…) jusqu’à la connaissance des plus composés ».
Ainsi, selon la thèse défendue par
Goblot dans Matérialisme actuel, on peut dire que la logique procède à une « analyse réelle » de la pensée, car elle en découvre les
véritables articulations. Cependant, il ne faut pas oublier que les règles de la logique, telles que l’ensemble des philosophes et des logiciens les ont
analysées, apparaissent comme communes à chacun. Or, peut-on réellement affirmer qu’il est possible de comparer ainsi l’esprit de différents
individus comme quelque chose de tout à fait impersonnel ? Assurément non. C’est dans ce sens que William James affirmera que toute pensée est
avant tout « un état de conscience » et donc qu’il s’agit de quelque chose de concret et de profondément individualisé ; selon lui,
toute analyse de la pensée humaine demeure idéale. C’est sur cette opposition que repose tout le problème, et on peut alors se demander quel rôle
jouent exactement les règles de la logique sur nos pensées : la complexité de notre esprit et son caractère strictement personnel
permettent-ils de prétendre que nous sommes entièrement libres de penser à notre guise ? Sommes-nous alors libres de raisonner comme nous le souhaitons ?

Le verbe « penser » est assez
problématique. A première vue, on serait tenté d’affirmer qu’on est libre de penser ce que l’on veut : je suis libre d’avoir n’importe quelle
opinion politique, libre d’aimer ou de haïr telle ou telle personne, je suis même libre de penser des choses immorales, en ce sens que rien ne peut m’empêcher
de le faire. Mais peut-on réellement parler ici de liberté ? Car si je suis libre d’avoir une opinion politique, par exemple, je ne suis moi-même
pas vraiment libre de choisir mon opinion, car celle-ci dépendra bien souvent en réalité de préjugés ou de désirs inconscients, qui par définition sont
incontrôlables par la seule volonté. Malgré tous ses efforts, un fasciste convaincu ne pourra jamais penser que le système communiste est « le
paradis sur Terre ». En d’autres termes, il semblerait que notre liberté de penser soit totalement limitée, et pas seulement par les règles de
la logique. Mais il ne s’agit ici que d’idées, c’est à dire d’« arrêts de la pensée » pour reprendre l’expression de Bergson. Or penser, c’est
avant tout raisonner, c’est à dire effectuer une réflexion qui m’amènera à avoir cette idée. C’est donc sur cette seconde définition
du verbe « penser » qu’il faut concentrer nos efforts. Il apparaît en effet que l’ensemble de nos raisonnements soit soumis aux règles
de la logique, et ce indépendamment de notre volonté : peut-on raisonnablement prétendre penser que deux plus deux égalent cinq ? Ce
serait faire preuve de mauvaise foi, car si on peut le dire, on ne pourra s’empêcher de penser que deux plus deux égalent quatre. Ainsi, les Jésuites ont pu
contraindre Galilée à affirmer que la Terre était immobile, mais il n’en pensait pas moins : « Et pourtant elle tourne… ». Même si je
le voulais, je ne pourrais jamais véritablement penser que deux plus deux égalent cinq, car penser, c’est avant tout instituer un ordre, et dans ce
contexte, c’est se conformer aux règles de la logique. En ce sens, on peut bien dire que ces dernières limitent ma liberté de penser, car d’une part
elles formalisent de la même façon chacun de mes raisonnements, et d’autre part car je ne suis pas libre de choisir de les accepter ou pas : lorsque
je veux raisonner le plus justement possible, je suis obligé de les respecter. Tout cela revient à affirmer que les
règles de la logique me sont imposées. D’après Spinoza, s’il est vrai que nous pensons, encore faut-il ajouter que c’est la nature qui pense nos
pensées. Autrement dit, « nous » ne serait que le sujet grammatical de « pensons », et non pas le sujet effectif. L’esprit humain se
trouve ainsi « instrumentalisé », pourrait-on dire, car il n’est alors plus que l’agent de la pensée, ne décidant pas lui-même ce qu’il
est juste de penser ou pas. Au fond, si l’on poursuit dans cette voie, affirmer qu’on ne peut choisir nos pensées, car celles-ci seraient soumises
aux règles de la logique, revient à considérer que l’homme n’atteint jamais la volonté libre de penser. Cela correspond chez Spinoza à un certain
déterminisme, puisqu’il sous-entend implicitement que le monde est explicable par une série de lois de la pensée, et donc que rien ne peut arriver par
hasard. Le monde sensible, qui correspond à nos expériences, ne serait alors que le résultat de rapports de cause ou de conséquence entre différents
concepts, rapports que reflèteraient les règles de la logique. Cette thèse fut déjà défendue par les Stoïciens, pendant l’Antiquité, qui
considéraient que chaque homme n’était en fait qu’une partie de la raison universelle, ou « logos », comme si chacun de nous n’était qu’un
« microcosme » reflétant un « macrocosme ». Le fait de dire que les règles de la logique limitent notre liberté de penser n’est
donc que l’affirmation d’une vision déterministe du monde. Il semblerait donc que la logique mette en
évidence une sorte de schéma de la pensée, car c’est bien là sa véritable opération : elle la systématise, et lui confère de ce fait un statut
particulier, car celle-ci ne dépend alors plus réellement de l’homme. En somme, on pourrait dire que les règles de la logique « découpent »
nos raisonnements, sans tenir compte un seul instant de leur contenu. C’est dans ce contexte que fut inventée la logique propositionnelle, par George Boole
puis Gottlob Frege. Ainsi, l’axiomatisation des systèmes logiques, quels qu’ils soient, permet de mettre en évidence les quelques propositions initiales
desquelles semblent dépendre toutes nos pensées, ce qui renforce encore la vision d’une pensée systématique. C’est à ce travail que se consacrèrent
les positivistes logiques du Cercle de Vienne vers 1920, fondant ainsi la méta-logique comme anti-métaphysique. L’un d’entre eux, le mathématicien
Rudolf Carnap, déclara, dans La structure logique de l’univers, qu’en analysant le langage logique, on remontait finalement à des termes et à des
propositions décrivant nos expériences spatio-temporelles fondamentales. On a alors la vision d’un homme pour lequel les règles de la logique sont l’essence
du monde, puisqu’elles correspondent à l’impression qu’il en a. S’il on voit les choses d’un point de vue scientifique, alors on serait tenté de dire
qu’elles reposent en réalité sur des postulats (provenant de notre expérience sensible), que nous aurions accepté sans nous en rendre compte et
desquels elles découleraient finalement. Mais les règles de la logique limitent
également indirectement notre liberté de penser, et ce de plusieurs façons. Interrogeons-nous sur la manière dont fonctionnent les syllogismes
aristotéliciens : en réalité, il s’agit avant tout d’une opération mettant en place un rapport entre trois concepts, par l’intermédiaire d’une
copule, le tout à l’intérieur de propositions. Cette manière de raisonner nécessite l’utilisation du langage, elle demeure donc tributaire d’une
formulation concrète, à l’inverse de ce qu’on appelle la logique moderne (logique propositionnelle) qui n’utilise que des symboles. Nous ne pensons
réellement que grâce au langage, et la logique moderne n’analyse en réalité que la forme « brute » de nos raisonnements. Or ceux-ci ne
sont pratiquement jamais complètement abstraits (si ce n’est en mathématiques), c’est pourquoi notre manière de penser se rapprocherait plus
des syllogismes d’Aristote. Toutefois, ces derniers ne sont possibles que si l’on accepte de répartir les choses dans des « classes », selon des
rapports d’inclusion ou d’exclusion ; elle nécessite un travail d’abstraction. Par exemple, lorsque je dis : Socrate est un homme, je considère
« Socrate » comme un simple élément de l’ensemble « hommes », je ne tiens pas compte de ses autres qualités. Je le
considère donc pour ainsi dire comme un concept. La logique est basée sur la corrélation entre nos différents concepts, et on peut dire qu’elle limite
ainsi notre liberté de penser, en ce sens qu’elle nous oblige à parcourir le monde en le divisant en catégories, alors que nous le voyons différemment. De
plus, elle tend à nous faire penser qu’il existe une valeur définie à tout résultat : la logique binaire affirme l’existence du vrai et du faux, et
les logiques plurivalentes, refusant le principe du tiers-exclu, en dénombre davantage. Mais dans les deux cas, elles nous donnent l’illusion que le monde
n’est qu’un équilibre entre ces différentes valeurs et qu’il existe quoi qu’il arrive une valeur définissable comme « vraie », ce qui n’est
pas toujours aussi simple. On peut donc dire que, d’une certaine manière, elles nous empêchent de penser librement le monde. Jusqu’à présent nous avons considéré
les règles de la logique comme des lois décrivant les mécanismes du monde, et que nous aurions de ce fait acceptées. Ludwig Wittgenstein, dans son ouvrage de
référence, le Tractatus logico-philosophicus, propose une autre interprétation : selon lui, les jugements logiques sont a priori,
et donc nécessaires, au sens kantien du terme. Les règles de la logique précéderaient alors chacun de nos jugements, elles seraient antérieures à
tout raisonnement. Par conséquent, dans cette nouvelle conception comme dans la précédente, elles limitent bien notre liberté de penser.
L’expérience semble pourtant montrer
que nos raisonnements ne respectent pas toujours les règles de la logique, bien au contraire : lorsque je rencontre un professeur de philosophie très
sévère, j’ai bien souvent tendance à penser que tous les professeurs de philosophie sont sévères. Il y a bien-sûr dans ce cas une part d’inconscient,
et il faut alors lever l’ambiguïté qui repose sur le verbe « penser ». On sait en effet depuis Freud que notre esprit se
compose du « conscient » et de « l’inconscient », et les raisonnements – s’il on peut dire – de cette seconde partie ont
précisément la particularité d’être irrationnels, puisqu’ils répondent à un processus primaire. Les règles de la logique ne peuvent donc pas
empêcher mon inconscient de « penser » librement, elles ne peuvent limiter qu’une pensée consciente et donc raisonnée. Mais là aussi il y a
problème : lorsque qu’une personne prétend que tous les étrangers sont des voleurs, parce qu’un seul lui a dérobé quelque chose, elle en est tout
à fait persuadée, et consciente de ce qui l’a amenée à penser cela. Et quand bien même elle se rendrait compte que le syllogisme « un étranger
est un voleur donc tous les étrangers sont des voleurs » est non concluant, elle penserait toujours que tous les étrangers sont des voleurs. L’action
de penser n’est donc pas uniquement régie par les règles de la logique, elle est également fortement influencée par notre expérience personnelle.
Pouvons-nous réellement toujours penser
logiquement ? Force est de constater que nous ne considérons jamais les concepts de manière tout à fait abstraite. Nous ne concevons toutes les
notions qui existent, et même les notions mathématiques, qui sont pourtant les plus abstraites, qu’au travers de rapports « affectifs ». Est-ce
que la personne qui affirme que tous les étrangers sont des voleurs aurait, dans les mêmes circonstances, tenu un raisonnement analogue en ce qui concerne
les habitants de son pays ? Non : cela montre bien que, dans ce contexte, le raisonnement a suivi un préjugé, et non les règles de la
logique. S’il on peut affirmer qu’elles limitent notre liberté de penser, encore faut-il préciser dans quels cas, car il apparaît clairement dans cet
exemple que cette limitation n’est pas stricte, bien au contraire. D’autre part, il convient de s’interroger
sur que peut vraiment signifier le fait d’être « libre de penser » ? Admettons que les règles de la logique nous
« obligent » à penser que deux plus deux égalent quatre, puis-je prétendre être libre lorsque je pense que deux plus deux égalent cinq ?
En fait, je me suis trompé, et je n’ai pas fait appel à ma raison pour penser cela. Ce faisant, j’ai donc refusé de penser librement, puisque d’une
part, je n’ai pas pensé, mais admis un théorème absurde, et d’autre part, mon esprit se trouve ainsi enfermé dans l’erreur, ce que je ne voulais pas.
Refuser les règles de la logique correspond donc à accepter l’idée d’une pensée sans aucun ordre, qui n’est alors plus une pensée, car penser, comme
on l’a vu, c’est raisonner. Il apparaît alors plus exact de dire que les règles de la logique sont nécessaires à la liberté de penser, le fait même
de raisonner ne trouvant d’ailleurs tout son sens que par rapport à ces règles ; dire que celles-ci limitent notre liberté de penser ne seraient
qu’une simple confusion sur leur rôle. S’il est vrai qu’un raisonnement
logique nécessite de considérer le sujet et le prédicat (si l’on se réfère aux syllogismes aristotéliciens) respectivement comme un élément et
un ensemble auquel appartient (ou n’appartient pas) cet élément, peut-être faut-il s’interroger sur la véritable utilité de ce travail d’abstraction.
En effet, les règles de la logique nous oblige à diviser le monde en différentes catégories, et Aristote lui-même s’appliqua à ranger tous nos
concepts, mais n’est ce pas précisément ce qui fait leur force ? Accepter cette approche abstraite est justement le premier pas nécessaire à la
constitution d’une pensée scientifique. A l’inverse, si nous conservons une approche concrète et « affective », alors il nous est impossible de
penser véritablement ces concepts, puisque nous conservons tous nos préjugés et idées préconçues. Un travail d’abstraction permet en effet de
considérer l’objet du raisonnement avec ses propriétés inhérentes, et non pas au travers de celles que lui donne le sujet, et qui en réalité sont
propres à ce dernier. Raisonner de manière abstraite, c’est raisonner mécaniquement, sans réfléchir, serait-on tenté de dire au premier abord.
Mais c’est justement cela qui va permettre une véritable réflexion, puisque par déduction nous allons arriver à un résultat abstrait et démontré.
Accepter de considérer Socrate uniquement comme un homme, alors qu’on a plutôt tendance à le voir comme un grand philosophe de la Grèce antique,
permet de conclure qu’il est mortel : c’est parce que notre esprit accepte de penser logiquement, avec le travail d’abstraction que cela suppose,
qu’il peut prétendre découvrir des choses, et donc finalement penser librement. Historiquement, les règles de la logique telles que les a énoncées
Aristote ont permis la création d’un véritable esprit scientifique, méthodique et rigoureux. Enfin, il faut s’interroger sur la
véritable forme du raisonnement logique. A première vue, il s’agit bien-sûr d’une déduction, mais est-ce vraiment tout à fait le cas dans notre
esprit ? Pour reprendre l’éternel exemple : lorsque je dis que Socrate est un homme, je ne fais qu’une constatation, et la seconde prémisse
(« or tout homme est mortel ») n’est vraie que si je connais déjà la conclusion (« Socrate est mortel »). Par conséquent, ce
genre de syllogismes n’est pas une véritable déduction, il s’agit plutôt d’un cercle vicieux, puisque je ne peux affirmer qu’une proposition est
vraie qu’en connaissant déjà les autres, et vice-versa. Ainsi, pour reprendre la définition de Goblot, il n’est de véritable déduction logique
que celles partant d’une prescription, et non d’une simple constatation. Selon lui, la première prémisse ne doit pas observer, elle doit donner un
ordre, une marche à suivre. Par exemple, le syllogisme : « Tout homme ayant tué doit être puni, or untel a tué, donc il doit être
puni » est une véritable déduction, car elle part d’une construction. Au sens où l’entend Goblot, un raisonnement logique est nécessairement un
mouvement de l’esprit, et non une simple contemplation. Cette nouvelle conception pose un problème quant à notre liberté de penser. En effet, les
règles de la logique, qui ne seraient alors plus que des règles de construction, ne pourraient exister que par rapport à un esprit qui décide,
qui fait des choix, et donc qui, d’une certaine manière, est bien libre de construire son raisonnement comme il le souhaite. Descartes avait déjà fait
remarqué, en son temps, que l’opération d’analyse logique, qui consiste à déduire des prémisses une conclusion acceptable, était nécessairement
précédée par une opération de synthèse, dont le but est de rapprocher les prémisses pour mieux les combiner et en déduire une troisième proposition.
Les règles de la logique sont très loin de limiter totalement notre liberté de penser, puisque, au cours d’un raisonnement logique (qui par définition
respecte ces règles), nous sommes bien libres de choisir quelle proposition nous allons combiner avec quelle autre, et il existe en outre plusieurs façons
de procéder à cette synthèse.

On ne peut établir de parallèle entre
les règles de la logique et la pensée elle-même, car celle-ci est avant tout subjective, reflétant bien souvent les tendances profondes du sujet. En
revanche, il n’est de raisonnement que logique, et il serait alors plus exact de dire que les règles de la logique constituent une limite à toute pensée
qui se veut ordonnée et systématique. Néanmoins, il s’agit là d’une limite nécessaire, car c’est précisément son utilisation – volontaire ou
pas – qui nous permet de penser librement.
(V. G.)
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