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L'homme semble
s'être toujours attaché à vouloir conjurer ou annuler les effets d'un temps dont l'irréversibilité même suscite l'angoisse d'une fin prochaine.
Qu'il soit appréhendé comme une période qui s'écoule entre deux évènements ou comme un changement continuel, le temps reste insaisissable alors que nous y
sommes plongés sans pouvoir nous en abstraire. La linéarité du temps laisse un passé irrémédiable et un avenir angoissant car notre existence est
orienté selon une dynamique temporelle. L'homme se distingue justement de l'animal dans la mesure où il sort des limites de l'instant puisque comme le
fait remarquer St Augustin, la conscience du temps n'est possible que si elle transcende l'instant. Cette prise de conscience d'un passé qui renvoie à
l'impuissance et d'une attente de l'avenir, constitue une forme d'appropriation subjective du temps par l'homme. L'interrogation pertinente n'est pas de se
demander si le temps existe ou non mais de savoir si la croyance en son existence est légitime et s'il peut être jugé comme une perte pour l'homme ?
Le passé est ce qui
n'est plus, donc n'est pas ; le futur est ce qui n'est pas encore, donc n'est pas. En un sens, seul le présent existe. Mais on peut également soutenir
qu'il n'y a que le présent qui n'existe pas. La moindre réflexion nous fait voir que le présent se décompose en deux moments qui ont précisément pour
caractère de ne pas être présents. Le premier est fait de ce qui vient tout juste de se passer et le second de ce qui va tout de suite venir. Entre
l'immédiatement passé et l'immédiatement futur, il semble que le présent ne puisse être, ce qui apparaît logique puisqu'il est cet unique lieu d'être qui
n'a jamais lieu. Tout est alors passé et futur, récence et imminence, et du présent pris entre les deux, il ne reste rien de réel. Mais alors, si le
présent n'est rien de consistant, hier comme ex-présent et demain comme futur-présent, sont à leur tour ex- et futur inconsistances. Par conséquent,
la garantie d'un aujourd'hui qui devient demain et d'un hier qui devient aujourd'hui n'est plus possible. Le temps est paradoxe qui possède un élément
commun à toutes les réflexions, c'est que nous retrouvons toujours un présent irremplaçable. Même s'il est irréel, seul le présent peut décider de cette
irréalité et ce pouvoir seul lui rend toute réalité car c'est le passage du présent qui est la formalité de toute réalité. Le passé par son caractère
non modifiable est observable et le futur par son caractère inobservable est modifiable. De leurs conceptions opposées reste une dépendance commune au
présent. Le passé est non modifiable parce qu'agir suppose faire émerger ce qui n'est pas encore là et le futur est inobservable car nous ne pouvons
observer que ce qui est là. Aucune action ne peut, mais toute observation peut, rendre passé le présent et aucune observation ne peut, mais toute action peut,
rendre présent le futur. Seules les conséquences subsistantes de ce qui a eu lieu sont observables donc seul le passé au présent est observable. Et seules
les causes présentes de ce qui aura lieu sont modifiables, donc seul le futur au présent est modifiable. Si nous progressons dans ce raisonnement, nous
pouvons dire que le futur est le passé du présent, puisque le présent vient de lui, et que le passé est le futur du présent. Cela semble choquant,
pourtant tout nouveau présent va compléter le passé, une partie du présent est donc encore à venir puisque le présent va devenir futur. Et de même une
partie du futur est déjà passée parce que ce qui devait être le présent était déjà engagé en elle. Cette idée est bien plus difficile à admettre
qu'à penser mais n'est pas pour autant fausse.
La réalité s'écoule parce qu'elle s'évacue dans la mesure de son actualisation, le temps ne s'écoule pas car il est succession. Si l'écoulement
du temps n'est que la transition des instants l'un vers l'autre, comment remarque t-on que le temps passe, puisqu'il est dans sa nature même, éternel
passage ? Notre expérience n'est pas celle d'une conscience dans le temps mais d'une conscience du temps puisque si nous étions totalement plongés dans la
durée, nous ne pourrions nous en apercevoir. Si nous le savons, c'est que nous n'appartenons pas intégralement au temps, que quelque chose en nous qui est
justement notre conscience du temps lui échappe. Tout jugement sur le temps est hors du temps, précisément parce qu'il le reconnaît tel qu'il est. Cela
explique pourquoi nous n'avons que la réalité, l'instant même à subir, tandis que le passé et le futur sont des opinions, puisqu'un déjà n'existe
plus et l'autre pas encore. Le passé n'a d'être que sur le mode du souvenir et la crainte de la mort n'est qu'un crainte de l'imagination puisqu'elle n'est pas
encore et que lorsque nous serons morts, nous ne serons plus. Si le présent est la vie du temps, alors l'essence du temps est subjective, puisque comme le
définit Kant, le temps est le cadre a priori nécessaire de la sensibilité c'est à dire une structure du rapport du sujet à lui-même et au monde. Le
temps lui-même n'est rien, si ce n'est le rapport enter des temporalités multiples et hétérogènes. Il est cette représentation nécessaire qui sert
de fondement aux intuitions. L'homme est un projet qui se vit subjectivement et il sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être. Le temps est à la fois une
puissance externe, une réalité objective sur laquelle nous n'avons pas de prise et qu'indiquent seulement les aiguilles d'une montre, sans que nous ne
puissions l'appréhender directement et en même temps nous vivons avec lui comme avec une personne à laquelle nous sommes liés subjectivement,
effectivement et dont il faut s'attirer les faveurs.
Le temps vécu est un sentiment intérieur, sans relation avec les modalités objectives du temps qui sont la durée, la succession et la simultanéité. Il
est subjectif, qualitatif, fait de moments hétérogènes et de vitesses différentes. La conscience allonge ou restreint le temps en fonction des aléas
de la vie. Ainsi la force de l'habitude peut donner l’impression d'un non-lieu et au contraire, l'impatience provoquer l'illusion que chaque seconde dure des
heures. Pourtant c'est le même temps que la science présente comme une succession d'intervalles invariables. Trois modalités objectives du temps
suffisent à fonder l'ordre temporel. Tous les évènements ont un commencement et une fin, donc une durée. Appréhender cette durée c'est pour les
scientifiques la mesurer. La mesure du temps n'est possible que si l'on pose que celui-ci est homogène, c'est à dire s'écoule de manière régulière. Le
temps est une succession irréversible dont on ne peut pas superposer les durées. Les scientifiques enregistrent des simultanéités et supposent que
deux phénomènes qui commencent et finissent en même temps ont la même durée. Reste que nous ne savons rien de ce qui se passe dans l'intervalle de
ces deux simultanéités. Le principe de la mesure du temps repose sur un postulat, c'est à dire quelque chose qui n'a jamais été démontré. Notre
être a trois propriétés ; se conserver lui-même, se reproduire, se réguler en demeurant synchronie entre toutes ses parties. Nous pouvons penser qu'il
existe une analogie, presque une identité, entre ces trois propriétés et les modalités objectives du temps. Se conserver est la faculté de la durée, se
reproduire celle de la succession, se réguler celle de la simultanéité. Ce serait faire du temps une identification pour les être vivants alors qu'en fait
nous dérivons nos modalités objectives du temps de nos propriétés de vivants. C'est le fait de la subsistance qui forme l'idée de la durée, le fait
de la génération celle de la succession et le fait du métabolisme, celle de la simultanéité. Il y a une projection de la Vie sur le temps.
Ce n'est pas le temps qui s'incarne dans la vie et se fait vivre en elle, c'est la vie qui fait exister ce que nous concevons comme le temps. Son existence
objective dépend donc son rapport subjectif avec les être vivants. Si l'analyse ne peut appréhender la réalité du temps, c'est sans doute qu'il n'a
pas de vraie réalité. Mais le fait que nous ne puissions rien concevoir en dehors de lui montre qu'il fait partie de nous-même. La mémoire nous permet de
retenir ce qui n'est plus et l'imagination d'anticiper ce qui n'est pas encore. Quand nous nous souvenons du passé, ce ne sont pas les réalités qui
reviennent mais les images que nous nous formons d'elles. La conscience est l'anticipation de l'avenir, c'est ainsi que nous percevons les images de ce qui
est à venir. Par conséquent, le passé, le présent et le futur n'ont pas d'être objectifs mais seulement celui que leur concède l'âme, et que le
passé tire sa profondeur de l'effort de l'âme pour se souvenir. Le présent cesse d'être écartelé entre deux abîmes du passé et du futur par
l'attention de l'âme. Il ne faut pas dire que l'esprit est dans le temps mais que le sens du temps est suspendu à l'activité de l'esprit.
La mesure du temps est une nécessité pratique et psychique. Elle fixe des repères et constitue un cadre social de la mémoire. Si le temps des horloges
n'existait pas, nous ne pourrions pas être en accord les uns avec les autres car la caractéristique de la durée vécue est qu'elle varie d'une conscience
à l'autre. Il est nécessaire d'avoir posé une unité de temps pour que les hommes parlent des mêmes intervalles et pour nous permettre de prendre
conscience du temps. Un enfant qui ne sait pas lire l'heure n'a pas conscience de son vécu comme temporalité. C'est par la représentation abstraite du temps
spatialisé que nous prenons conscience que notre durée vécue diffère du temps mathématique. La conscience est une activité de synthèse qui rassemble
et organise les expériences passées pour préparer le sujet à affronter les évènement à venir. L'apprentissage de l'homme repose sur cette faculté de se
souvenir qui permet de conserver la trace de son passé et de s'y référer ou de modifier son comportement en fonction de l'expérience qu'il a acquise. Le
souvenir est une pensée et sa restitution fidèle ou fantaisiste est l'oeuvre de la fonction imaginative c'est à dire la faculté de se représenter les
choses en leur absence. La reconstitution consciente d'un passé définitivement absent constitue le travail de la mémoire. Cette activité sélective implique
la mise à l'écart de ce qui est inutile et insignifiant. L'oubli est une fonction positive et un aspect essentiel de la mémoire et non pas une
limitation ou une défaillance comme nous pourrions le croire. La mémoire peut-être régie par la loi de l'habitude comme dans notre conduite corporelle
ou assurer la restitution des souvenirs sur le mode affectif et selon une logique qui est celle de l'inconscient. La durée vécue n'est pas mesurable
mais constitue un tout et chaque moment y est fonction de la totalité du passé.
Tout n'est pas déterminé dans l'univers mais tout suit une logique du devenir. C'est une illusion rétrospective de croire trouver dans le passé ce qui semble
rendre nécessaire un évènement accompli. Devenir, pour une chose, c'est passer d'un état à l'autre, c'est à dire qu'en devenant, elle devienne ce
qu'elle n'est pas encore et donc ce qu'elle sera au futur mais encore qu'elle devienne c'est à dire qu'elle se conserve, qu'elle garde des traces de son
état passé. Nous reconnaissons la spécificité du temps en acceptant l'irréversibilité, la ligne continue qui du passé s'avance dans le futur. La
linéarité du temps fait du passé, le domaine de l'irrémédiable, de l'avenir la perspective de notre mort. C'est dans cette tension perpétuelle entre les
deux que le présent ouvre l'homme à la liberté. La circularité du temps annulant le poids du passé permet au présent la formation de projets et au
futur d'être le lieu de la réalisation de sa liberté. Par rapport à l'avenir ou au présent, le passé par son caractère irréversible renvoie à une
certaine impuissance. Non seulement nous ne pouvons plus agir sur lui mais en plus il pèse sur nous dans le sens du déterminisme. Cependant, il sert à
structurer la personnalité sans laquelle il n'y a pas de 1iberté possible, liberté qui peut d'ailleurs s'exercer à l'égard du passé lui-même dans la
mesure ou nous le choisissons ou le rejetons en décidant s'il inspire nos actes ou non. De même, la liberté est rendue par la contingence du futur, chacun est
seul face à lui-même pour décider du sens qu'il donnera à sa vie. La contingence est, en effet, l'objet d'un choix réfléchi et renvoie à la
liberté qui en est inséparable.
Le fait d'exister comme conscience temporelle implique la finitude. Celle-ci ne se traduit pas seulement par le fait que nous sommes limités en durée mais
aussi par une difficulté à saisir notre être. La liberté trouve sa racine dans cette absence de fondement ou de justification de l'existence de ce qu'est
la facticité car l'homme qui constate le fait de sa propre présence au monde ne trouve aucune nécessité, aucune raison qui puisse à priori être données.
Faute de pouvoir se fonder en recourant à une origine qui lui reste opaque, la conscience ne peut engager qu'un avenir ; l'acte fondateur prend donc toujours
la forme d'un projet. Mais cette intention ne peut devenir réalité qu'en devenant présente, c'est à dire que tout projet est fondamentalement une
intentionnalité de ce que l'homme désire dans le futur. Les projets nécessaires au développement et à l'aboutissement du sens de notre vie
cessent d'être lorsque le futur cesse d'être à l'intérieur de chaque personne. L'avenir qui peut être le seule échappatoire de notre finitude par
la formation de désirs n'est qu'une illusion puisqu'en fait la conscience temporelle marque notre limite face au monde puisque l'arrivée de la mort
annule le futur. C'est peut-être par rapport à la peur du temps qui passe que le mythe ou la religion cherche à nier l'irréversibilité du temps en le
représentant sous la forme d'un cycle, le fait qu'on réintègre l'existence humaine dans un mouvement cyclique où le passé se répète et où chaque
chose, une fois advenue, retourne à ce qu'elle était. Paradoxalement l'espérance d'une vie après la mort empêche de pouvoir vivre maintenant car
elle fait du présent la promesse perpétuelle d'un avenir qui n'est jamais là.
Nous nous engageons à nous ressouvenir d'un passé qui n'est pas celui de notre propre existence mais que nous revendiquons comme le nôtre. Nous pouvons penser
que la somme de nos actions et notre histoire personnelle suffisent à nous définir comme individu. Nous sommes tributaires de déterminations antérieures
telles que le choix de notre nom. Un être humain se présente donc comme un être historique, maillon d'une chaîne liant des groupes humains dans une
histoire commune. Ces déterminations entravent que l'existence humaine est bourrée de doux néants : celui de la naissance et celui de la mort. L'être
humain secrète du néant qui ne peut coïncider avec lui-même. Il est sa propre négation c'est à dire qu'il est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce
qu'il est. Engagés dans un temps qui ne cesse de passer, nous ne somme pas, nous existons, c'est à dire que nous introduisons par notre conscience du
néant dans tout ce qui est pour nous présent soit par ce qui n'existe pas encore soit par ce qui n'existe plus. Le temps passé n'appartient pas
directement à l'homme, il n'est à lui que parce qu'il fait partie d'une système. C'est le présent qui éclaire le passé. Nous ne ferons pas la même
histoire de notre enfance selon que nous ayant vingt ans ou soixante. Le temps qui passe permet de découvrir les raisons qui font l'histoire. Le présent
change et avec lui notre regard sur le passé, c'est à dire que le renouvellement du présent offre diverses histoires selon le vécu et
l'inscription Ou souvenir qui varie selon le temps qui passe. Cette variabilité montre que le temps n'est jamais foncièrement perdu puisque par le temps le
mode du souvenir peut devenir un avantage puisque le passé prend de l'importance selon la disposition du futur.
La perte du temps n'est à prendre que dans un sens métaphorique, nous ne pouvons perdre que ce qui nous appartient donc le temps ne peut être perdu. Il
ne peut être en lui-même notre propriété car c'est nous qui lui appartenons, nous vivons à travers lui par une modification incessante de notre être
indépendante de notre volonté. Nous ne pouvons qu'essayer de l'occuper en le remplissant de notre activité. Nous sommes incapables de décider de son
absence ou de sa présence car il est toujours là même lorsque nous n'y pensons pas. C'est pourquoi le perdre, c'est à dire ne pas y déployer
l'efficacité que nous devrions y monter, c'est aussi perdre un fragment de nous-même. Soit au présent lorsque le temps perdu s'écoulé sans que nous en
prenions conscience et que nous pouvons ensuite constater qu'une certaine durée nous a totalement échappée. Soit en hypothéquant notre avenir si le temps
perdu avait du être consacré à la préparation d'un projet. Nous pouvons considérer que le temps le plus profondément perdu est celui de la passivité,
celui durant lequel nous renonçons à exercer la part de responsabilité. La paresse n'est pas forcément une attitude négative ; c'est peut être une
façon de préserver du temps social ce qui est nécessaire à la survie de l'individu. Ce n'est pas le temps lui-même qui est faiblesse ou puissance mais
c'est l'attitude dans le temps face au temps qui le traduit. La passivité c'est ne rien faire, ne pas s'occuper des devenirs que l'homme se doit d'avoir vis à vis du monde.
La passivité d'une personne montre selon sa personnalité et sa détermination qu'elle peut correspondre à une perte de temps ou à un gain. Le temps ne peut
être mesuré mais le fait de le mesurer quand même prouve que c'est une nécessité dans la vie pratique et psychique. Concevoir le temps comme une
perte est donc nécessaire dans la vie de tous les jours puisque cela montre que l'homme prend conscience qu'il existe un temps dont l'irréversibilité lui
échappe puisqu'il affronte perpétuellement cette fuite du temps. Nous ne pouvons pas perdre le temps car ne nous appartenant pas, il ne peut s'éclipser,
mais nous pouvons perdre "notre temps". Chaque homme dispose d'une personnalité qui instaure par ses expériences, par ses projets, une
vision temporelle entièrement différente puisque la durée vécue se détermine par une prise de conscience individuelle qui n'exclut pas quelques homogénéités.
En affirmant que le temps est un rien qui nous échappe, nous appréhendons notre propre précarité. Cet avenir qui devient sans cesse présent, ce
présent qui sans cesse se néantise, nous révèlent que nous aussi, en un temps X nous disparaîtrons, d'où le ressentiment de l'homme contre le temps.
Le drame de l'existence humaine est que l'homme est mortel et qu'il le sait. C'est parce que nous ne sommes pas immortels que la conscience temporelle de
notre propre existence est si lourde à porter. Notre propre mort nous est inconcevable puisqu'elle est la preuve incontestable de notre finitude, car
c'est par elle que nous cessons entièrement d'être. Une expérience relève de la vie, nous ne pouvons donc pas vivre notre mort, elle reste une énigme
absolue. Pourtant il faut admettre que tout ce que l'on peut dire sur la mort ne concerne que la vie elle-même. L'idée que nous nous faisons de notre mort,
détermine le sens que nous donnons à notre existence. Dans tous les cas, la mort nous échappe car le simple fait de l'évoquer par la pensée prouve que
nous sommes en vie. Ainsi toute interrogation sur le temps, est aussi une réflexion sur l'existence. Dans notre personnalité, il y a notre pensée qui
est un fragment de notre passé mais aussi tout ce que nous sommes en dehors de cette mince pellicule de pensées ; nos désirs, nos volitions, nos actions :
l'intégralité du passé y participe. Il est en propre ce qui nous pousse à agir. Par nos actions, le passé devient sensible, ce qui est senti est
privilégié de ce qui est pensé. Le passé détermine le futur. Le plaisir n'est ni dans les souvenirs du passé ni dans les projets du futur, il est
donné dans l'instant présent qui émane de la fusion entre les deux. Le temps ne peut être perdu puisque l'homme ne peut éprouver des sensations que dans
l'instant présent et que perdre son temps ne peut être conçu que pour quelque chose de passé ou de futur soit en regrettant de ne rien avoir fait, soit en
supposant que nous serons obligés d'utiliser notre temps à venir à faire autre chose que ce que nous souhaiterions faire.
L'idée d'un temps perdu ne peut être qu'une idée individuelle qui passe par la représentation espace-temps à laquelle l'homme a recours car il ne peut
comprendre quelque chose que s'il l'associe à une représentation qui nécessite un cadre spatial. Perdre son temps ne peut être qu'une conception
subjective puisque le temps scientifique est fait d'instant invariables et égaux, lorsque l'homme ressent qu'il i perdu son temps, en fait il juge ses
propres actions, il se reproche de ne pas avoir employé son temps à faire, quelque chose qui maintenant serait plus utile. Le temps est pour nous une ligne
continue qui du passé nous entraîne vers notre mort, c'est pourquoi nous refusons souvent cette réalité et nous attachons à l'espoir d'une vie
éternelle. Le jugement que l'homme porte sur son passé est toujours cerné de regrets pour la simple raison que le passé est irrémédiable et qu'il traduit
notre finitude. Même si nous avons employé notre temps à faire quelque chose d'anodin dont les conséquences sont nulles ou néfastes, il est malhonnête de
dire ou injuste de penser avoir perdu son temps. Le plaisir se vit dans l'instant, jamais nous ne penserons en faisant quelque chose que nous sommes
entrain de perdre du temps, sauf si c'est une réitération que nous savons inutile, mais c'est donc alors lié au passé, ce qui est présent nous le
vivons sans le juger puisqu'il est immédiat. Il reste qu'il est impossible de perdre son temps car même la chose la plus inutile que nous pourrions faire
s'avère porteuse de sens dans notre avenir mais surtout est enrichissante. Même si nous ne nous en apercevons pas ou peu, toutes les actions que nous
faisons, nous apportent quelque chose puisqu'elles constituent l'expérience dont nous avons besoin pour comprendre le monde et lorsque celle-ci est
néfaste, elle nous apprend d'autant mieux que ce sont les erreurs mêmes qui nous instruisent. Dire que nous perdons notre temps est une absurdité car même
si nous jugeons avoir mal employé ce que nous pensons être "notre temps" mais qui en fait n'est qu'une notion subjective ou encore l'avoir
utilisé avec trop peu d'efficacité, nous oublions que c'est grâce à lui que nous nous constituons en tant que personne ayant un rapport avec le monde
puisque c'est le temps qui inscrit nos actions comme expériences. C'est par l'expérience que débute la connaissance car elle désigne les données
sensibles auxquelles l'esprit a affaire dans l'élaboration ou la validation de ces connaissances. La raison fournit à l'expérience ses cadres pour lui
permettre de nous instruire. Toute expérience a donc nécessairement un résultat qui exclut que l'homme se permette de juger une action ,comme perte de temps.
L'évidence du temps est liée à son omniprésence qui en fait l'horizon de notre perception aussi bien que de notre conscience car l'homme est un être de
conscience, capable de saisir le temps et ainsi d'entrer dans l'histoire de l'humanité mais aussi dans son histoire individuelle. Pourtant lorsqu'il s'agit
de définir le temps, l'évidence se convertit en problème. Le présent n'existe pas puisqu'il ne saurait demeurer présent. Et si le présent était
toujours présent alors il ne serait plus une dimension du temps, mais il serait éternité. La transformation incessante du présent au passé constitue non
seulement une énigme irrationnelle mais aussi la tragédie du temps qui nous arrache à chaque moment ce qu'il nous donne. C'est dans ce sens, que Simone
Weil écrit : "Toutes les tragédies que l'on peut imaginer reviennent à une seule et unique tragédie : l’écoulement du temps".
(Anne-Sophie D. C.)
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