Sommaire

 

titre

       Ce texte est extrait d'une nouvelle (la Lettre d'un fou, de Maupassant), l'écrivain ne s'est cependant pas appliqué uniquement à développer les qualités littéraires de son œuvre, qui est également dotée d'une grande richesse d'un point de vue philosophique.
      En effet, Maupassant a pour but, dans cet extrait, de nous faire réfléchir sur l'authenticité et la fiabilité de notre perception de la « réalité », en nous montrant par une argumentation basée sur des exemples concrets à quel point les informations fournies par nos organes sensoriels, « seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous », sont limitées, peu nombreuses et incertaines.
      Nous allons faire le choix d'analyser particulièrement l'introduction (lignes 1 à 16), ainsi que la conclusion du texte d'appui, en situant malgré tout grossièrement leur fonction et leur intérêt au sein de l'extrait global : il est effectivement nécessaire de dégager le mouvement du texte dans son ensemble, la démarche et la fin du raisonnement et de l'argumentation de son auteur, afin de mettre en rapport les passages étudiés, d'en saisir précisément le sens, et de bien comprendre l'intérêt philosophique de ce texte.

Fleuron

       Ce texte se présente en trois grandes parties :
- une introduction, allant des lignes 1 à 16, dans laquelle l'auteur avancera d'abord les conclusions de son raisonnement (« nos organes sont les seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous », « outre que cet être extérieur nous échappe par ses proportions, [... ] nos organes ne nous fournissent encore sur la parcelle de lui que nous pouvons connaître que des renseignements aussi incertains que peu nombreux. ») avant d'expliciter brièvement celui-ci («  Incertains, parce que... »).Remarquons que Maupassant, en tant qu'écrivain, emploiera un style tout à fait particulier rythme saccadé, paroles et argumentation semblant emportées et désorganisées, exagérations, accumulations (ex : 1.5 à 7... )... ) en accord avec la personnalité de son philosophe-fou impatient de communiquer la vérité révélée, de manière à souligner l'aspect littéraire et dramatique du texte, et à déstabiliser le lecteur dans ses opinions -, cela peut expliquer le ton et la forme pouvant paraître non-conventionnels de l'argumentation philosophique, notamment dans l'introduction.
- un développement dans lequel le fou « [s']explique » et cherche à convaincre son lecteur au moyen d'illustrations concrètes allant dans le sens des propos tenus précédemment, ces exemples, ou plutôt ces contre-exemples de l'attitude généralement observée, (qui est de s'imaginer percevoir la réalité de manière assez complète et fiable) servent également à introduire le doute total quant à l'aspect véritable de notre environnement, et ainsi le raisonnement tenu dans la conclusion.
- une conclusion, allant des lignes 68 à 82, à mettre en rapport avec l'introduction. En effet, l'argumentation de cette dernière remettant en question le caractère authentique, fiable et relativement complet de la vision naturelle du monde chez le lecteur, celui-ci sera prédisposé à accepter, ou du moins à ne pas rejeter d'emblée, le raisonnement et les conclusions tirées par l'auteur, à savoir que « nous nous trompons en jugeant le Connu, et nous sommes entourés d'inconnu inexploré », puisque les renseignements sur « la parcelle [du monde] que nous pouvons connaître sont « peu nombreux » et « incertains », car provenant de nos seuls organes.
      Étudions à présent l'introduction (lignes 1 à 16) de façon plus détaillée : Maupassant y affirme d'emblée et pose comme indiscutable le fait que notre connaissance du réel repose uniquement sur les renseignements fournis par nos organes sensoriels, « seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous ». Il insiste ainsi sur la pauvreté et la fragilité du lien entre « le moi » et « l'être extérieur qui constitue le monde «, « en contact [ ] au moyen de quelques filets nerveux », fondement de la connaissance. Il emploie un ton similaire dans le deuxième paragraphe, c'est à dire qu'il parle d'une évidence (« Or, outre que... ») lorsqu'il fait furtivement allusion, lignes 5 à 8, à un monde infiniment grand et riche, échappant alors forcément « par ses proportions, sa durée, ses propriétés innombrables et impénétrables, ses origines, son avenir ou ses fins, ses formes lointaines et ses manifestations infinies » à des êtres de taille et de capacité finies et modestes. En raison de cette disproportion, nous ne pouvons appréhender qu'une « parcelle » infime de ce monde, quand bien même nous serions reliés à lui plus solidement et plus efficacement -, telle est la première cause, apparemment considérée comme acquise et acceptée (« outre que... ») par l'auteur qui ne s'y attarde guère, de notre méconnaissance de la réalité. La seconde cause de notre ignorance irrémédiable a déjà été introduite dès le premier paragraphe : « nos organes sont les seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous. », les renseignements que nous fournissent ces derniers sont alors « peu nombreux », et donc très sélectifs, puisque « nos sens n'étant qu'au nombre de cinq, le champ de leur investigation et la nature de leurs révélations se trouvent fort restreints » -, ils sont aussi « incertains » car, nos organes étant notre seule source d'informations, « ce sont uniquement […] propriétés […] qui déterminent pour nous les propriétés de la matière » -, nous ne pouvons vérifier ni la justesse, ni la quantité relative des renseignements fournis. Maupassant développera et explicitera ces deux points dans le développement qui va suivre, en s'appuyant sur des situations concrètes, cette introduction est construite dans le sens inverse du raisonnement, l'auteur commençant par tirer des conclusions, tenir des propos fermement affirmatifs, pour développer ensuite peu à peu des arguments et tenter d'emporter l'avis favorable du lecteur. Ainsi, à partir de la déclaration du premier paragraphe et après avoir fait allusion à la quantité inexplorée de notre réalité due à la disproportion infinie entre l'être extérieur et l'être intérieur, il qualifiera les renseignements fournis par nos organes « d'incertains » et de « peu nombreux » à la ligne 10, il justifiera sommairement l'emploi de ces deux termes dans les deux courts paragraphes qui suivent, pour développer enfin son argumentation quant aux trois aspects énoncés dans la seconde partie du texte. Cette argumentation tenue dans l'introduction et illustrée par la suite va servir à introduire et à démontrer le raisonnement de la conclusion et l'aboutissement des réflexions du fou.
       Maupassant a mis en évidence dans la deuxième partie du texte qu'un individu privé de l'un de ses sens ne se doute pas naturellement de son handicap ; si l'humanité tout entière se trouvait privée de « l'oreille », du « goût » et de « l'odorat », elle existerait « sans aucune notion du bruit, de la saveur et de l'odeur » (se référer aux lignes 65 à 70). Pour s'apercevoir du manque, il est nécessaire de posséder ces notions, or seuls les organes peuvent nous les inculquer. Ainsi, « si nous avions quelques organes de moins, nous ignorerions d'admirables et singulières choses », mais, déduira Maupassant par parallélisme, « si nous avions quelques organes de plus, nous découvririons autour de nous une infinité d'autres choses que nous ne soupçonnerons jamais faute de moyen de les constater ». Il en déduit que, vu le nombre et les capacités restreints de nos organes, nous sommes sûrement très handicapés et, faute d'organe approprié à les reconnaître, nous ignorons vraisemblablement une quantité considérable de notions inimaginables pour l'homme. De plus, comment prouver que ces notions, issues de l'interprétation de nos sensations, correspondent à la réalité ? Il se peut tout à fait que nous soyons « les jouets et les dupes de [nos] organe[s] fantaisistes ». Nous, qui croyons avoir une vision et une connaissance du monde sinon complète, du moins basique et polyvalente, nous nous trompons « donc » certainement quant à l'étendue, la richesse et la vérité de notre savoir, et, victimes d'une illusion, négligeons l'incertitude et la disproportion évidente de celui-ci face à ce qu'il nous reste et ce qu'il nous sera toujours impossible de découvrir : « nous nous trompons en jugeant le Connu et nous sommes entourés d'inconnu inexploré ». Évidemment, si l'on remet totalement en question la conformité de notre perception du monde à sa réalité, tout notre savoir devient « incertain », car dépendant de « quelques filets nerveux », il suffirait d'une légère médication dans la conformation de nos organes pour révolutionner celui-ci : le monde - « tout » - est donc « appréciable », selon le nombre et la capacité de nos sens, « de manières différentes » -, l'être fini n'a pas accès à la réalité absolue du monde qui lui « échappe » par son infinité, et en perçoit une parcelle tellement infime et incertaine qu'il serait déplacé de sa part de prétendre répondre de son savoir : tout ce qu'il perçoit et ne perçoit pas, ce qu'il déduit ou ne déduit pas est « faux », car incomplet, « douteux » et « possible ».
       L'auteur formule finalement cette « certitude » issue de sa réflexion en modifiant le vieux dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », qui assimile la frontière entre le vrai et le faux à celle de l'exploré et de l'inexploré, de l'habituel et de l'insolite. L'écrivain, lui, assimilera la frontière entre la conformité et la non-conformité à la réalité à limite de notre perception, puisque la réalité nous est donnée par nos seuls organes sensoriels : « vérité dans notre organe, erreur à côté. ».

Fleuron

       Maupassant nous a montré dans ce texte que la réalité ne nous est donnée que par nos sens, c'est-à-dire par des organes sensoriels plus ou moins performants selon les espèces et les individus, les renseignements qu'ils nous fournissent sont relativement peu nombreux, imprécis, incertains, invérifiables, et « l'être extérieur » nous échappe partiellement non seulement par ses proportions et ses manifestations infinies, mais aussi par le fait que nous sommes ignorants de nos lacunes, n'avons aucune notion de ce qui se trouve derrière les limites de notre perception, aucune idée de l'importance de l'interprétation du réel par nos organes.
    L'auteur tente par là de nous faire entrevoir la superficialité et la fragilité de notre connaissance, totalement dépendante des seuls intermédiaires entre le monde extérieur et nous, nos organes - peut-être fabulateurs, qui sait ? -. En effet, même si nous élaborons également notre savoir avec l'intelligence et le raisonnement, l'existence des êtres et des choses n'est pas démontrable : nous constatons la réalité, et tout nous porte à faire confiance à nos sensations, bien que peu précises parfois, origines de notre développement social et intellectuel, ce qui, comme s'emploie Maupassant à le démontrer particulièrement dans la deuxième partie de ce texte, peut faire de nous « les jouets et les dupes de [nos] organe[s] fantaisistes ». Comme il nous est impossible de vérifier la plupart du temps la justesse de la correspondance entre nos sensations et leurs facteurs déclencheurs, nous en déduisons que la réalité, terme facilement définissable mais objet peu reconnaissable, voire inexistant, est donné de manière interprétée et donc différente à chaque espèce, voire à chaque être vivant. La notion de vérité, soit de conformité à la réalité, est donc tout aussi subjective que cette dernière et correspond à une interprétation personnelle de la sensibilité ; réalité et vérité sont donc des notions fort «incertain[es]et appréciables de manières différentes ».

Fleuron

       Maupassant nous incite à nous étonner du miracle de notre connexion avec le monde (si vaste!) en fait pratiquement inexploré et totalement incertain, ainsi que des failles de nos intermédiaires avec celui-ci, il nous porte de cette manière à douter de la validité de notre perception et à réfléchir sur le concept de vérité d'une connaissance afin de remettre nos valeurs et notre prétendu savoir en question : comment peut-on effectivement se porter garant d'une connaissance quand on s'aperçoit que celle-ci n'est qu'une interprétation et une élaboration plus ou moins intelligente d'une sensation incertaine, peut-être totalement illusoire ou sélective ? En détruisant toutes nos évidences et nos certitudes quant aux notions de perception, de réalité, de vérité et de connaissance, Maupassant crée le doute, l'étonnement et l'interrogation vis-à-vis de celles-ci, et problématise leur conceptualisation, il détruit la pyramide de nos préjugés et de nos opinions nés de l'habitude et des traditions pour nous inculquer une attitude philosophique, un esprit ouvert, vif et neuf, s'étonnant devant les faits les plus communs, posant les questions et les problèmes avant d'y répondre.
       Il est certain que nos organes sensoriels sont peu nombreux, qu'ils nous fournissent des informations incertaines et parcellaires. Cependant, ces informations, bien qu'en quantité risible par rapport aux proportions de la réalité qui nous est donnée, sont déjà trop nombreuses à notre échelle et dépassent notre capacité d'analyse, si bien que nous y opérons inévitablement une sélection malgré leur pauvreté relative au monde. Si nous étions pourvus d'un nombre supérieur d'organes ou s'ils avaient « cent millions de fois [leur] puissance normale », le monde extérieur nous échapperait toujours autant car, quand bien même il serait limité de façon à ce que nos organes puissent en percevoir la totalité, nous nous montrerions incapables de discerner et d'analyser les renseignements trop nombreux -, tel est le sort de l'être fini face à une réalité infinie : il se trouve condamné à n'appréhender de cette dernière qu'une portion, et de manière sélective, ce qui lui rend en fait cette réalité absolue inaccessible. Maupassant, lorsqu'il nous montre les limites de notre perception et imagine l'humanité pourvue de quatre, puis de six sens, n'a pas spécialement pour but de nous exhiber la pauvreté de nos sens, la précarité de notre contact avec le monde extérieur, de nous faire perdre toute confiance en notre perception de la réalité - en ce cas nous douterions de tout sauf de notre existence, et deviendrions solipsistes ou encore totalement sceptiques - mais de nous faire prendre conscience du fait que la réalité ne nous est pas aussi facilement donnée que l'on pourrait le croire, beaucoup de phénomènes ou d'existences nous semblent évidents, peut-être parce que nous tendons naturellement à ignorer notre ignorance, et à trouver des explications toutes faites à des problèmes sans tenir compte de nombreux paramètres intervenants, notamment de notre finitude et de notions incertaines ou manquantes nous empêchant de déterminer une réalité absolue, et donc une conformité universelle à celle-ci.

Fleuron

      Ne nous réfugions donc pas, face au ton fermement effrayant et pessimiste du texte, qui n'est qu'un artifice littéraire destiné à interpeller le lecteur, dans le scepticisme ou dans la dénégation de la réalité, puisque, au contraire, conforme aux principes et à l'attitude philosophique de tous temps, Maupassant s'emploie à détruire les convictions et à installer le doute chez le lecteur afin de favoriser chez lui la réflexion personnelle, et la reconstruction, comme le formulera (autrement... ) par la suite Bachelard, d'une nouvelle pyramide de connaissances démontrées, favorisant un esprit plus ouvert aux idées nouvelles. Réalité et vérité étant question d'interprétation, « tout est incertain et appréciable de manières différentes. Tout est faux, tout est possible, tout est douteux. », autrement dit, toute proposition est rarement totalement vraie ou totalement fausse, les nôtres comme celles d'autrui, il faut apprendre à toutes les considérer quelles qu'elles soient et à les apprécier à leur juste valeur, et pour cela tenter de rester objectif et modeste quant à notre perception de la réalité...

(Elise G.)