Sommaire

 

Titre

       Dans une acception fort répandue, la notion de -passé regroupe les actes, les événements, les phénomènes qui ont eu lieu dans un moment qui n’est plus présent et, comme telle, correspond à tout un ensemble de faits sur lesquels l'humanité ne peut plus revenir et qu'elle ne saurait, d'aucune manière, changer dans leur profonde réalité.
       Mais une grande partie de ce passé, et c'est bien là toute l’ambiguïté du sens commun, continue d'être agissante dans le présent grâce à la pérennité de ses œuvres et évoquée par les hommes grâce au véhicule de leur mémoire.
       Compte tenu de ces constatations, l'on pourrait vraiment se demander si l’on doit systématiquement faire table rase du passé, à supposer qu’il y ait de ce concept une définition convenable et une existence véritable.

Fleuron

      D’abord, il semble logiquement évident que nous ne connaissons pas directement le passé. Pourquoi ? parce que le passé est passé. Ainsi ne peut-il nous parvenir que par la mémoire favorisée par une diversité accrue de ses supports. La nature du passé, pourrait-on dire, serait d'être mort justement. Il appartient donc aux souvenirs de lui réinsuffler vie. A quoi bon, se demandera-t-on alors, faire revivre ce qui est passé ? Pour quelles raisons, s’emportera-t-on, les hommes du temps présent gaspilleraient-ils leur énergie et leur vie à considérer ce qui a déjà été fait ? Peut-être pour voir ce qu'il reste à faire. Sûrement parce qu'il est évident qu'à tous les niveaux, de l'individu à l’humanité en passant par les collectivités, le passé, avec l’aide des supports de la mémoire, constitue une expérience ineffable. Or, l'expérience acquise reste propre, malgré tout, à apporter partout la maturité, la conscience, la sagesse. Et, dans un monde chaotique, les hommes expérimentés, c'est-à-dire qui ont tiré les leçons du ou des passés, paraissent à même d’introduire la réflexion, la bienséance et la concorde. Au reste, nous voudrions ajouter que, pour des philosophes qui, étymologiquement, sont censés être définis comme des « amis de la sagesse », le fait de se rapprocher d'elle, par l'expérience ou l’examen du passé, ne saurait être méprisable. Le Pape Jean XXIII a un jour déclaré : « L'Histoire est la meilleure école de vie. » Voilà une des raisons pour laquelle il ne faudrait pas toujours enterrer le passé.
       D'autre part, force est de reconnaître que tout ce qui forme l'univers tel qu’il se trouve aujourd’hui reste, en quelque sorte, un résultat du passé. -Effectivement, tout ce qui est maintenant, hommes, animaux, plantes, vient du passé et n'eût vraisemblablement pas été sans ce qui eut lieu dans des instants jadis présents qui sont aujourd'hui passés. Il serait, par conséquent, dangereux, ici, de répudier le passé car notre environnement et nous-mêmes en provenons et, donc, aspirer à sa disparition reviendrait à vouloir la nôtre propre : nier le passé, c'est se nier soi-même.
       Ensuite, comme ce que nous sommes se voit en grande parte déterminé par la suite d'événements précédant notre avènement, rien ne semble moins faux que de prétendre que notre passé, familial, national, etc., constitue une part non négligeable de notre identité. Dans ce cas précis, enterrer le passé reviendrait presque à perpétrer quelque abject parricide puisque, de la sorte, nous oublierions d'où nous sommes issus. Un homme, en effet, Généralement, se définit comme un individu, certes, mais encore par rapport à la famille, au peuple auxquels il appartient et dont il doit être le digne héritier culturel et historique. Etres humains donc animaux sociaux, notre action se déroule, naturellement, dans le cadre de collectivités diverses qui gardent un passé propre qui devient nôtre. Ainsi tout Français est-il, par exemple, le continuateur de Saint-Louis, Sainte Jeanne d'Arc, Louis XIV, Charles de Gaulle et d'une multitude d'autres grands noms, dont il serait vil d'effacer la marque.
       D'après Saint Augustin, le mode d'existence du passé consiste à n'être plus. Pourtant, parfois, il semble être encore. Mais, s’il est encore par des vestiges, du fait que ceux-ci existent dans le présent et qu'en vérité, par delà l'abstraite notion de passé, ce sont eux qui sont l'objet de notre visée, le prétendu « passé » en question ne correspond réellement qu'à une partie du présent, tant il est vrai que le passé ne s’identifie pas à ses monuments. De même, l'acte de se souvenir, fruit de nos consciences, reste juste une reconstitution spirituelle a posteriori du passé. C'est pourquoi tout homme s'avère incapable, dans les faits, d'enterrer le passé qui, par nature, s'évanouit de lui-même. L’être humain ne peut s’attaquer qu’aux représentations du passé. Pour enterrer le passé, il doit donc enterrer le souvenir. N'hésitons pas à le dire, tenter de détruire systématiquement tout souvenir relève de l'attentat, attentat d'autant plus grave qu'il vise l'âme. Car l'évêque d'Hippone voit trois choses dans l’esprit : « un souvenir présent des choses passées, une attention présente des choses présentes, et une attente présente des choses futures. » Dans cette optique chercher à viser le passe en annihilant le souvenir, c’est annihiler, de façon inacceptable, l'une des « parties » d'un être !
       Enfin, dans La conscience et la vie, Henri Bergson parle de l’esprit en tant que conscience et en vient à déclarer « conscience signifie d'abord mémoire. » En effet, l'on serait en droit de s'interroger sur l'état d'une conscience dépourvue de la mémoire. Une conscience, sans capacité de se souvenir, sans reste du passé, n'a plus rien d’une conscience : c'est ainsi que se définit justement l'inconscience. Il est donc du propre de la conscience de garder souvenance vu que « toute conscience est mémoire - conservation et accumulation du passé dans le présent. » Dans ce contexte, enterrer le passé, enterrer la mémoire revient à enterrer la conscience et, par là-même, à accélérer l'inauguration de quelque règne universel de l'inconscience, par quoi passe toute entreprise totalitaire. A ce sujet, qu'on veuille bien nous laisser ouvrir une parenthèse. Il est flagrant de constater que l'établissement d'un totalitarisme s'appuie, bien souvent, sur une perte de conscience partagée. Qu'est-ce à dire ? Un peuple, c'est du matériel, certes, mais c’est aussi du spirituel. Une fois que l'on s'est débarrassé de l'esprit, le peuple n’est plus car seule subsiste la masse ; et la liberté est alors près de disparaître sous une pression frénétique. Cela étant, quoique la conscience soit mémoire, elle reste tout de même un trait d’union entre le passé et l’avenir. Son rôle est donc de poursuivre l’œuvre engagée par le passé, qu'il serait absurde d'essayer de détruire systématiquement puisque chaque destruction engendrerait la nécessité de toujours recommencer ce qui avait déjà été accompli auparavant.

Fleuron

       Cependant, ne négligeons pas le fait impérieux que le seul cadre dans lequel est possible l’action de l’homme reste, il faut le dire sans ambages, la scène du présent. Il est une certaine opposition entre le présent dans lequel se meuvent les hommes et se réalise l’œuvre de la vie et le passé dont on espérerait, logiquement, qu'il demeurât intangible, fixé in aeternum, figé dans la mesure où il est passé. Cette opposition apparaît assez bien illustrée par William Shakespeare dans Macbeth où la vie se voit d'abord définie sous son aspect présent- : « (... ) a poor player, / That struts and frets his hour upon the stage, / And then is heard no more. », c'est-à-dire, « un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n'entend plus. », puis, aussitôt, quand la mort a fait son œuvre, sous son aspect passé, celui du souvenir : « It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing », c'est-à-dire, « une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien. » Que l’on nous pardonne cette lourde digression mais ce que nous voulons dire par là, c'est que, quand, dans le présent, la place occupée par le passé s'agrandit de façon par trop délétère, à telle enseigne qu'il finit par s'attacher aux pas de l'homme, comme les Furies à ceux d’Oreste, il est légitime de vouloir l ‘enterrer, afin de préparer l'avenir allégés des impedimenta qui nous amènent à nous retourner sur notre chemin passé, au risque de nous transformer en statues de sel.
       Attachons-nous maintenant à l'étude de quelques cas significatifs. D'abord, quand est en cause l’intérêt supérieur, voire la survie d’une institution ou bien encore d'une nation..., parce qu'on l'accable à cause d'erreurs d'hier, il devient sûrement nécessaire de tourner la page. C'est ce que s'est employé à faire, à la Libération, le Général de Gaulle, qui, mettant à profit sa haute stature de rebelle, lui qui s’était résolu à assumer, tout seul, la pérennité de la France dans les combats, est parvenu, tout en faisant châtier les principaux collaborateurs, à rendre à la France la conscience d’être un grand peuple parmi les vainqueurs, rappelant par là, aux habitués de la provocation, que la collaboration n'avait pas été la faute d'une nation tout entière mais le fait d'une minorité d'individus. Un autre mouvement, celui de la réconciliation franco-allemande, engagé par le Général de Gaulle et le Chancelier Konrad Adenauer, tous deux ennemis implacables du nazisme, prouve qu'il faut savoir faire table rase du passé pour édifier un futur nouveau ou, tout au moins, différent.
      Au niveau de l'individu, ensuite, il pourrait,, là aussi, paraître parfois pertinent d’enterrer le passé. Si l’on en croit L’existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre : « L'homme est d'abord un projet qui se vit subjectivement. » Cela veut dire que, n'étant aucunement déterminé par sa situation, l'être humain a à inventer sa propre vie, à être son propre créateur, considérant que l’existence précède l’essence. Pour ce faire, l’homme doit nécessairement éviter de s’empêtrer dans le passé et se projeter, se jeter vers l'avenir. Oh ! sans doute, Sartre ne nie pas que l'homme soit un être doué de conscience, mais d'une conscience s'identifiant moins à la mémoire : il dit de l’homme qu'il est « ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. » Par voie de conséquence, il sied que l'être humain sache détourner son regard du passé s'il veut que son projet, c’est-à-dire lui même, trouve quelque accomplissement. Notons, au passage, que cette pensée, ainsi résumée, n'est pas sans ressemblance avec ce que pourraient défendre des libéraux : importance de l'initiative privée, volonté de « se faire soi-même », capacité à endurer la concurrence, responsabilité individuelle...
       Quant à Saint Augustin, dont nous avons déjà parlé, il n'écarte pas non plus la possibilité d’oublier une part du passé. Comment cela est-il possible ? C'est que l'auteur des Confessions - des premières Confessions - a réussi à concilier la conception romaine de l’Histoire, qui est cyclique, et une conception chrétienne, plutôt linéaire. Saint Augustin considère, en effet, qu'il faut distinguer dans le passé les événements profanes, appartenant au siècle, qui reviennent quasiment semblables de façon cyclique, des grands événements religieux, comme la vie du Christ, qui demeurent uniques et ne peuvent être répétés. A partir de là, l’évêque d'Hippone n'hésite pas à nous a ne prêter aucune attention aux faits du siècle pour mieux tourner notre regard vers ceux qui relèvent du divin. Après réflexion, l'on s'aperçoit que la conception augustinienne de l'Histoire s'avérerait plus romaine qu'il n'y paraît de prime abord, puisque les Romains, eux-mêmes, considéraient que certains événements, comme la fondation d’entités politiques, ne pouvaient être répétés, du fait que c'était de là que provenait l'autorité dont le sénat perpétuait la tradition. C'est ce que n'avaient pas compris les Grecs.
      Également, il peut être nécessaire de se débarrasser du passé quand il empêche l’œuvre de la vie, quand il réprime l’élan vital, moteur de l’évolution créatrice qui permet l'essor de la liberté, l'apparition de la nouveauté. Les fers du passé ne doivent pas entraver la marche de cette espèce de grande révolution perpétuelle qu'opère l'esprit au cœur de ce monde. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit : « Laissez les morts enterrer les morts. » ? Pour œuvrer, les consciences doivent trouver la liberté en s'extrayant des embarras, quelquefois en enterrant l'emprise d'un passé abusivement impératif, « car la lettre tue, mais l'esprit donne la vie. »
       Ainsi donc, il ressort de ces données qu'il serait spécieux de prétendre construire l'avenir avec des morceaux du passé. N'en déplaise à ceux qui attendent une restauration mérovingienne ou rêvent une révolution prolétarienne, à ceux qui cherchent à plaquer des éléments tout faits, tirés du passé, sue le présent, c’est-à-dire, en somme, sur du vivant, c’est à nous qu'il appartient de l'inventer, à mesure qu'il se -présente à nous en tant que présent, avant qu’il ne devienne lui-même passé.

Fleuron

      Seulement, si le nouveau que nous inventons de notre vivant dans le présent se voit destiné à finir parmi tant de souvenirs du passé, à quoi agir peut-il servir ? Le fait que nous prenions soin d'édifier quelque chose de neuf implique justement que sa trace ne disparaisse pas avec le passé donc que l'on n'enterre pas systématiquement le passé. Disons que le passé, loin de régenter la vie des hommes du temps présent, doit nous donner des repères et être un réservoir d'exemples. C'est là qu’est l'idée crue nous poursuivons ; en vérité, il est absurde d'opposer présent et passé car, suivant Leibniz, « L’univers est continuité ». Caricaturer la situation en identifiant ceux qui se réfèrent au passé à d' « indécrottables réactionnaires », relèverait d'une sottise dérisoire, compte tenu du fait qu'en réalité le passé nous pousse vers l'avenir. Ainsi, Ernest Renan, dans sa conférence intitulée Qu’est-ce qu’une nation ?, après avoir posé qu'une nation procédait d'un principe spirituel, énonce-t-il les faits suivants : « Avoir de gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent , avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. » Telle peut être la justification politique de la nécessité de garder mémoire du passé.
      Le passé, avons-nous dit, pousse vers l'avenir, Hannah Arendt, au reste, ne défend pas autre chose. Pour elle, l'homme vivant se tient sur une brèche. Il s’y tient, pris d'un côté, un passé qui, à l’échelle de sa finitude, se montre infini et, de l'autre, un avenir dont on ne peut rien soupçonner et qui, lui aussi, à l’échelle de la finitude humaine, reste infini. La vie de l’homme présent consiste donc en l'affirmation de cette brèche. Car l’homme a à résister pour que ni le passé, ni le futur ne l'étouffent ; c'est pourquoi, fondamentalement, maintenant que la tradition a disparu, l'homme doit s’attacher à penser. On retrouve bien, ici, l’idée bergsonienne selon laquelle la conscience humaine est «un pont jeté entre le passé et l'avenir, » Remarquons que Hannah Arendt ne conçoit ni le passé, ni le futur comme des fardeaux dont il faudrait se décharger mais comme des forces qui s’entrechoquent, là où la pensée de l’homme, brisant le flux d’un temps indifférent, insinue une brèche par la résistance qu'elle oppose aux deux forces. C'est qu'il faut prendre en compte l'idée de Kafka suivant laquelle l'avenir renvoie vers le passé et, réciproquement, le passé pousse vers l'avenir. De ce point de vue, il ne s’agit certes pas, pour l’être humain, d’essayer d’enterrer le passé, mais de s'efforcer de maîtriser sa vie présente et l'articulation entre le passé et le futur que son déroulement implique.
       Dans une parabole, Franz Kafka décrit bien la condition humaine, la situation de l’homme et ses rapports avec le passé : « Er hat zwei Gegner : Der erste bedrängt ihn von hinten, vom Ursprung her. Der Zweite verwehrt ihm den Weg nach vorn. Er kämpft mit beiden », c'est-à-dire : « Il a deux antagonistes : le premier le pousse de derrière, depuis l’origine. le second barre la route devant lui. Il se bat avec les deux. » De là, tire-t-on la conclusion que, nécessairement, le passé, dont le flux s'oppose à celui de l'avenir, ne peut que diriger l'homme vers ce dernier, étant acquis que la contemplation du passé et de l'éclat de sa grande force de disparition nous incite à agir, à créer voire procréer pour déjouer ses lois.
       Notre rôle, en définitive, n'est pas d'essayer d'enterrer le passé comme de vulgaires révisionnistes, mais de poursuivre l’histoire des hommes et le progrès de notre propre manière et de continuer à- perpétuer, si l'on considère qu'il en existe encore, des traditions pluriséculaires. Si l'on pense que le concept de tradition a disparu, l'on en vient à faire le constat de René Char : « Notre héritage n'est précédé d'aucun testament ». Cette phrase, tout en soulignant l'existence d'un « héritage », n'exige point qu'on l'enterre mais insisterait sur le rôle de l »homme qui est libre et qui, partant de cet héritage, a le devoir, quoi qu'en puisse dire Cioran, de lui trouver un « testament », un sens profond que lui conférait jusque là la tradition. Alexis de Tocqueville, dans une tonalité bien plus pessimiste, après avoir examiné le passé, conclut : « Le passé n'éclairant plus l’avenir, l'esprit marche dans les ténèbres. »
      Au surplus, force est de prendre conscience du fait qu'il demeure impossible à l’être humain d'enterrer toujours et délibérément le passé. Le rôle de la volonté dans la sélection par le cerveau d'informations n'a rien d'absolu ; il s’avère, au contraire, relativement restreint. De toute façon, l’existence de la conscience implique l'existence de souvenirs, en « doses » variables suivant les individus. Le souvenir reste, quoi qu’il arrive, présent, plus ou moins inconsciemment, à notre esprit. Et ce n'est pas par décret de notre volonté que la mémoire, par quoi subsiste le passé, peut être enterrée. A ce sujet, cette parole de William Faulkner est éloquente : « Le passé n'est jamais mort, il n'est même pas passé. » Même, si l'on croit être parvenu à détruire la trace du passé, cette « réussite » ne sera jamais que provisoire car, tôt ou tard, le passé, en tout ou partie, finira par resurgir. Les théories énoncées par Karl Marx illustrent bien cette force du passé ou la force de la tradition dont Hannah Arendt dit qu’elle « n’a jamais dépendu de la conscience qu'il (l’homme occidental) en avait. « En effet, partant de Hegel, Kart Marx prétend constituer une doctrine politique révolutionnaire en rupture totale et décidée avec la tradition de pensée qui avait été lancée, jadis, par les Grecs ; il se voudrait ainsi le fossoyeur du passé. Or, il est cocasse de constater par moments, dans la description de la vision marxiste, des traces de la tradition rejaillissent, plongeant ainsi Marx dans la contradiction. Chacun connaît les paradoxes de Marx. Celui-ci proclame, par exemple, que le travail est la plus humaine et la plus productive des activités de l’homme ; l’on serait alors en droit de se demander ce qu'il adviendra quand, après la « révolution » prétendument « prolétarienne », on aura aboli le travail ! Il avance que la violence est la sage-femme de l'histoire , quelles grandes actions les hommes seront-ils à même d'accomplir dès lors que la violence ne sera plus possible, après la disparition de l'État ? Et quelle pensée laissera-t-on à l'homme quand, dans la société future, la philosophie sera supprimée ? On le voit bien : Marx, « le révolutionnaire », a beau insister sur le fait que sa doctrine se veut délibérément en rupture avec le passé, il n'en reste pas moins vrai que, dans son œuvre, peut-être inconsciemment, il finit par retrouver les habitudes de la pensée traditionnelle. C'est que l'on ne peut jamais rien faire de vraiment neuf en insultant le passé.
       Doit-on considérer qu'il ne faut pas enterrer le passé ? La mise en chantier d'une exégèse particulière mais non moins stricte que la commune peut nous permettre d’être moins catégorique. Enterrer ne veut pas dire forcément inhumer, au sens funèbre. il pourrait s'agir d'une métaphore botanique. Ainsi met-on en terre le passé pour qu'en naisse une plante : la poursuite de l’oeuvre des hommes à travers le temps. Cette expression, « enterrer le passé », contrairement à ce que l'on pourrait croire de prime abord, ne constitue pas une dénonciation violente et véhémente de l'histoire et du passé, mais porte, en elle-même, une réponse à la fois riche et pondérée. Certes, il est nécessaire, parfois, d'enterrer le passé pour favoriser le développement du neuf ; toutefois, il apparaît bien que ce neuf (la plante) n’eût pu s'affirmer sans la conjugaison de la survivance du passé dans la persistance de la mémoire (la graine) et la mise à distance qu'opère l'être humain pour créer (l'action de mettre en terre).

Fleuron

       Finalement, il est certain que ce qu'il est convenu d'appeler le passé, qui n'est dans notre esprit qu’« un souvenir présent des choses passées », ne doit pas être oublié, dans la mesure où il recèle une expérience inégalable et où, dès lors, il participe à notre identité présente.
       Néanmoins, il est vrai que l'on peut, parfois, ponctuellement, sagement, se débarrasser du passé quand il étouffe ab ovo, dans le présent, l’élan de la vie.
       Cela étant, la question de savoir si l'homme doit enterrer le passé s'avère très vite un faux problème, attendu que la sélection des souvenirs ne dépend nullement de la volonté d'un seul individu, étant la résultante d'évolutions inconscientes de l'action de l’esprit, de la conscience d'agir ensemble et de l'étonnant renouveau qui tente toujours de s'imposer dans notre monde.
      De surcroît, il paraît absurde d’opposer le passé au présent comme s’il se fût agi d'états fixes et rationnels. Car le temps est tout mouvement, il est continuité du passé dans un présent en charge de l’avenir.

(Olivier C.)