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      Faut-il enterrer le passé ? Voilà une question problématique; car, à vrai dire, que signifie cet acte d'enterrer ? Est-ce enfouir sous terre pour ne plus voir, ou bien donner sépulture ou stèle en mémoire de ce passé ? A première vue, on aurait affaire à une volonté d'oubli du passé; mais quel passé, est-ce les bons pou les mauvais souvenirs qui doivent être oubliés ?
       Non, là n'est pas le problème, la nature des souvenirs n'a pas de réelle importance; ce qu'il est nécessaire de savoir, c'est si cette abstraction du passé est indispensable, et si tel est le cas, quel est son but et la validité du dit but, lorsque l'on "enterre le passé". Alors seulement on sera plus en mesure de se faire une idée de ce que signifie cette expression, et de tenter d'y apporter une approche de réponse.

Fleuron

       Chez les indiens d'Amérique du Nord, lorsque l'on partait en guerre contre une tribu, on "déterrait la hache de guerre"; hache que l'on "renterrait" si l'on en venait à fumer le calumet de la paix, c'est-à-dire à conclure une paix. Cette "hache" symbolisait les périodes sombres d'une tribu, et elle ne revoyait le jour que pour de nouveaux carnages; c'était cependant "sis pieds sous terre" qu'elle reposait en temps de paix, pour qu'elle n'évoque à personne les luttes sanglantes...
       Petite anecdote pour dire que même si, au premier degré, l'acte d'"enterrer" le passé peut faire sourire, il n'en est pas moins subtil; car certes, on ne peut vraisemblablement enterrer que chose matérielle; mais qu'est-ce donc que l'enterrement ? Un rite, sacré, à valeur religieuse, que les indiens eux aussi connaissaient.
       L'enterrement est un renoncement, à l'existence d'un individu, où à une période passée - pour l'expression indienne de la hache de guerre. Nous "laissons en paix" nos morts, mais nous cherchons surtout à les oublier, à vrai dire, car leur souvenir nous blesse encore, du fait qu'ils ne sont plus vivants et qu'ils nous manquent; pour preuve que ce rite n'existe que pour consoler les vivants, voyez ce qu'il advient de votre sépulture après quelques décennies... Et bien oui, on vous dérange de votre belle mort, et on en met un autre à votre place... Les choses sont donc bien hypocrites, mais on voit bien qu'enterrer signifie rassurer ceux qui existent au présent.
       A travers l'enterrement, ce n'est pas un corps que l'on met dans un trou, c'est un individu et toute sa conscience que l'on enterre, c'est une âme que l'on relègue officiellement au passé : on enterre un être, un esprit et, en ce sens, l'expression n'est plus stupide le moins du monde. Si l'on met en terre un cadavre, il ne s'agit là que d'un pur symbole :l'homme a seulement besoin de repères concrets pour bien comprendre les choses, surtout lorsqu'elles sont compliquées et insolubles comme la mort. Et sur ce point, la science - la psychanalyse - et la religion sot d'accord : l'enterrement console à long terme les vivants (chose que le protestantisme affirme sans hésiter).
       De plus, enterrer, c'est creuser un trou : c'est une activité fatigante et dure - essayez, pour voir si vous n'avez aucune courbature ! - ; et là encore, la vision ultramatérialiste rejoint le point de vue spirituel : tout ceux qui ont tenté "d'enterrer le passé" témoigneront de la difficulté de la chose.
       Donc si l'image est a priori juste et  moins contestable qu'il n'y parait (puisqu'on peut enterrer quelque chose d'aussi immatériel qu'une conscience), l'acte "d'enterrer le passé" de résume toutefois à une chose : oublier. Car oui, en enterrant quelqu'un, on tente d'oublier la douleur que nous cause sa perte, on tente d'oublier les bons moments passés en sa présence, pour souffrir un peu mois de sa disparition; de même en "enterrant la hache de guerre", on oublie les conflits et les barbaries entre deux tribus adverses, car aucune guerre n'est belle, une guerre implique toujours morts et sang...
       On en arrive dès lors à une formulation de la question que les puristes accepteront de manière plus aisée : faut-il oublier le passé ? (En ce sens où on fait abstraction d'une "tranche de vie", que cela consiste en une personne ou en une période).
       Attardons-nous maintenant sur la question du "faut-il"; l'emploi du verbe falloir implique une nécessité, et une nécessité absolue de surcroît : une obligation. Et c'est sur ce point qu'une contestation peut être envisagée; car, au bout du compte, que cela soit obligatoire ou non, lorsque l'on enterre le passé, c'est qu'on a DÉCIDÉ d'agir de la sorte, on fait le choix de l'abstraction du passé; or si l'on fait un choix, si l'on choisit et qu'on a la liberté (indéniable puisque c'est notre esprit qui agit, et que rien ne peut l'empêcher actuellement d'agir à sa guise) de choisir d'enterrer ou pas le passé, c'est que cette question n'est pas vitale à proprement parler; et si cette nécessité introduite par le "faut-il" n'est ni absolue, ni systématique, ni vitale, il n'y a qu'une chose à conclure : cette nécessité n'est pas nécessaire, parce que l'on a toujours le choix.
       Il faut manger, et boire, et  beaucoup d'autres choses encore, mais il ne faut pas spécialement enterrer le passé, c'est à chacun de savoir. De ce fait, le "faut-il" semblerait plus contestable que l'"enterrer"; nous conserverons toutefois la formulation, tout en se rappelant bien que si obligation théorique il y a, l'individu aura toujours le dernier mot et le pouvoir décisif, et la réponse obtenue à cette question ne pourra toujours tenir lieu que de conseil, et non de vérité totale et de chose accomplie.
       Demandons-nous maintenant ce qu'entend la question par le concept du "passé"; déjà, ce qui est passé est ce qui est réel et qui n'appartient pas au présent; après, il faut bien sûr déterminer ce que l'on entend par "présent", suivant le contexte dans lequel on l'emploie, et les possibilités étant infinies, nous ne nous y attarderons pas plus longuement - au passage, le futur lui non plus n'appartient pas au présent, mais il se différencie du passé par le fait qu'il n'appartient pas non plus au réel, car il n'a pas (ni n'a eu) lieu, et à vrai dire, il est impossible de dire ce qui aura lieu.
       Certains prendront peut-être plaisir à séparer les choses entre passé proche et passé lointain, mais cela n'a aucune forme d'importance dans le cas qui nous intéresse, car on passe d'enterrer le passé en général et une telle distinction est ici inutile : ici, que le passé "enterré" soit proche ou lointain, de toute façon, le résultat sera le même, une part de passé sera oubliée, et c'est tout ce qui nous importe dans la question posée.
       Par contre, c'est l'appréciation du dit passé qui va jouer un rôle fondamental dans la réponse. On parle souvent de passé glorieux ou bien de passé noir, et c'est le souvenir qu'on en retient qui est important. Si le souvenir est lié à une image négative, on va l'oublier, ou tout du mois on va chercher à le faire; pour les véritables traumatismes, l'effacement dans le conscient de ces souvenirs sera la plupart du temps automatique... mais il n'en demeure pas mois que l'inconscient constitue une mémoire totale et infaillible... Pour les souvenirs liés à une image positive, dès lors que l'on va chercher à les oublier, c'est que ces bons souvenirs sont terminés, et souvent tragiquement, sans quoi on ne se donnerait pas tant de mal pour faire disparaître de notre mémoire consciente des choses agréables et rassurantes.
       On en arrive donc à ceci : on ne va pas chercher à oublier le passé proprement dit, mais plutôt des souvenirs, dont la nature n'a finalement que peu d'intérêt ici, et qui dépend totalement du contexte.

Fleuron

       Nous avons vu qu'enterrer le passé, c'était faire abstraction de ses souvenirs, oublier le contenu de notre mémoire. Or voilà, faire abstraction de notre passé, c'est faire abstraction de ce que nous sommes, ce qui n'est ni possible, ni viable si on y parvenait.
       Il faut donc bien évidemment limiter notre oubli à une période, on ne fera donc abstraction que d'une partie de ce que nous sommes, ce qui semble déjà plus réaliste.
       D'un autre côté, aucune période n'est vierge, et chacune contient aussi certains éléments; en faire abstraction serait donc faire abstraction d'un certain savoir, de connaissances et d'enseignements tirés durant la dite période; c'est donc si demain, dans un souci d'enterrement du passé, nous irions jusqu'à oublier volontairement Euclide ou Pythagore... A ce rythme, l'humanité en général et l'homme en particulier ne parviendraient jamais à évoluer et à avancer. De même est-il impossible de renier, par exemple, la période de la seconde guerre, car certaines choses y ont été découvertes dont nous ne saurions nous passer aujourd'hui.
       Il faut alors dès lors effectuer une classement, une hiérarchie, relativiser, bref, déterminer ce qui doit être ou non "enterré". Et en fait, rien ne doit être oublié, sans que l'on doive non plus se souvenir de tout; on ne doit retenir que ce qui nous est utile et faire abstraction du reste... et si on venait à avoir besoin de ce passé que l'on s'est donné tant de mal à oublier ? C'est pour cela qu'existe le concept de "mémoire collective", de bibliothèque, d'archive... car si l'on doit se borner à l'utile, la précaution exige que l'on puisse avoir accès au reste. Mais il y a un paradoxe et un problème sur cet aspect et sa résolution : le paradoxe, c'est que si on a besoin d'un souvenir qui a une trace quelque part, mais dont personne ne se souvient, ce "trace de passé" n'a plus aucune utilité, puisque personne j'aura l'idée de l'utiliser. Et le problème, c'est qu'autant une bibliothèque peut servir pour une mémoire collective, mais l'individu seul a tout de même peu de supports pour se souvenir à nouveau de manière efficace, de ses sensations par exemple.
       Lorsque l'on enterre le passé, on enterre donc CERTAINS souvenirs; ce ne peut s'agir d'un réel oubli, d'une part parce que la psychanalyse a bien démontré que cela était humainement impossible, et d'autre part parce qu'en "oubliant" qu'une part des choses, on se souvient forcément du reste de dette période, donc de la chose que l'on tente d'"enterrer". Car il est toujours utile de pouvoir "déterrer la hache de guerre" si le contexte l'exige, sans quoi, on se retrouve parfois "sans armes"...
       Notons de plus qu'un tel acte d'oubli volontaire - impossible donc - est systématiquement lié à une image négative du souvenir : que l'on en oublie des bons ou des mauvais, on a vu que de toutes façons c'était pour refuser un certain aspect tragique (si contestation il y a, on en reparlera un peu plus tard, question d'organisation). Dons en soi, on bute sur un énorme paradoxe : le concept d'enterrement du passé, initialement censé nous apporter à la fois réconfort et soutien, serait donc un concept profondément négatif, car lié à une image mauvaise que paradoxalement il nous renvoie, car rien ne peut être oublié.
       Finalement, sans se soucier de la mémoire (qui est irrémédiable), enterrer le passé, c'est faire abstraction de certains souvenirs qu'il vaut mieux pour nous d'oublier. On a vu que l'on ne pouvait oublier, mais que l'abstraction était possible; or qu'est-ce que l'abstraction, sinon le fait de faire fi ? On serait dès lors tenté de dire qu'il ne faut pas enterrer le passé, mais vivre le présent - sans se soucier le moins du monde de ce qui a été - ... en bref, on rejoint donc la pensée stoïcienne ...

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Fleuron

       Ce que l'on entend le plus communément en parlant "d'enterrer le passé", c'est le fait de "passer à autre chose", pour un bien personnel en général. Pour le "commun des mortels", en voulant oublier un problème, on ne fait en fait que le ressasser sans pour autant l'exorciser : on ne fait qu'inscrire encore plus le problème, ce qui constitue au bout du compte un paradoxe, et qui finalement n'arrange rien aux choses...
       Alors voilà, il y a bien la pensée d'Épicure, qui estime que rien d'autre ne doit intéresser les vivants que ce qui est présent. De fait, aucune question se rapportant au passé (et au futur) ne saurait avoir un intérêt, car ce qui est fait est fait, un point c'est tout, et cela n'a maintenant plus grande importance : il est inutile de se torturer avec un passé, toujours plus glorieux que le présent (théorie psychanalytique de l'illusion rétroactive du passé). A la question du "faut-il enterrer le passé ?", on devrait donc dire qu'il faut d'abord vivre le présent,  et que finalement elle n'a pas lieu de se poser; ce qui en soi est parfaitement logique, d'autant plus que nous avons vu que le fait "d'enterrer le passé" entraînait une résurgence d'autant plus violente que le souvenir est sombre. Mieux vaudrait donc cesser de se tourmenter avec ces questions...
       Or voilà, ce qui fait l'originalité, la liberté et surtout l'esclavage de l'homme, ce sont bel et bien ses sentiments, ses sensations... Originalité, parce que l'homme est a priori le seul à avoir des sentiments; liberté, parce que ces aspects originaux lui offrent une perspective beaucoup plus riche sur le monde; esclavage, d'une part parce que la dite perspective est, au bout du compte, très limitée, et d'autre part que l'homme est à la fois incapable de se défaire, et de ses sensations, et de ses sentiments. C'est sur ce point que l'épicurisme peut être contestable, car malgré nous, nous éprouvons des sentiments, et malgré tout le sang froid du monde, même si on parvient à dissimuler aux autres ses sentiments, de toutes façons nous les ressentons, malgré nous... De fait, on aura beau dire et démontrer qu'il est inutile de se tourmenter avec de telles questions, nous continuerons malgré tout, car telle est notre nature (voir à ce sujet la nouvelle de Flaubert intitulée Rêve d'enfer).
       De ceci, on va tirer une conclusion essentielle : non seulement il est inutile de dire qu'il est inutile de se poser de telles questions, mais encore si l'on arrivait à la conclusion qu'il "faut enterrer le passé", cela ne nous empêcherait pas le moins du monde de le faire; et pas seulement parce que nous avons le choix de le faire, comme il a été dit précédemment, mais parce que cela est dans notre nature d'homme, et qu'aucun ne peut prétendre à l'insensibilité morale totale. L'ataraxie était une bonne idée, mais l'homme n'en est pas capable...
       Soutenons maintenant qu'il "ne faut pas enterrer le passé", à travers le devoir de mémoire, qui sera notre argument. Il ne faut pas enterrer le passé, car ceci est un acte de négation et de reniement à la fois à l'égard d'autrui, et à la fois à l'égard de soi-même. Le respect de l'autre en général nous incombe de perdurer sa mémoire de notre mieux, pour lui conserver sa dignité d'homme, ses actes, sa vie ... Quant à l'égard de soi-même, rappelons là encore que le fait "d'enterrer le passé" est associé à un échec; en refusant cet échec, c'est-à-dire en "enterrant le passé", on se l'inscrit d'autant plus sur la conscience, ce qui tend à détruire la la confiance que nous avons en nous; de plus, refuser cela, ce n'est pas assumer l'échec, cela tend à émousser notre sens des responsabilités. On se doit donc de se souvenir, pour ces deux raisons, mais aussi parce que du passé, on tire une certaine compréhension du monde présent. De ce point de vue, il ne faut pas enterrer le passé, ou du moins semble-t-il plus judicieux de ne pas le faire.
       Toutefois, nous avons vu en début que les arguments type "devoir de mémoire" ne se limitaient qu'à l'hypocrisie (avouée ou non) des vivants face au passé et aux morts. Le respect d'autrui est encore une utopie, même aujourd'hui : il n'y a qu'à ouvrir un journal ou à écouter une discussion de comptoir pour s'en rendre aisément compte. De plus, qui est en mesure d'affirmer faire tout ce qui est bien pour lui ?... Chacun ses culpabilités...
       On nous parle du devoir de mémoire, pour ne plus refaire les mêmes erreurs, pour savoir comment réagir à l'avenir; mais à vrai dire, il en faut peu pour montrer à quel point ces arguments sont faibles et hypocrites : tout d'abord, on ne tire aucune leçon du passé, en ce sens où ce n'est pas parce qu'après avoir trompé votre femme vous récoltez une séparation, que vous n'irez du coup pas tromper votre nouvelle femme (ou si c'est le cas, ce n'est pas lié aux leçons du passé, mais à un sens des responsabilités plus fin). On nous parle de savoir comment réagir en cas de cas semblable, car, comme on dit couramment, l'histoire se "répète"... Passons sur cette grosse et vilaine hypocrisie, mais un historien a aussi dit non pas que l'histoire se répète, mais qu'elle "bégaie"... En fait, l'histoire n'est jamais la même, parce que l'évolution, la vie en soi, font qu'une situation donnée et précise ne pourra jamais avoir lieu à nouveau, ne serait-ce que parce que sa "temporalisation"  sera différente.
       Dès lors, l'argument du devoir de mémoire ne tient pas vraiment la route. Faisons alors un petit bilan.
       Bien qu'il soit impossible à l'homme d'oublier totalement, il peut tout du moins tenter de faire abstraction de certains souvenirs que lui inspirent des sentiments tristes. Il est impossible à l'homme de faire abstraction de ses sentiments, il ne peut donc se détacher du souvenir, mais ce n'est pas la bonne conscience du politiquement correct qui saurait l'obliger à se souvenir; on en arrive donc à ceci, l'homme doit donc écouter lui-même ses sentiments pour savoir s'il lui est favorable ou non de faire l'impasse sur tel ou tel événement.

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Fleuron

       Pour en finir, disons qu'il est inutile de demander d'enterrer ou pas le passé; ce qui est utile, c'est que chacun cherche à savoir si une situation dans son existence doit être mise de côté. En définitive, il vaut mieux, comme le dit l'épicurisme, vivre le présent, c'est-à-dire continuer à vivre malgré tout, sans pour autant renier le passé; la question du "faut-il enterrer le passé" perd ici son sens et n'a pas de réponse directe, puisque de toute façon, c'est l'individu et la mémoire collective qui feront leur chois sur ce qui doit être ou non enterré.............

(Tristan L.)