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Ce texte est un extrait de L'existentialisme est un humanisme, écrit par Sartre et publié en 1946. L'auteur reprend dans ces écrits, de manière
condensée et plus accessible, les grands thèmes qu'il avait auparavant développé dans L'être et le néant. Dans cet extrait, le philosophe
nous donne la définition de l'existentialisme sartrien, et nous présente sa conception de l'homme, à savoir qu'il considère qu'il n'y a pas de nature
humaine et que l'homme se définit par ses actes.
Cet extrait débute par la présentation du mouvement de pensée auquel appartient Sartre. Puis celui-ci procède tout au long de ce paragraphe à une
argumentation développée en trois temps principaux, et qui vient soutenir sa thèse.
Tout d'abord, un premier moment est constitué par l'énonciation de la thèse existentialiste athée.
Dès le départ, l'énonciation que "dieu n'existe pas" vient différencier la thèse existentialiste athée de la thèse existentialiste
chrétienne, en partant du fait de la non existence de dieu.
Puis Sartre dit "il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept,
et que cet être c'est l'homme". Sartre évoque ici l'existence humaine, radicalement différente de l'existence des objets par exemple. La table sur
laquelle j'écris existe évidemment, mais avant même d'exister, elle a été imaginée, conçue et dessinée peut-être par un quelconque ingénieur.
Construit d'après un modèle établi et pour un usage déterminé, ce stylo a été une idée, autrement dit une "essence" avant d'être une
"existence". Mais moi, personnellement, en tant qu'homme, j'existe simplement. Ma personnalité n'est pas construite à partir d'un modèle
dessiné d'avance, et ne tend pas vers un but précis. Tous les objets sont en fait relatifs à l'usage que l'homme choisit d'en faire, tandis que l'homme
n'est lui outil de personne. Sartre illustrera lui cette manière de penser en prenant l'exemple d'un coupe-papier.
Enfin, Sartre ,ne se contente pas d'écrire "cet être c'est l'homme"; il ajoute "ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine", car ce
terme de réalité humaine paraît bien illustrer la pensée de Sartre. De plus cette référence à Heidegger n'est pas innocente : en citant le nom de
ce philosophe, il fait appel au savoir du lecteur quant à la philosophie de l'ontologie de ce dernier. Pour Heidegger, l'homme qui existe ici-bas, le
Dasein, se découvre dès qu'il prend conscience de lui-même et du monde comme étant déjà là, comme ayant reçu la charge de l'existence sans l'avoir
choisie, comme jeté dans le monde. Tel est le thème de la déréliction. Je ne peux concevoir ma propre naissance, mon propre surgissement dans l'être. Le
donné radical de mon être-là précède toutes mes initiatives. Sartre évoque dans cette phrase ce mode de pensée, donc il s'agit de connaître un peu la
philosophie de Heidegger pour le comprendre.
Dans un deuxième temps, Sartre procède à l'explication de cette thèse. S'il commence par poser une question, "qu'est-ce que signifie ici que
l'existence précède l'essence ?", c'est dans une optique particulière, et pour deux raisons principales : il se met d'une part à la place du lecteur
qui vient de lire ce qu'il a écrit précédemment et qui demande à comprendre davantage, mais il veut également d'autre part ré insister sur l'idée
principale, celle qui est la plus importante dans l'énonciation de la thèse.
Puis il dit : "Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme (...) n'est d'abord
rien". Par cette phrase, il veut nous expliquer comment l'homme évolue : tout d'abord, l'homme n'est rien, puis il devient quelqu'un après avoir
découvert son entourage, l'environnement dans lequel il vit, et après s'être découvert. Le fait même de l'existence apparaît donc, pour les philosophes
existentialistes, être "absurde", en ce sens que l'Être n'est initialement que Néant. Cependant, ceci n'accrédite nullement une philosophie
pessimiste de la vie; Sartre ne veut pas dire que la vie est cruelle ou laide. Absurde doit être pris dans le sens que lui donnent les logiciens : non
déductible par la raison. Les existants apparaissent donc, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais déduire ce qu'ils sont ou seront.
Pour terminer, un troisième moment consiste en le fait de tirer les conséquences de la thèse. En annonçant qu'ainsi, il n' y a pas de
nature humaine puisque pas de Dieu pour la concevoir", Sartre lie la négation de l'essence de l'homme, "n'a pas de nature humaine", à la
négation de Dieu, " pas de Dieu pour la concevoir". En réalité, l'existentialisme nie ici un Dieu fabricateur en tant qu'artisan, le Dieu qui
conçoit dans son entendement une certaine essence de l'homme et crée ensuite par un acte de sa divine volonté l'espèce humaine conforme à l'essence
préalablement conçue. Ainsi, le concept d'homme dans l'esprit de Dieu est assimilable au concept de table dans l'esprit de l'ingénieur qui le fabrique.
Or, Sartre pense lui que l'homme et le monde sont issus d'une création contingente et sont l'effet d'une grâce plus que d'un théorème.
Enfin,
d'après Sartre, "l'homme est seulement, non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence,
comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait." Apparemment, l'homme devient ce qu'il est en
utilisant la vision qu'il porte sur lui-même et sur son existence, sa volonté, et puis dans un deuxième temps en agissant pour se construire. Sartre veut
faire comprendre à l'homme qu'il est fondamental qu'il prête attention au sens qu'il veut donner à son existence, sinon elle restera à l'état de néant.

Ce texte peut sembler à première vue n'être qu'une énonciation du premier principe de l'existentialisme; en réalité, il soulève une question
fondamentale, à savoir est-ce qu'il y a ou non une nature humaine.
Les philosophes chrétiens répondent pour leur part affirmativement à cette question :considérant que Dieu a créé l'homme à son image, il apparaît
alors évidemment que l'homme est naturellement bon. On trouve d'ailleurs des échos du fait qu'il y ait une nature humaine chez Rousseau. Dans le Discours
sur l'origine de l'inégalité, il dit "l'homme est naturellement bon (...). Qu'on admire tant qu'on voudra la société humaine, il n'en sera
pas moins vrai qu'elle porte nécessairement les hommes à s'entre-haïr à proportion que leurs intérêts se creusent". Pour lui l'homme a une nature
bonne et la société la pervertit. Pour Hobbes par contre, l'homme est naturellement intrépide, vicieux et non sociable. D'autre part, Hobbes
découvre une origine naturelle à travers le pouvoir absolu du souverain. Quelque soit leur point de vue, tous deux reconnaissent la présence d'une
nature prédéterminée.
Cependant, au sein de la philosophie chrétienne, on trouve les existentialistes chrétiens qui viennent rejoindre les existentialistes athées en considérant
qu'il n'y a pas de nature humaine en soi, universelle et immuable. Marx s'aligne sur ce mode de pensée qui consiste à dire que l'on ne peut reconnaître chez
tous les hommes, des caractéristiques communes, et ajoutera que l'homme a par contre des conditions initiales d'existence, mais celles-ci sont modifiables par
le biais du travail. Ces conditions d'existence sont en fait la situation particulière dans laquelle l'homme naît, c'est à dire son milieu social, son
entourage, son corps, l'époque à laquelle il commence sa vie... Mais on ne peut dire que ces situations dans lesquelles l'homme se trouve
"déterminent" sa conduite. Un déterministe prétendrait par exemple que des gens opprimés se sont révoltés car leur situation était
intolérable. Sartre, d'après sa philosophie de la liberté, fait lui remarquer qu'une situation n'est jamais intolérable en soi, elle le devient parce qu'un
projet de révolte lui a conféré ce sens. Chaque homme a un matériau de départ, et il se doit d'utiliser sa liberté afin de le modifier et de
l'orienter dans le sens de ses intentions et projets. Car ce sont les libres projets qu'un homme entreprend, ainsi que ses actes, qui donnent une réelle
signification aux situations et qui le définissent. Le monde n'est jamais en fait que le miroir de la liberté de l'homme. Dans la nature humaine, le passé
seul détermine le présent et le futur; dans l'existence, c'est bien le futur qui modifie et crée le présent. Libre par rapport au monde, je le suis
également par rapport à moi-même. Aucune "essence" déterminée de moi-même n'oriente a priori mon comportement. Je ne puis me reconnaître
d'aucune nature.
Prenons l'exemple d'un homme qui se sent triste : lorsqu'il prend conscience de son chagrin, il le pose comme objet à distance de lui, c'est à dire qu'il sait
que lorsque quelqu'un est triste, il émet des sanglots. Donc le "je" qui dit sa tristesse n'est pas tout à fait le moi qui est triste, et c'est ce
dédoublement qui différencie un objet d'un homme. Tandis que le propre d'une chose est d'être ce qu'elle est, l'homme est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce
qu'il est. Il s'échappe par ses projets de toute situation et est toujours par sa conscience au-delà de lui-même. Tandis que la chose est, l'homme existe, ce
qui signifie étymologiquement "sort de". Il n'y a donc pas de destin, et incriminer la fatalité comme responsable du chemin sur lequel notre vie
s'engage serait déplacé. Comme on dit vulgairement : je peux toujours "m'en sortir!" Voilà le sens de l'ex-istentialisme. Il convient de
noter que c'est précisément cette non-coïncidence de l'homme avec soi-même ou sa situation initiale que Sartre appelle le "néant". La liberté
se trouve donc dans le fait que l'homme est néant, que la réalité humaine n'est pas et donc qu'elle est sans cesse à faire : on ne mérite pas d'être
table, mais on mérite de devenir homme.
Si nous voyons le fait d'avoir une essence prédéterminée comme une illusion, il nous faut alors reconnaître que la personne que nous considérons être
chacun n'est en réalité qu'un personnage inventé et élaboré de toutes pièces, d'après des modèles préconçus et avec la fantaisie de notre
imagination. En fait, chacun est conscient de jouer et de dépasser toujours son rôle, qu'il ne peut de toute façon pas prendre au sérieux sans mauvaise foi,
puisqu'il n'est pas ce rôle. Ainsi, Sartre prenait l'exemple du garçon de café "qui vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, s'incline
avec un peu trop d'empressement, revient en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate", qui nous donne
l'impression de jouer la comédie. Plus grave est la mauvaise foi du dictateur qui se regarde avec complaisance dans son miroir, habillé d'un grand uniforme,
et qui se transforme en "chose" noble, guerrière et souveraine dans le film "Les jeux sont faits" : il se croit dictateur par essence. Également,
une tradition veut que l'on déclare l'homme supérieur à la femme, l'honnête personne d'une autre essence que le vaurien, et le blanc envoyé sur terre pour
dominer le noir. Trois grands livres existentialistes prennent la défense de ces victimes : dans La question juive, Sartre invite les israélites à
se libérer de l'image traditionnelle et mythique qu'ils trouvent d'eux chez les antisémites. Il n'y a pas d'essence juive, et les juifs ont à exister dans
leur être. De même, à propos de Jean Genêt, Sartre se penche sur le délinquant qu'on transforme en chose criminelle, alors que ce dernier n'a vu à
sa liberté d'autre rôle que d'assumer le rôle de voyou. Enfin Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir montre que ce n'est qu'un mythe et non vérité
que la femme soit par essence frivole, sentimentale et moins intelligente que l'homme. Les hommes ne possèdent donc pas par nature des qualités d'après
lesquelles on pourrait les classer dans une catégorie finie de gens.
De même, les réactions que l'on attribue à l'homme comme étant naturelles, relèvent en fait également de sa culture. La distinction entre les unes et les
autres est malaisée : il est fréquent que ce qui relève du niveau physico-biologique et ce qui relève du niveau psychosocial suscitent des
réactions du même type. Le plus souvent, il n'est pas possible de distinguer les sources biologiques des sources sociales d'un comportement, ce dernier
constituant une intégration des unes et des autres. "L'usage qu'un homme fera de son corps", observe M. Merleau-Ponty, "est transcendant à
l'égard de de ce corps comme être simplement biologique. Il n'est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d'embrasser dans
l'amour que d'appeler une table une table". Tout est donc fabriqué et naturel chez l'homme, comme on voudra dire, en ce sens qu'il n'est pas un mot ou
une conduite qui ne doive quelque chose à l'être simplement biologique et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne
de leur sens les conduites vitales, par une sorte d'échappement et par un génie de l'équivoque qui pourraient servir à définir l'homme. L'acte simple
de se nourrir est par exemple essentiellement naturel mais est aussi un fait culturel puisque chaque civilisation a un comportement nutritif spécifique. Il
est difficile, donc, de réussir à établir s'il existe ou non une nature indépendamment de la culture, l'éducation de l'homme paraissant étroitement
liée à sa nature.
Les points de vue divergent donc sur l'existence d'une nature à part entière, mais le sens que l'homme donne à son existence paraît primer sur une
quelconque essence.

Ce texte nous a clairement montré les implications de l'idée d'existence chez Sartre : parce que l'existence précède l'essence, parce que l'homme existe
avant même d'être quelqu'un de déterminé, l'existence humaine est liberté. C'est cette liberté que l'homme doit exploiter pour donner sens à sa vie, et
pour que celui-ci soit plus déterminant que la nature, si tant est qu'il y en ait une.
(C. E.)
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