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Le désir est une notion constitutive de notre personnalité et de notre existence, c’est à partir de celui-ci que nous organisons et planifions notre
vie. L’homme est en effet un être de désirs : il aspire toujours à un sort meilleur, mais les objets convoités ne correspondent pas pour autant à
des objets vitaux. Cette particularité permet à l’être humain de se projeter aussi souvent qu’il le souhaite dans le futur afin de l’organiser,
au lieu de se cantonner à une existence simple, basée sur le moment présent. Cette faculté peut, à première vue, nous paraître comme une libération des
mornes obligations présentes. Cependant ce désir « libérateur » n’impose-t-il pas en fait à l’homme un esclavage dû à la tentation, puis à l’obligation,
de se projeter sans cesse dans le futur, au détriment du présent, au risque d’une vie fictive, source de contradictions avec la réalité, de frustrations et de
désillusions ? Il s’avérerait alors peut-être nécessaire de déterminer, puis de distinguer, ces désirs nombreux, variés, et d’apprécier
dans quelle mesure ils sont susceptible de se révéler source d’évasion ou d’aliénation.

Définissons tout d’abord le terme de « désir » au sens général : les désirs sont des pulsions qui tendent vers la possession,
mais qui n’ont pas d’objet fixe. Ces désirs sont innombrables, infinis même et divers. C’est pourquoi la plupart d’entre eux sont refoulés dans
notre inconscient, de telle sorte que nous n’en soupçonnons pas l’existence : en effet ces pulsions sont souvent contradictoires, leur application n’est
absolument pas envisageable dans la réalité ; elles peuvent encore relever du domaine d’un interdit très fort ; le conscient fait encore
des choix, leur attribue une importance plus ou moins grande, voire nulle, dans notre vie, les hiérarchise…
Mais cette sélection et cette organisation, superficielles, ne permettent pas à celui-ci de contrôler l’existence et la force de ces pulsions : les
désirs refoulés sont loin d’être supprimés (oubliés), et pressent toujours de s’exprimer. Un combat de libération des éléments emprisonnés
dans l’inconscient se met en place, il s’installe bientôt une constante opposition dans notre propre personnalité entre le « ça », le
« moi » et le « sur-moi », nécessitant un équilibre (instable) difficile à gérer et pouvant être cause de tourments.
Concentrons-nous maintenant sur la « partie émergée de l’iceberg », les désirs dont on a pris conscience et que l’on va imaginer, puis tenter de
réaliser : les souhaits. La mise en œuvre d'un désir va poser un problème majeur : son adaptation au monde réel ; en effet ces
pulsions ne tiennent aucun compte des contraintes qu’impose la réalité, ou tout simplement notre propre moralité. Le désir est par essence totalitaire, c’est
à dire qu’il aspire à la possession absolue de la totalité. Évidemment cela est impossible. Tout d’abord parce que notre taille est bien infime face à l’immensité
de notre environnement ; même si nous étions immortels, nous ne pourrions pas explorer la totalité de l’univers. Enfin, quand bien même il serait
envisageable de l’explorer tout à fait, nous ne pourrions le posséder, pour cette raison qu’il est impossible de posséder quoique ce soit, encore moins
de façon absolue : en voulant posséder, nous aspirons à ce que l’objet désiré devienne, se confonde avec soi-même, afin d’en avoir l’exclusivité,
or une fusion entre deux êtres (ou deux objets) est impossible, notre corps et notre esprit sont bien trop délimités, sans une perte d’identité de l’un
ou des deux objets, qui n’existe plus alors en tant que statut d’objet désiré. Notre demande de possession est par ailleurs contradictoire, puisque
nous voulons que l’autre devienne soi, tout en gardant notre identité intacte. On ne possède donc en fait que soi-même –au mieux est-on
propriétaire. Le désir doit en conséquent être nuancé, d’autant plus qu’à ces incompatibilités s’en ajoute une supplémentaire, avec le désir d’autrui,
de la société ou avec les règles que nous nous imposons, notre morale. Finalement , ce que l’on va tenter de réaliser, sans grande nécessité,
n’est qu’une pulsion canalisée et rationalisée (par des déplacements symboliques) – un cadavre ? cela ajoute à l'échec de la tentative, et
explique notre frustration et l'état perpétuel d'insatisfaction dans lequel nous sommes, le déplacement infini de l'objet de nos désirs. De plus, sous
l'effet de l'envie, notre imagination a idéalisé l'objet de notre désir, et nous avons attendu de l'obtenir impatiemment, comme cette femme si belle, au
parfum si sucré ! Seulement, une fois que nous l'avons obtenue, nous nous apercevons que sous cette apparence divine se cache un être humain qui mange, se maquille
et, oh malheur, dispose d'un sacré caractère. Nous nous apercevons que cette déesse travaille et passe son permis de conduire comme le commun des
mortels, que la relation qui débute comporte tous les aspects (omis dans le rêve) maudits de la réalité. Qu'allons-nous faire pour contrer cette
déception ? Modifier son rêve, en inventer éventuellement un autre, désirer une autre femme, mystérieuse. D'où le proverbe "si je te cède mon doigt,
tu voudras ensuite mon bras, jusqu'à mon corps tout entier!". Le vécu du rêve en marque le terme.
L'aspect totalitaire et contradictoire (entre eux et avec la réalité) des désirs, tolérant difficilement les nuances et non sans amertume de notre part,
sont la cause d'un déchirement dans notre personnalité et la source de nombreuses tortures; ces états de tourment, de frustration, d'amertume ou de
culpabilité causés par ces pulsions peuvent-ils néanmoins être qualifiés de douloureux ?

A
l'origine de toute souffrance, il y a un traumatisme, un événement mal vécu, qui va causer la douleur morale. Il est difficile, voire impossible (puisque
chaque personnalité est dotée d'une sensibilité différente et variable), de déterminer l'intensité à partir de laquelle un malaise, conséquence d'une
expérience désagréable, mérite la qualification de douleur morale, donc de souffrance. Toutefois, l'échec de la conciliation du désir et de la
réalité, si tout s'est déroulé au mieux et que nous avons obtenu l'objet de notre désir, forcément conscient, ne semble pas nous avoir traumatisé outre
mesure, et nous laisse même, malgré le sentiment d'insatisfaction, l'impression d'un but "atteint", d'une réussite dépassée
maintenant. Nous feignons par ailleurs d'ignorer la fausse note (ou bien nous ne nous en rendons pas tout à fait compte) et déplaçons notre cible afin de
retenter exactement la même manoeuvre, là où, après un échec douloureux, un repli sur soi et une remise en question s'avéreraient nécessaires,
constitueraient la réaction rationnelle d'une personne qui a commis une erreur et qui en a pâti. Nous en déduisons que cet échec, quand nous sous en
rendons compte, ne nous porte pas grand préjudice. Quand bien même nous nous apercevons que l'idée de réaliser ses rêves est absurde, nous
poursuivons notre quête de réalisation, la volonté (incorrigible) de conciliation des deux partis (désir et réalité) est donc une illusion
nécessaire à notre équilibre mental: nous avons besoin de croire à un but dans notre vie, le désir est là pour jouer ce rôle. Nous prenons plaisir à
désirer, la perspective et l'impression de réalisation sont indispensables à notre moral, car elles donnent un sens à notre existence, ainsi qu'une
sensation d'accomplissement. Le sentiment d'insatisfaction exprime un doute de l'efficacité de nos efforts. Si nous feignons de l'ignorer et que nous le
refoulons sans l'analyser, c'est que ce doute remettrait tous nos actes et nos valeurs en cause, nous ferait souffrir. En refoulant ce sentiment, nous refoulons
notre amertume afin de ne se souvenir que d'une réussite totale. Nous échappons à une remise en question, mais l'insatisfaction nous pousse à nous diriger
vers une nouvelle réussite : elle est donc en quelque sorte le moteur de notre vie. Nous sommes donc leurrés quant à notre échec, et n'éprouvons pas de
souffrance due à la réalisation du désir. Notre insatisfaction, qui aurait pu causer un sentiment d'amertume, fait vite place au plaisir procuré par le
nouveau désir naissant.
Il en est autrement lorsque le désir -toujours conscient ici- rencontre une difficulté de réalisation plus évidente, comme une incompatibilité avec le
désir d'autrui, et qu'il est impossible de le mettre en oeuvre, du moins non sans une négociation sévère et dégradante. Devant un échec pareil, tout
personne éprouve une grande frustration, d'autant plus que l'échec (l'impossibilité), va raviver la pulsion. Commence alors une phase pénible,
plus ou moins longue, où l'on va désirer ardemment ce que l'on ne peut avoir, en ressentir une plus grande amertume, et désirer plus intensément encore...
(il s'installe alors un beau cercle vicieux!) Notons que, chose étrange, -l'avez-vous remarqué?- nous désirons toujours ce que nous n'avons pas! A
croire que nous prenons un plaisir masochiste à cette torture que l'on recherche. Une souffrance désirée peut-elle être désignée comme telle?
Souffre-t-on lorsque nous recherchons nous-même notre douleur morale?
Le problème est que nous ne recherchons pas consciemment l'échec. Revenons au sens plus large du terme de désir. Nous avons vu que les désirs sont nombreux,
et contradictoires: lorsque l'on désire quelque chose, l'on désire également son contraire, ou bien autre chose qui n'est de toutes façons absolument pas
compatible avec le désir premier. Cette situation était invivable, nous allons faire un choix, et refouler l'un de ses désirs, ou plusieurs d'entre eux.
L'inconscient se retrouve donc hanté de pulsions interdites, dites oubliées, prêtes à s'exprimer à la moindre occasion, dans des moments de fatigue, de
découragement..., et se manifester sous forme déguisée, de telle sorte que nous allons parfois nous comporter de manière illogique, contradictoire,
irrationnelle, sans comprendre le sens de nos actions, sans même nous en rendre compte. Cette déchirure dans notre personnalité créée par des désirs
antagoniques et le combat des deux partis (l'un veut s'exprimer, l'autre veut tout contrôler) explique notre recherche, parfois systématique chez certaines
personnes névrosées, de l'échec. Ce n'est pas alors l'échec qui nous fait souffrir, mais l'impossibilité de réconcilier les fragments de notre esprit
déchiré, c'est notre combat intérieur qui nous ronge, parfois tout à fait consciemment : qui n'a jamais été partagé entre deux volontés, entre deux
pulsions antagoniques ?
Le désir, du fait qu'il ne tient absolument pas compte des obligations que nous impose la réalité;, entre en conflit avec celle-ci. Le problème se pose
souvent à nous : que choisir ? Notre désir ou nos obligations -conflit illustré dans la vie courante par les notions de "bonne" et de
"mauvaise" conscience : le petit diable et le petit ange qui, à chaque décision importante, se disputent et tentent de se faire, chacun de leur
côté, entendre, écouter et obéir. Souvent, nous préférons choisir notre désir, plus attrayant, plus réconfortant, non sans un fort sentiment de
culpabilité (Lewis Carroll, dans Alice au pays des merveilles, fait très bien ressortir cette impression de défaite et de culpabilité chez la
petite fille perdue qui "sait très bien ce (qu'elle) doi(t) faire, mais qui fai(t) toujours le contraire").
Ce n'est finalement pas ce sentiment d'insatisfaction permanent, et la réalisation totale du désir qui nous fait généralement le plus de tort, mais
les conflits et les contradictions nombreuses qu'il installe en nous : le désir même si cela nous est une douce illusion indispensable dans la vie, est pour
nous source d'un grand plaisir accompagné de tourments, de culpabilité, de frustrations dues au refoulement, de difficultés à maîtriser nos pulsions, de
douleurs. Ces douleurs sont cependant dues à l'inadaptation du désir dans la réalité, rigide, et non pas à la pulsion en elle-même. L'on peut se demander
alors si le désir, au lieu d'être cause de souffrance, n'en serait pas l'expression, s'il ne serait pas l'expression d'une douleur vive, refoulée, à
l'origine de notre fonctionnement complexe.
A la naissance, l'enfant n'a pas conscience de son corps : il n'est que sensations, c'est pourquoi il ne détermine pas réellement les frontières de
son corps et va s'identifier au monde. Il ne dissocie pas sa personne de son environnement, qui se rapporte constamment à lui. Les premières années de
l'enfant vont donc être une déchéance, lorsqu'il va comprendre à travers les phases orales et anales, le stade du miroir et le complexe d'Oedipe, que non
seulement son corps mais aussi son esprit ont des limites, que, n'étant pas le monde, mais un des nombreux éléments qui le composent, il se doit d'obéir à
ses lois, et qu'il existe au même titre que les personnes -également en tant qu'objet- image perçue par les autres, qui le cantonne à un être matériel et
diffère totalement de celle qu'il a de lui en tant que sujet : c'est la prise de contact, déception douloureuse, avec la réalité. Peu à peu, l'enfant va
intégrer ces découvertes à son fonctionnement et modifier sa perception du monde en fonction de celles-ci. Cette réalité va devenir la priorité de
l'adulte; pourtant elle ne sera jamais complètement acceptée : la douleur et le choc qu'elle a causés antérieurement sont refoulés, mais certainement pas
oubliés, et la blessure reste ouverte. Inconsciemment, nous regrettons toujours nos illusions de l'enfance et, par un refus du monde réel, revendiquons
notre importance. Va alors apparaître le désir de retrouver ses illusions, de faire comme si rien ne s'était produit et revenir à l'époque la plus douce de
notre vie : celle de nos premiers instants, désir évidemment impossible à réaliser... C'est ainsi que vont naître nos pulsions de désir : en voulant la
possession absolue, nous cherchons la ré appropriation totale du monde, nous aspirons à revenir à cet état d'osmose avec celui-ci. Les mythes du paradis
perdu et de l"âge d'or sont des illustrations du refus de cette déchéance. Nous pouvons par ailleurs observer le même phénomène à
l'échelle de l'humanité qui a connu un processus similaire (L'homme croyait maîtriser la terre au centre de l'univers : les découvertes de
l'héliocentrisme, du darwinisme et de la psychanalyse principalement vont porter un coup fatal à son orgueil. Le désir et les tentatives de maîtriser,
modifier et réguler la nature, de conquérir l'espace, sont en fait l'expression de la douleur causée par ces découvertes, de la volonté de
recréer l'illusion de la supériorité et du pouvoir de l'espèce humaine sur l'univers, du refus de la dégradation du statut de l'homme). Le désir est par
conséquent une dénégation de la réalité, voilà pourquoi il entre constamment en conflit avec elle (dans notre personnalité et dans notre vie).
Par son existence, il exprime une souffrance non-dite, censurée, mais très violente, il conteste une dire réalité, choquante et vexante.
En désirant, nous nous rappelons en fin de compte le côté inacceptable de la réalité, nous la tenons éternellement en ennemi et entretenons une vexation
douloureuse, , un conflit déchirant et déroutant parfois. Le désir passe donc nécessairement par la souffrance, puisqu'elle est en quelque sorte à l'origine
de de celui-ci, même si cette souffrance, ainsi que l'insatisfaction et la frustration causées par nos pulsions ("réalisées" ou non),
relèvent souvent du domaine de l'inconscient.
Il n'est cependant pas uniquement une réponse aux traumatismes de l'enfant, une simple dénégation du monde réel; en effet, le désir est aussi la principale
source de plaisirs et de satisfactions de l'homme et, même s'il n'est qu'une illusion, cette illusion lui est non moins indispensable pour vivre, car elle
lui permet d'échapper à la vérité démoralisante de la réalité et de croire à un accomplissement et à une importance, peut-être minime, mais
certaine, de son existence.
L'enfant se croyait être apparenté au monde, pensait constituer la totalité, soit rien de bien défini. Lorsque sa vision de lui-même sera confrontée et
détruite par la réalité, il usera du désir pour parer la douleur causée par ce grand choc : par celui-ci, il va se reconstituer un équilibre et
se remotiver.

L'on
peut se demander si ce désir, au lieu d'être une dénégation du réel ayant pour but de nous aider à le supporter en y échappant partiellement, ne serait
pas le moyen, une fois les illusions de notre enfance détruites, de combler le fossé creusé entre notre finitude et la globalité : c'est effectivement le
désir qui nous pousse à aller vers les autres pour communiquer avec eux, qui nous donne des buts concrets, une signification à notre trajectoire dans notre
existence, si limitée soit-elle. Le désir ne serait plus fiction ou illusion, mais un moyen, par sa contestation de la réalité, d'établir un
contact entre celle-ci et soi-même.
(Elise G.)
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