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       Le désir assujettit le sujet à l'unique volonté d'un objet qui -lui- peut être divers ou changeant. Logiquement, ce désir devrait mener au bien-être après avoir été satisfait.  Mais l'assujettissement qu'il nécessite et la satisfaction visée sont sources d'ambiguïté. Rien n'est moins sûr que la volonté de satisfaction d'un désir, de même que la soi-disant joie connue après cette éventuelle satisfaction... En fait, le désir semble être fondamentalement à double tranchant.

Fleuron

       En effet, qu'est-ce que le désirable s'il n'est plus désiré ou satisfait ? Selon l'expression d'un philosophe, le sentiment alors connu est celui ressenti lors d'un lendemain de grande gloire. Ainsi, la satisfaction d'un désir serait une déception connue, tandis qu'un désir toujours en vigueur serait une déception latente insoupçonnée. Le désir veut et ne veut pas être satisfait, d'où les souffrances et contradictions qui en découlent. Ces déceptions peuvent ainsi laisser croire que le désir n'a pas d'objet qui lui convienne. Cette perpétuelle inconvenance provient peut-être du fait que le désir est illimité -tandis que l'homme, lui, se heurte aux contraintes et à l'étroitesse de la réalité. L'homme n'a pas les moyens d'offrir à son désir ce à quoi il aspire véritablement. De plus, plus un objet échappe à l'homme, plus celui-ci le désire -et réciproquement, plus un objet  tend à appartenir à l'homme, plus celui-ci le considère avec désinvolture.
       Certains ont bien compris cette souffrance apparemment systématique que le désir engendre, et ils ont donc instauré des religions le stigmatisant et le condamnant. Les philosophies telles le stoïcisme et l'épicurisme érigent l'idée que l'homme gère mal ses désirs, et qu'à bon escient, ceux-ci peuvent le mener au bonheur. Le stoïcisme à na vouloir que ce que l'on peut obtenir. Le désir ne dépend que de l'homme, contrairement à la fortune ou la gloire. L'homme doit donc s'unifier et faire de ses désirs épars et affaiblis une volonté ferme et solide. Épictète réduit cette philosophie à cette phrase : "Ce n'est pas par la satisfaction des désirs que s'obtient le bonheur mais par la destruction du désir". Mais cette vision du désir semble se heurter avec celle de l'épicurisme. Cette philosophie marque une distinction entre désirs naturels et désirs vains. L'immortalité est un désir vain par excellence mais celui-ci va lancer l'homme dans une quête insensée de biens illusoires pouvant le mener finalement au désespoir -voir au refus de la vie, c'est-à-dire au désir de mort. De même l'ascétisme explique que si l'homme attache à ses désirs autant d'importance qu'à sa vie -vouloir satisfaire son désir, c'est vouloir s'en débarrasser donc désirer mourir par la mort du désir.
       Mais il s'agit là d'excès. Toutes ces philosophies expriment la même idée, idée que l'on retrouve dans le bouddhisme sous l'appellation de "voie du milieu". Cette idée peut être exprimée par la citation suivante : "Et les choses que nous désirons, désirons les peu, non seulement parce qu'elles ne méritent pas d'être autrement désirées, mais parce que les désirant beaucoup, elles deviennent le sujet de mille peines".
      Sans désir, l'homme est condamné à l'inaction, voire à la mort. C'est en désirant modérément la satisfaction à ses désirs que l'homme peut en être le maître et acquérir un bonheur à sa portée. En fait, vivre, c'est désirer.

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       Et l'un des plus grands désirs de l'homme est l'amour. Mais l'amour est une notion dangereuse car elle comporte le désir de possession de l'autre ainsi que la notion de haine.
      Selon le mythe d'Aristophane, les hommes seraient condamnés à rechercher leur âme-soeur sous peine d'être malheureux leur vie durant. L'androgyne symbolise à merveille le fantasme de possession que fait l'homme à travers l'acte sexuel. En aimant, l'homme veut faire de l'être aimé sa possession psychique et physique -désir qui prend toute sa splendeur dans l'acte sexuel. Mais il s'y mêle une certaine rage, une certaine frustration même, car ce désir d'union absolue est fondamentalement impossible, car l'autre existe aussi en tant que désir et liberté. Ainsi le mythe d'Aristophane n'est pas tout à fait exact : car même si l'homme trouve son âme-soeur, tous deux sont condamnés à subir la souffrance de leur séparation physique, l'incertitude des pensées et des sentiments de l'autre et surtout l'impossible fusion totale sinon celle fugacement perçue lors de l'extrême jouissance de l'acte sexuel.
       Mais lorsque l'amour n'est pas réciproque, celui-ci devient alors le pire des tortionnaires. L'homme est alors soumis à une sorte d'envoûtement. Ses jugements, ses attitudes, ne lui appartiennent plus, tant il pense d'abord à travers l'autre. L'homme n'est absolument plus maître de son être psychique, la raison n'a plus sa place, c'est la débandade, l'homme peut alors tout accepter de l'autre. Mais s'ajoute à cela le désir charnel; ce sont alors tous les sens qui participent à "l'aiguillonnage" de la souffrance de l'amoureux. Une odeur, une vision, un son de voix, un contact, ... autant de détails constituant des parcelles de l'être désiré, et le psychisme reconstitue alors la totalité de cet objet de torture. A force la haine peut apparaître car elle est le fruit d'un amour non satisfait. Enfin! Certains diront qu'il vaut mieux connaître un amour sans retour que pas d'amour du tout.
       D'ailleurs, le sexe est le lieu de bataille par excellence du désir et de la souffrance, l'un engendrant l'autre et inversement. Cela répond à cette simple loi : plus l'autre est inaccessible, plus on désire et plus on souffre. Mais il existe des cas où souffrance et désir ne vont pas l'un sans l'autre : le masochisme. Le désir est ici directement lié à la souffrance et réciproquement. Le masochiste atteint la jouissance par la douleur qu'on lui inflige. La Fessée de Jean-Jacques Rousseau explique comme il se doit ce processus sexuel... Bien sûr, l'acte sexuel est fondamentalement le moyen de préservation de l'espèce humaine, il est source de vie, mais n'est-il pas également un moyen de se sentir défaillir, de se croire mourir, en une expression, d'accéder à la "petite mort" ? Faire l'amour, c'est soumettre l'autre à son désir, c'est vouloir en quelque sorte l'annihiler, se l'incorporer, le faire sien. N'y aurait-il pas le fantasme de mourir l'un dans l'autre pour renaître à l'état d'union totale à l'état originel, tel l'androgyne?

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      D'après ce que nous avons pu voir, les véritables désirs de l'homme sont impossibles et s'apparentent au fantasme : fantasme d'immortalité, de possession, de pureté... En fait, l'homme aspire à devenir : Dieu -mais limité dans le temps et dans l'espace, il est contraint d'assumer son humble statut de mortel. Prenant de telles proportions, bien des désirs sont inavouables, d'autant plus que la majorité sont inconscients. Quoiqu'il en soit, le désir se doit d'être exprimé. Et quand les mots ne peuvent subvenir à cette nécessité ou quand la censure du conscient est trop forte, l'inconscient fait jouer le mécanisme du symbole (à travers le rêve, par exemple), et va jusqu'à utiliser le corps comme moyen d'expression -d'où les maladies psychosomatiques. Nous prendrons ici l'anorexie et l'hystérie à titre d'exemple.
       Dans le cas de l'anorexie mentale, inconsciemment la jeune fille exprime à travers son refus de nourriture et son "désir de minceur", un tout autre fantasme : celui de pureté sexuelle. Toute introduction orale est rejetée car assimilée à une introduction sexuelle, bref à un viol. Malgré l'extrême carence subie par le corps, la jeune fille, elle, exulte car elle a la sensation extraordinaire de maîtriser parfaitement sa faim, et donc son être entier. En effet, la faim étant une pulsion vitale de l'homme, si celui-ci peut la contrôler, ne peut-il pas se contrôler absolument ? La malade a donc une sensation d'immense joie car elle satisfait inconsciemment son désir de pureté. Mais ce désir entraîne une fulgurante dégradation du corps et souvent même, la mort. Il semblerait que la pureté, poussée à son extrême, équivaudrait à l'annihilation physique.
       De même, les symptômes douloureux de l'hystérie sont, malgré les apparences contraires, " la réalisation d'un désir refoulé". Il s'agit souvent de la formation substitutive à une satisfaction sexuelle refusée. Mais allons plus loin, l'hystérie est généralement une maladie de femme qui a connu, réellement ou non, un traumatisme sexuel dans sa petite enfance. En fait, ce traumatisme est dû à la confrontation de la petite fille à un désir extérieur à elle qui se serait exprimé de manière trop violente pour elle, un désir exprimé sans assez d'interdit. La souffrance est alors multiple, elle est infligée au corps de la malade par son propre inconscient qui exprime ainsi ses désirs et son traumatisme dû lui-même à l'expression trop violente d'un désir. Désirer serait non seulement souffrir, mais aussi faire souffrir...
       Ces phénomènes mettent en évidence la force du désir qui, même refoulé, continue de désirer. Le désir est donc une force, mais qu'en est-il de cette force ?

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       En effet, mis à part ces tortures physiques, dans quelle mesure intervient la destruction dans le désir? De même en quoi peut-il y avoir production ou création à partir du désir?
       Nous avons vu qu'il y avait des désirs conscients et des désirs inconscients. Ces derniers, bien évidemment, nous ne les soupçonnons pas, mais en plus, nous ne sommes pas toujours prêts à en prendre conscience, tant ils pourraient nous choquer. L'inconscient se gauss éperdument de la morale du conscient. Et c'est sur ces bases que Groddeck érige l'idée qu'une femme violée peut l'avoir désiré inconsciemment. Cela va encore plus loin que le mécanisme d'une névrose inscrivant les désirs inconscients dans des souffrances physiques. Car ici, cela signifie que les désirs inconscients, en s'exécutant, vont jusqu'à faire souffrir le sujet d'atroces tortures psychologiques.
       En fait, le désir s'accompagne nécessairement de la destruction, car désirer quelque chose, c'est au détriment du reste. Ainsi, si le désir est vraiment très fort, le sujet est amené à ne plus considérer le reste, et donc à le détruire, sciemment ou non. Et lui-même peut en pâtir à plus pou moins long terme. Par exemple, le fort désir de réussite professionnelle pour une femme s'accompagne souvent, lorsque tout a été mis en œuvre pour accomplir ce souhait, d'un regret, avec le temps, de ne pas avoir laissé de place à une famille.
       Mais la liaison désir/souffrance peut être plus complexe, et ce , en passant par la création. D'une part, il y a l'artiste aux tendances schizoïdes qui, hypersensible à tous les courants de son être, s'efforce de les retranscrire selon les exigences de son art. Rimbaud, par exemple, se soumettait volontairement à de terribles souffrances, allait le plus loin possible dans ses contradictions, et s'affligeait un dérèglement de tous ses sens pour assouvir son désir d'atteindre à un art littéraire nouveau.
       A l'inverse, certains tentent d'étouffer tous leurs désirs, c'est-à-dire toutes leurs contradictions, pour accéder à la plénitude de l'unité fondamentale, ou bien, comme le peintre de Gogol, pour parvenir à atteindre le Beauté et la Pureté. Quoiqu'il en soit, ils se soumettent aux souffrances de l'ascèse pour tenter de connaître l'union de toutes leurs contradictions, pour tenter de connaître en fait l'état parfait de l'androgyne et plus communément, celui de l'enfant dans le ventre de sa mère.

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       Alors, la douleur est-elle nécessaire au désir ? Oui, dans le sens où le réel désir de l'homme est de régresser jusqu'au ventre de sa mère et d'y rester indéfiniment, désir évidemment impossible. En fait, tous les désirs inconscients sont physiquement pou psychologiquement douloureux car heurtant trop violemment les interdits ou les limites du possible. Ces désirs impossibles se réincarnent dans une multitude de désirs déjà nettement plus communs, plus "humains". Et ce sont ces désirs qui conditionnent la vie de l'homme, qui régissent ses moindres actes sans que celui-ci comprenne pourquoi il est amené à telle ou telle action. L'homme doit vite se restreindre dans sa quête de satisfaction de ses désirs, car ceux-ci sont illimités.  L'aspect "infini" des désirs de l'homme s'explique peut-être par l'aspect "impossible" du véritable désir que tous ceux-ci recomposent en se réunissant, c'est-à-dire le désir d'androgynie, de retour à la plénitude de l'unité fondamentale. Explication tout à fait fondée, car si l'homme souffre de ses désirs, c'est parce que les désirs sont contradictoires. Devenir "un", c'est parvenir à contenir en soi principes mâles et principes femelles et ce, de manière harmonieuse, c'est-à-dire contenir en soi tous les désirs et leurs contraires.
       Étant donné son statut d'humain, l'homme peut atteindre la jouissance en maîtrisant ses désirs. S'il ne désire que ce qui est à sa portée, alors l'homme parvient à la satisfaction à l'intérieur de l'énorme frustration obligatoire qu'est le désir universel. D'ailleurs, il ne peut s'empêcher de désirer, un homme qui vit est nécessairement un homme qui désire. C''est que le désir doit être vital, car un homme sans désir est un homme mort.

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       Ainsi, désirer nécessite la souffrance car le désir provient de l'enfance et ne peut être assouvi. Le fantasme de l'androgynie, c'est le regret du ventre de la mère, c'est la fusion perçue lors de l'acte sexuel -et enfin, c'est peut-être ce à quoi la mort nous permet à nouveau d'accéder.

(Caroline J.)