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Cette
question, à laquelle nous avons pourtant maintes fois répondu - qui ne s'est jamais dit : "je perds mon temps" ? - pose un triple problème. En effet, son
intitulé suggère que nous possédions un temps à nous, un temps propre à chacun ... Disposons-nous réellement de ce "temps", et comment
faut-il alors le concevoir ? Par quels moyens pourrions-nous le perdre ?

Remarquons d'abord que tous les philosophes, et, ce qui est sans doute plus significatif, tous les scientifiques, ont abordé la notion de temps de manière
différente selon les époques; il existe donc de nombreux concepts, dont certains sont parfois tout à fait opposés. Mais ce qui nous intéresse ici est le
temps tel que nous le vivons, ou tel qu'il nous apparaît. En somme, il s'agit de déterminer ce que pourrait être "notre temps".
D'abord,
une première constatation s'impose : il est clair que nous ne ressentons pas le temps en lui-même, en revanche, notre sensibilité nous permet d'en distinguer
les effets. Ainsi, nous ne pouvons savoir que trois heures ont passé que parce que notre montre l'indique, ou que le soleil a bougé dans le ciel, ou encore
parce que nous nous sentons plus fatigués qu'avant. En réalité, nous ne percevons qu'un changement de nos représentations attribué au temps, et non le
temps lui-même. L'image d'un sillon creusé par une charrue semble particulièrement adapté : nous ne pouvons observer que son traçage, et pas la
charrue elle-même.
Ainsi, nous percevons une sorte de linéarité du temps : l'univers "vit" une succession d'événements, succession qui semble
régulière. C'est pourquoi nous avons pris l'habitude de diviser le temps... Mais le vivons-nous réellement ainsi ? L'expérience semble en effet prouver le
contraire : cette succession d'instants n'apparaît pas du tout uniforme, bien au contraire. Par exemple, une heure de travail ennuyeux ne passera pas du tout
à la même vitesse qu'une heure de loisirs bien remplie. On pourrait même parler d'un phénomène de "dilatation" ou d'écoulement du temps
présent en fonction de l'activité. Il semblerait donc que le temps n'existe que par nos actions (ou par ce que nous en faisons). Nous le percevons comme un
vide, une sorte de récipient que nous avons la liberté de remplir comme nous le souhaitons. Ainsi, plus il est occupé, et moins nous le percevrons. A
l'inverse, l'ennui nous laisse à sa merci.
Cela justifie bien l'existence d'un temps propre à chaque individu : personne ne vivra un instant de la même façon. Le temps est donc quelque chose de
multiple. Mais que signifie alors le fait de le perdre ? Non pas que nous ne le possédons plus, mais plutôt que nous l'avons mal occupé ; en somme que nous
n'avons pas rempli le vide du temps présent de manière satisfaisante. On dira par exemple : " J'ai perdu mon temps, car j'aurais pu travailler au lieu de
m'amuser, ce qui est moins urgent ".
Le sens du mot "perdre" peut d'ailleurs nous renseigner sur la façon dont nous percevons le temps : nous le perdons, car nous avons la sensation de
ne pas utiliser à bon escient une liberté qui nous est offerte - le vide du temps présent : on a bien le sentiment d'avoir laissé échapper quelque chose.
Mais cette définition pose problème : en effet cette sensation dépendra des différents points de vue. Le fait de perdre son temps n'est pas une vérité
générale, c'est une impression qui variera selon chacun. Un élève qui n'envisage pas de faire des études scientifiques pourra avoir l'impression de
perdre son temps en cours de physique, d'autres non. Pourtant, tous suivent le même cours. Mais surtout, il se pose un problème d'échelle : mener à bien un
travail quelconque n'apparaît généralement pas comme une perte de temps pour celui qui l'accomplit. Mais pour l'humanité, cela ne représente pas un
intérêt en soi. On peut même s'interroger sur le fait de savoir si la vie elle-même n'est pas une perte de temps, en ce sens qu'à l'échelle de
l'univers, elle n'apportera pas quelque chose de vraiment décisif. On peut donc bien perdre son temps, mais cette perte sera relative ; elle n'est pas
générale mais dépend uniquement d'une échelle.
Cette définition n'est valable que si on voit le temps de façon linéaire, avec un début et donc une fin. On ne peut en effet perdre son temps que si ce
temps a une durée plus ou moins déterminée, ou plutôt si nous avons la certitude qu'il n'est pas infini. De plus, elle implique nécessairement la
vision d'un temps discontinu, fractionné en différents moments, dont certains seraient des moments de temps perdu... Mais cette dernière remarque n'est-elle
pas contredite par l'expérience même du temps ?

Cette idée de découpage temporel nous fait voir le temps comme quelque chose de mesurable, et qui aurait de ce fait une quantité totale. Or, d'après
Bergson, cela correspond chez l'homme à une illusion spatialisatrice du temps. Selon lui, il faut remplacer la notion d'instant (ou de moment) par celle de
durée. Il conçoit en effet le temps comme quelque chose de continu, donc d'indivisible.
Néanmoins, on peut remarquer que le sentiment vécu du temps est autant celui d'un rythme que celui d'une durée. On ne peut pas représenter le temps comme
quelque chose de complètement hétérogène ; il nous apparaît en effet malgré tout comme quelque chose de rythmé, avec des ruptures, des différences
... D'abord, on peut dire que l'étoffe du temps aujourd'hui est principalement une étoffe sociale. Nous sommes réglés sur une cadence tout à fait
impersonnelle, car collective. La notion de durée, dont parle Bergson, se trouve donc handicapée par ces contraintes issues d'une pensée commune
du temps. Toutefois, ce cadre social est à relativiser. En effet, les philosophes du langage, et en particulier Reichenbach, insisteront sur le fait que ce dernier
n'est issu que d'une convention. S'il "ordonne" notre vision du temps, il n'empêche pas que nous le ressentions malgré tout avant tout dans la
durée. Celle-ci est donc avant tout rythmée par notre conscience. C'est elle qui impose au temps des changements que nous percevons en réalité dans la durée.
On peut donc bien dire qu'il y a un temps à soi, rythmé par la conscience de chacun. Mais est-il possible de perdre son temps, dans ces conditions ? Si l'on remplace
la notion d'instant par la notion de durée, cela devient plus difficile. En effet, comment délimiter le temps perdu du temps utilisé de manière
satisfaisante ? Selon Bergson, nous passons en réalité d'une situation à une autre par une opération de "fondu-enchaîné". Il n'existerait
donc pas de délimitation nette, mais juste des transitions progressives. Le simple fait de perdre son temps apparaît dès lors nettement plus complexe, et
on peut ajouter qu'il apparaît impossible d'affirmer : " je perds mon temps ", puisque nos actions seraient toutes liées. Ainsi, il existerait
des " états " intermédiaires entre la sensation de perdre complètement son temps et celle de l'utiliser intégralement. Il est vraiment rare que les
gens qui, faisant une activité ennuyeuse, n'y trouvent jamais aucun intérêt. A l'inverse, on n'est jamais sûr d'avoir utilisé son temps de manière
parfaite, comme par exemple lors de révisions à l'approche d'examens.
De plus, comment peut-on être sûr de ce qu'on a fait (ou ce que l'on a pas fait) alors qu'on croyait perdre son temps, n'aura aucune utilité dans le futur ?
Toutes nos actions sont liées, le rythme de notre existence est indivisible : tout s'enchaîne logiquement. Il est donc véritablement impossible de
distinguer perte et gain de temps ; il n'y a que l'utilisation du temps, qui varie selon les individus et les périodes. Par exemple, on peut avoir
l'impression de perdre son temps en se reposant alors qu'on a du travail, mais en réalité ce repos peut nous aider à mieux réaliser le travail qui nous
attend. Il y a donc souvent une confusion entre occupation et utilisation du temps : choisir de ne pas trop occuper son temps n'est pas une perte de temps en
soi, à l'inverse d'une mauvaise utilisation du temps.
Enfin, ,notons que jusqu'à présent, nous n'avons examiné le temps que comme un concept linéaire, en admettant qu'il ait un début et une fin (tout du moins
en ce qui concerne la vie d'un être humain). Mais si nous l'acceptons comme quelque chose d'infini (en supposant par exemple que Dieu existe) ou comme
quelque chose de cyclique (comme le concevait Nietzsche), il est alors rigoureusement impossible de perdre son temps, puisque le temps peut être utilisé à l'infini.
On ne peut donc jamais vraiment parler de perte de temps, d'abord parce qu'il n'y a jamais véritablement de perte de temps au sens où nous l'entendons, mais
aussi parce que nous ne sommes pas assurés d'appréhender justement le temps. Dans le vision du temps comme durée, qui est celle de Bergson, il apparaît
possible et même obligatoire de distinguer un temps à soi, différent selon chacun. Mais ce concept ne demeure-t-il pas problématique ?

Nous avons en effet considéré le temps à la manière de Newton, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolu, une sorte de récipient, comme l'espace, où Dieu
aurait placé l'univers. Mais posons nous-la question : si l'univers lui-même était vide, ou plutôt s'il n'y avait rien, y aurait-il néanmoins un temps ?
On constate que le concept perd alors tout son sens, car nous ne le percevons que comme un changement permanent. Or, dans le vide, rien ne peut évoluer, car
rien n'est. En outre, la notion de changement perd elle même toute sa signification, car pour ressentir un changement, il faut nécessairement le
considérer par rapport à un référentiel fixe ; si tout change, le changement ne peut être perçu. Ainsi avons-nous pris l'habitude d'observer l'écoulement
du temps par rapport à l'espace, qui lui, est permanent. Ce problème qu'avait déjà souligné le rationaliste Leibniz en réponse à Newton, revient à se
poser la question suivante : le temps est-il une réalité en soi (on pourrait même dire une réalité ontologique) ou le cadre d'une réalité ?
Il est vrai que nous ressentons spontanément une certaine durée, mais cela n'est pas suffisant pour savoir si le temps existe bel et bien, indépendamment
de notre perception. En revanche, cette remarque-là nous renseigne assez clairement sur la façon dont nous percevons le temps ; il est en effet
impossible pour nous de distinguer le temps pensé du temps sensible. En réalité, nous avons beaucoup de difficultés à concevoir le temps autrement
que par la manière dont nous le vivons. Ainsi, Berkeley présenta le temps comme quelque chose dépendant directement d'événements physiques, qui
eux-mêmes dépendent de nos pensées : pour lui, il s'agit d'une construction mentale. Peut-on alors encore parler de temps, si celui-ci n'existe plus
réellement, ou n'existe que par nos pensées ? Cela apparaît difficile, puisque dans l'idée que nous avons de perdre notre temps, le temps est
utilisable (ou pas), donc existe en soi. Ainsi le verbe perdre n'apparaît plus du tout adapté, puisque pour pouvoir perdre quelque chose, il faut par
définition l'avoir en sa disposition. Le fait de perdre son temps serait donc une illusion de l'esprit.
Mais dans ce cas, qu'est-ce que le temps ? On ne peut plus parler de réalité métaphysique, mais plutôt d'invention personnelle, ou de création de nos
pensées. Poursuivant cette idée, Kant propose une conception plus générale : selon lui, il s'agit, avec l'espace, des "deux formes de l'intuition
pure". En somme, le temps serait simplement une "forme" par l'intermédiaire de laquelle un phénomène nous serait donné. Il n'est donc vraiment rationnel,
ni vraiment empirique, : c'est une dimension par laquelle notre raison appréhende le monde. Cette idée peut justifier les difficultés que nous avons
à concevoir le temps. En effet, nous ne percevons que du fini, et lui est infini. En ce sens, on pourra dire que le temps ne peut pas être véritablement
tiré de l'expérience, car c'est la condition de l'expérience. Si l'on accepte cette théorie, alors il est impropre de parler de "son" temps, car le
temps ne serait alors qu'une forme de perception commune à chaque individu. De même, on ne peut plus dire que l'on a "perdu son temps", car il
s'agirait d'un abus de langage. En effet, on ne parlerait pas du temps comme moyen de perception, mais comme une série d'instants inoccupés, saisis par ce
moyen. Finalement, on peut dire que d'après cela, le fait de perdre son temps serait une illusion de notre sensibilité, en ce sens que nous
confondrions un moyen de perception avec l'objet de la perception lui-même.

L'impression qu'on a fréquemment de perdre son temps, si elle est explicable -voire justifiable en ce qui concerne l'utilisation du possessif, semble
néanmoins très relative. Bien souvent, on ne pourra d'ailleurs jamais vraiment savoir s'il s'agit ou non d'une perte de temps. Mais la véritable difficulté
est que cette question se heurte inéluctablement au concept du temps, qui est toujours demeuré problématique. Selon la façon dont on conçoit cette notion,
perdre son temps sera tantôt une conséquence logique, tantôt un non-sens.

(V.G.)
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