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Quel est le rôle de nos sens dans notre accès à la connaissance ? Face aux théories de l'innéisme de Descartes et l'empirisme de Locke, Kant conçoit la
connaissance comme l'objet d'une élaboration par l'intelligence à partir des matériaux sensibles.
Extrait de Lettre d'un fou de Guy de Maupassant, ce texte traite des limites de la perception et fait rentrer en confrontation cette dernière notion
avec celle de connaissance. Si ce texte nous éclaire quant à la vérité que nous pouvons espérer par le biais de nos sens, sa motivation profonde semble
être la recherche du coupable de la misère humaine ou, à moindre échelle, la cause fondamentale de l'erreur d'un homme. N'oublions pas le titre qui semble un
excellent élément quant à la motivation de ce texte.
Cet extrait est constitué de sept paragraphes dont chacun est l'approfondissement argumentatif du précédent, hormis le premier qui constitue
une synthèse de toute l'argumentation que Maupassant érige dans le but de rendre toute son importance à la fragilité psychique humaine n'ayant de
contact avec l'être extérieur que par le biais de nos sens, dont il démontre scientifiquement et impeccablement l'inexactitude et l'insuffisance tant
qualitative que qualitative.
Ainsi le premier paragraphe exprime clairement l'aspect "accessoire" de certains de nos sens, mais en taisant deux de nos organes, il exprime
également implicitement la nécessité de leur rôle. Présentant ainsi la possibilité de l'humanité de vivre "aucune notion de bruit, de la saveur
et de l'odeur", nous comprenons l'idée sous-jacente et fondamentale de la nécessité absolue d'un minimum d'organes (l'idée que ceux-ci soient des
organes sensitifs est implicite) pour l'existence de l'humanité.
Le deuxième paragraphe est, comme nous l'avons dit plus haut, une déduction du premier paragraphe ("donc"). A partir de cette mise en évidence de
l'aspect "superflu" de certains de nos organes, Maupassant émet l'hypothèse d'une variation quantitative de ceux-c-, sans, toutefois, suggérer
la possibilité de leur disparition. Se basant sur l'empirisme, ce paragraphe est le plus important de par sa taille, mais également par son contenu. Bruit,
saveur, odeur sont des expériences "brutes" nous permettant un premier seuil de connaissance. Maupassant définit ici clairement les sensations
comme matériaux, cheminements nécessaires à la découverte, à la connaissance ("...nous ignorerions... nous découvririons..."). Il
faut "constater" avant de connaître . L'expérience est nécessaire. Très simplement, les limites et la relativité de nos moyens de perception
quantitativement restreints est mise en évidence (" ...que nous ne soupçonnerons jamais faute de moyens de les constater"). A travers cette
phrase, Maupassant parle d'"infinité" et d'une certaine fatalité (future : soupçonnerons -impossibilité d'y échapper, "jamais") face
à notre désarmement. Dans cette infinité, l'homme a dû créer un point de départ que ses moyens de perception ont créé pour lui, ajustant et réglant
à leur manière sa perception de la réalité extérieure.
De ce paragraphe est déduite la troisième phrase de cet extrait ("donc"). Le fou nous parle désormais du second niveau de
connaissance nécessitant, certes, la réceptivité de nos sens, mais également l'activité de notre jugement sur le matériau fourni par notre perception. Mais
ayant démontré l'insuffisance quantitative de nos sens (et finalement l'insuffisance de leur efficacité quant à l'appréhension du monde extérieur
qu'ils nous offrent) ainsi que l'arbitraire point de départ de toute connaissance qu'ils imposent à l'homme, le fou déclare qu'il y a erreur dans
l'activité même de notre réflexion quantitativement insuffisants , car le matériau utilisé est issu d'organes efficacement incertains. Dans l'absolu,
c'est-à-dire, en sortant du cadre strictement humain, toute notre connaissance est fondamentalement fausse, car basée sur des matériaux inévitablement
viciés. Nous sommes donc "entourés d'inconnu inexploré" et finalement inexplorable de par notre incapacité originelle à "constater".
Déjà, le connu semble infiniment restreint par rapport à l'infini, mais en plus, notre connaissance est erronée et l'inconnu inexplorable nous entoure,
l'échelle humaine n'étant qu'un point dans l'intervalle [-∞, +∞] que l'homme ne peut embrasser.
Vient un troisième affinement déductif de l'observation du 1er § faite par le fou : "Donc tout est incertain et appréciable de manières
différentes." Ce qui est une suite parfaitement logique du paragraphe précédent. Incertains sont nos sens constituant cependant la seule issue de
notre connaissance. L'on devine déjà la notion de vérité dans cette phrase ("... incertains... appréciables... ") par le biais du thème du
jugement ( certains / apprécier). Perdu dans l'infini, l'homme n'a aucun point de repère. Son jugement auprès des choses n'a donc aucune position certaine
par rapport à celles-ci, c'est à dire qu'il ne peut les considérer d'une multitude de manières différentes, ce qui constitue une richesse essentielle,
certes, mais comment atteindre la vérité avec une telle diversité de jugements ?
C'est ce qu'exprime nettement le 4ième § dont l'unique phrase n'étant pas précédée par l'adverbe de coordination "donc",
dénotant une conséquence logique, possède une valeur de vérité générale, vérité d'autant plus imposante qu'elle se présente à travers un rythme
ternaire et une triple répétition de "tout". Cette phrase est constituée donc de trois propositions juxtaposées, chacune composée de trois
mots dont les deux premiers (sujet + verbe) sont rigoureusement identiques ("Tout est"). Le sujet ayant une connotation d'absolu et le verbe
ayant une valeur, à nouveau, de vérité générale (présent de vérité générale), seuls les trois adjectifs différent et apportent une variation à
cette forme figée. Cette phrase, constituant la thèse, prend alors une dimension et une étendue incommensurables de par cette forme figée, et
s'appliquant à toutes choses, mais également de par sa prise de position catégorique ("faux") ainsi que son acceptation et son refus
simultanés de toute éventualité ("... possible ... douteux... "). Paradoxale et globalisatrice, prônant le doute et la possibilité de toute
chose, mais jamais l'existence d'une vérité, cette phrase-adage ne considère comme unique vérité que son propre énoncé.
Face à une telle vérité, une telle certitude de flou total, les deux § qui suivent la thèse expriment en quelque sorte une solution. Utilisant dans le 6ième
paragraphe une citation dite de Pascal pour reformuler sa thèse, Maupassant affiche l'une des pensées l'ayant influencé. Il s'agit de faire preuve d'un
certain égocentrisme et de se fier à sa propre perception, d'opérer une certaine concentration sur soi-même, quand bien même nos sens seraient
fondamentalement erreur. La dernière phrase ne fait que confirmer cette prise de position et impose ("... Formulons... disons..." : impératif) une
"hygiène de vie" qui nécessite une confiance en nos organes.
A la fin de cet extrait subsiste une certaine ambiguïté dont nous allons parler. Nous pouvons observer deux mouvements généraux dans ce texte : le
premier démontrant et accusant l'inexactitude polymorphique de nos sens qui nous mène à admettre la perversion de la raison par ceux-ci et que finalement
: "Tout est faux, tout est possible, tout est douteux." Puis le deuxième mouvement proposant une solution quelque peu déroutante par rapport
à la logique du texte mais nécessaire à l'équilibre psychique de l'homme : croire en la vérité que nous offrent les organes afin d'échapper à
l'angoissant "néant" que voile la thèse émise...
N'oublions pas qu'il s'agit d'une lettre d'un fou. Sous le couvert de la folie, le narrateur mène (peut-être) une démarche philosophique visant à justifier
celle-ci, ou à la démystifier (en admettant que sa folie consiste en la perception d'hallucinations sensorielles). Ayant donc un but philosophique, ce
texte littéraire, car il s'agit d'une nouvelle, s'appuie néanmoins finement et imperturbablement, sur des données scientifiques. Rien ne relève du délire.
Son argumentation est sobre, efficace, et constitue cependant une approche très angoissante de la réalité extérieure, d'autant que cette réflexion
s'applique finalement à tout ce que nous percevons ...
En effet cet extrait est essentiellement destructeur; il s'emploie à démystifier nos sens au point d'énoncer que l'humanité pourrait exister sans
quelques uns de nos organes et que la seule conséquence d'un tel affaiblissement de l'humanité ne serait que d'ignorer un peu pls de choses. Des
choses que nous percevons inévitablement de manière erronée et qui ne font que nous fourvoyer. Le fou fait ainsi appel à notre lucidité quant à nos sens
corrompus et insuffisants. Ayant détruit leur fiabilité, le narrateur démontre que la connaissance, s'appuyant directement ou indirectement sur la
perception, repose sur des bases viciées et n'est donc pas digne d'un éventuel prestige. Notons l'originalité du fou que d'utiliser une démonstration basée
sur la connaissance scientifique afin, entre autre, de la discréditer. L'existence d'une vérité de l'être extérieur, d'une vérité "dans
l'absolu", semble alors difficile à reconnaître.
D'autant que l'homme n'est pas seulement confronté à l'insuffisance et à l'inexactitude de ses sens, mais également à l'infini de ce qui l'entoure.
C'est-à-dire que l'homme a entrepris de "connaître" cette infinité en prenant comme point de départ ce qui est donné à l'homme (matériaux
sensibles), et utilisant fondamentalement l'échelle humaine. Ce qui fait preuve d'un égoïsme et d'un égocentrisme fabuleux. Dans son délire narcissique,
l'homme n'a-t-il jamais pensé que cette terre qui tourne ne serait peut-être qu'une bille qu'un géant aurait poussée du doigt ? Car l'infini qui l'entoure
va bien au-delà de la planète qui le porte... Cette aliénation au "flou" est la marque de la misère de l'homme, d'autant que le monde
qui nous entoure est fondamentalement richesse ("admirables et singulières choses") qu'il n'est pas donné à l'homme de percevoir. La lucidité de
notre condition face à l'étendue et à la richesse du monde que nous n'avons pas les moyens d'épouser fait naître en l'homme un profond sentiment
d'angoisse. Angoisse qui pourrait mener au dérèglement des sens...
Il est donc nécessaire de se refermer face à tant de "vastitude", car seuls nos sens peuvent nous permettre d'appréhender l'être extérieur. Traîtres,
nos sens sont pourtant notre bien le plus précieux et constituent par là même notre fragilité. Mais ce renfermement vital comporte une autre source de malheur : la solitude.
Car quelle est la preuve que l'autre est doté de la même perception que soi ? Nous trompant en jugeant le connu, ne nous tromperions-nous pas inévitablement
quant à notre perception d'autrui ? (quant à ses sentiments, ses paroles, ses intentions...?) Ne sommes-nous donc pas également exclus de comprendre l'autre
et d'être compris ? Enchaînés au doute de tout ce qui nous entoure, nous sommes de surcroît condamnés à la solitude. Pour reprendre le doute
concernant la perception d'autrui, il s'agirait d'être lucide : ne sommes-nous donc pas, par extension, nécessairement voués au doute de tout ce que nous
percevons de notre propre personne ? Mais à trop y penser, la folie pourrait ne pas tarder...
En menant une telle démarche, la folie du narrateur est justifiée car elle est finalement commune à tous ou, du moins, menace chacun d'entre nous, de par
notre perception strictement personnelle et de notre fragilité originelle quant à ceux-ci.
C'est bien cela, une certaine concentration sur soi-même est nécessaire pour résister à la pression. Il faut se munir d'une force que nous ne trouverons
qu'en nous-mêmes. Et dans sa misère, l'homme possède néanmoins une noblesse et une grandeur indéniables, ne serait-ce que par sa capacité à méditer son
statut. Il fait alors preuve d'humilité; et sa soumission face à ses limites le rend noble. De plus, ouïe, saveur, odeur, toucher et vue lui sont donnés,
ce qui lui permet déjà d'appréhender "d'admirables et singulières choses". Mais au-delà de ses dons, il y a donc cette nécessité d'un
certain enfermement dans la perception que ceux-ci lui confèrent ("Vérité dans notre organe, erreur à côté.") Certes, cette
attitude est source d'angoisse et de solitude, mais une certaine élévation du moi ne permettrait-elle pas alors de faire de ce repli sur soi une source de
richesse et de création ? Toutes ces perceptions constituant autant d'originalités qu'il y a d'hommes sont un foyer inépuisable d'inspiration et
de création artistique.
Mais ces deux dernières phrases ("Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà", "Vérité dans notre organe, erreur à côté")
possèdent une ironie sous-jacente face au manichéisme qu'elles imposent. De telles frontières ne sont-elles pas excessives ? N'y a-t-il pas dans ces
phrases d'ordre une certaine connotation paranoïaque ? Un tel enfermement dans sa propre vérité conçue à partir de nos sens comporte le danger immédiat de
tyrannie et de l'intransigeance menée à son extrême. Mais le fou en est probablement conscient : dans sa vision pessimiste du monde, il offre une
solution qu'il sait piégée et vouant l'homme à l'emprisonnement ou à la démence totale (voire les deux à la fois). Profondément fataliste, sa
perception de l'humanité est empreinte de désespoir et l'on éprouve la sensation d'un certain pêché originel qui expliquerait cette condamnation
(divine ?) à laquelle l'homme ne peut échapper...
Si nos sens sont insuffisants, ils sont également incertains, c'est-à-dire qu'ils ne nous font pas percevoir la réalité telle qu'elle est. Nos limites
sont sources d'illusions sensorielles dans notre vie de tous les jours. En fait, nos sens sont fondamentalement déréglés et la restriction quantitative de
ceux-ci font que la réalité nous échappe. Dans la Lettre du voyant, Rimbaud explique comment il tente d'échapper à ces contraintes sensorielles
pour devenir voyant : "Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens." Cela se concrétisait en consommations excessives
d'alcool, opium, etc., et autres hallucinogènes. Au-delà de l'apparente bassesse de de cette débauche se situait un élan viscéral vers la poésie qui
nécessitait, selon lui, une telle quête initiatique ; qui fut source de puissantes souffrances... Ce qui pourrait être pris pour du délire possède,
au travers de cet extrait notamment, une réelle portée philosophique. Le dérèglement d'un système déjà déréglé ne permettrait-il pas le réglage de celui-ci ?
Au delà de cette possibilité dont la probabilité tend toutefois, soyons lucides, vers zéro, il y a un intérêt artistique (et philosophique ?) quant
à cette pratique, car elle permet de dépasser la contrainte quantitative de nos sens et d'accéder à d'autres dimensions de l'univers.
Cette tentative d'acérer les moindres parcelles perceptives de son corps afin de dépasser leur efficacité est totalement réussie chez les personnes
déficitaires d'un 'ou plusieurs) de leurs sens. L'aveugle, par exemple, va avoir la capacité d'affiner de manière parfois stupéfiante ses autres sens.
Celui-ci pourra alors observer le monde odoriférant (par exemple) à travers une myriade de facettes. Chaque sens ainsi intensément développé devient dans
l'instant la proposition d'un univers à lui seul. Le héros du Parfum de Süskind en est une frappante illustration. En fait, il semble logique que plus
un homme est privé de ses sens, plus celui-ci va approfondir, affiner ceux qu'il possède, et plus ce travail sera intense, plus il aura à sa portée des
richesses uniques et inaccessibles à l'homme "normalement constitué". Ainsi l'efficacité de notre perception ne repose-t-elle pas
uniquement sur l'aspect quantitatif des sens qui la composent, mais également sur l'aspect qualitatif de ceux-ci.
Derrière ces lignes se cache probablement un homme angoissé par un monde qui le désespère et le trompe. Dans cette angoisse viscérale, Maupassant émet,
à travers les deux mouvements de cet extrait, deux vérités qui s'opposent et donc s'annulent. C'est l'absurdité la plus totale : fions-nous à nos sens traîtres !
Nous faisons donc erreur dans l'absolu, dans notre connaissance du monde perceptible et dans notre compréhension d'autrui: y a-t-il la moindre
possibilité de connaissance de soi ?
Enfin, Maupassant accuse l'insuffisance quantitative de nos sens ; mais le monde qui l'entoure étant infini, comment, sinon par le biais d'une infinité de
sens, l'homme pourrait-il jamais embrasser cette réalité ? Or cette proposition d'infinité des sens constitue probablement une solution vide.
"Être infiniment sensation", est-ce concevable ?
(Caroline J.)
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