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Ce texte est un extrait du Banquet de Platon, récit d’un célèbre banquet qui eut réellement lieu à l’époque de Socrate, mêlant, dont entre autres ce dernier, de
célèbres figures de l’époque, et durant lequel chacun des convives dut prononcer un discours sur l’amour. Le passage étudié
maintenant est tiré du discours de Socrate, qui, à l’en croire, rapporte son entretien avec Diotime, femme savante de Mantinée qui enseigna au jeune Socrate
sa vision de l’amour. Après avoir défini les origines, les manifestions et les fins d’Éros, Platon, au travers de la bouche de Diotime et de Socrate, va
analyser la fonction fondamentale de l’acte d’amour (qui est de tenter de gagner, pour un être mortel, l’immortalité), et, dans un contexte de
questionnement élargi, réfléchir sur le rôle de l’amour dans le cycle de la vie. Il va alors exposer sa vision particulière à l’époque du statut
identitaire et du sens de l’existence des mortels, et tenter de résoudre le problème de la mort, généralement source d’effroi chez les grecs, tout
comme dans nombre de civilisations d’ailleurs.

Socrate et Diotime sont antérieurement tombés d’accord «sur ce point» : l’objet naturel de l’amour est « la procréation » et « l’enfantement
dans le beau » ; la « nature mortelle », limitée, cherche, au moyen de l’amour donc de la reproduction, «à perpétuer son existence et à
être immortelle ». Diotime récapitule ainsi, lors de la première phrase de l’extrait, ce qu’elle a expliqué à Socrate dans le passage précédent.
Elle va maintenant tenter de faire comprendre à son élève, en problématisant notamment la notion de l’identité propre à la personne, en quoi la
procréation permet de gagner l’immortalité, et que celle-ci, qui consiste en « laisser toujours un être nouveau prendre la place de l’ancien »,
ne s’effectue pas seulement à l’échelle d’un individu et de sa vie.
« En effet », Diotime va s’employer à montrer à l’aide de trois exemples développés, que tout dans la nature se renouvelle incessamment,
bien que parfois à perte, ce qui permet aux espèces comme, à plus petite échelle, à « tout être mortel », de se conserver.
Diotime classe et développe ses trois
exemples dans l’ordre logique et croissant du plus évident au plus compliqué ; forcément, moins l’exemple paraît simple, plus elle le développe.
Elle fait premièrement allusion
(dans le premier paragraphe) à l’évolution du physique et au renouvellement périodique des éléments du corps d’un individu mortel durant sa vie : c’est par la
mort de ses vieilles cellules et leur remplacement par de nouvelles que son corps peut continuer à fonctionner et qu’il continue à vivre.
« Et cela n’est pas vrai seulement
de son corps, mais aussi de son âme », qui est aussi évolutive que le corps puisque personne n’est jamais égal à lui-même durant ne serait-ce qu’un instant
prolongé de sa vie (« dispositions, caractères, opinions, désirs, plaisirs, chagrins, craintes, rien de tout cela n’est jamais le même dans chacun de nous ; il en
est qui naissent, il en est qui meurent »).
Diotime approfondit encore sa théorie en l’appliquant à la vie intellectuelle de l’individu (« Mais il y a plus étrange
encore ») : en effet, non seulement les centres d’intérêts intellectuels de l’homme (« les sciences ») se modifient et se
remplacent au cours de sa vie, mais ses connaissances subissent aussi le même sort ; Diotime justifie cela par le fait que nous soyons obligés, pour nous
maintenir à un certain seuil intellectuellement (le dicton populaire « qui n’avance pas recule » exprime bien cette idée... ), d’étudier
toute notre vie afin de remplacer les connaissances oubliées (cause de notre régression) par d’autres, nouvelles. Ainsi, dans ce domaine également, le
même phénomène de renouvellement est observable.
Ces trois exemples ne vont pas seulement servir de simple illustration de la théorie de remplacement des éléments anciens par d’autres nouveaux chez
toute nature mortelle dans le but de perpétuer son existence (rôle de l’amour), auquel cas elle ne les aurait pas développés de cette façon ; Diotime va s’en
servir fondamentalement pour problématiser la notion de l’identité d’un individu, et montrer que la mort de l’individu s’inscrit, à une échelle
plus grande, dans le même phénomène explicité précédemment. C’est en faisant un parallélisme entre ces deux situations, c’est à dire en
développant et problématisant l’un des deux cas (celui de l’individu à l’échelle de sa vie) qu’elle conclura que son raisonnement est de même manière
applicable à l’autre, puisqu’elle a établi qu’ils appartenaient au même système (la nature mortelle) et obéissaient aux mêmes lois (éléments
périssables qui se reproduisent et se sacrifient pour la survie de leur progéniture, permettant la perpétuation d’un élément plus global dans
lequel ils s’inscrivent, l’espèce pour l’individu, ...).
Ainsi, Diotime pose la question suivante : qu’est ce que rester le même « de l’enfance à la vieillesse » quand tout dans notre corps,
notre âme et notre intelligence a changé ? En effet, puisque, au bout d’une certaine période, aucun aspect de notre personne n’est plus composé des
mêmes éléments, pourquoi nous considérons nous toujours comme le même individu qu’autrefois ? (voir premier paragraphe).
En fait, il est faux de dire que chaque être mortel reste, à l’image de l’être divin, exactement le même ; cela lui est effectivement impossible vu que, pour
se conserver et se perpétuer le plus longtemps possible, il est obligé de remplacer ce qui vieillit en lui par des éléments nouveaux, qui ressemblent
aux anciens (« qui ressemble à ce qu’il était lui-même »). Pourtant cet être, bien qu’évolutif, garde toujours en lui une certaine
unité, du moins sur une durée limitée, due au fait que, justement, les éléments morts sont remplacés par d’autres qui s’en rapprochent le plus
possible ; les éléments disparus perdent leur identité, puisque morts, mais l’ensemble de ces éléments forme non seulement la vie mais aussi l’identité (les
caractéristiques) d’un autre plus grand, les globalisant. Ainsi leur renouvellement modifie, à long terme, l’identité de leur structure, sans
pour autant la bouleverser brusquement. Notons que ces modifications dues à la substitution de vieux éléments par d’autres non identiques sont, à long
terme, bénéfiques et même indispensables à la survie de la structure car elles lui permettent de s’adapter aux exigences de son environnement, évolutif.
Diotime conclut que ce renouvellement continuel des éléments constituant une structure est le seul moyen de perpétuer l’existence de cette structure
(« C'est ainsi que tout être mortel se conserve ») ; l’idée conventionnelle d’identité que nous nous faisons de notre personne propre et
de celle d’autrui nous apparaît alors comme incomplète, fausse et inadaptée à la réalité puisque généralement nous nous considérons comme un être
stable, autonome et fidèle à lui-même, à l’image du dieu immortel, et nous oublions de prendre en considération le système duquel nous sommes
dépendants, celui de la nature mortelle. Nous sommes effectivement totalement inclus dans celui-ci : nous ne sommes pas dispensés de la loi de la
procréation ; nous constituons, en notre personne, une structure dont l’identité est donnée par les divers et nombreux éléments inclus dans celle-ci, mais,
point souvent négligé par notre considération individualiste de notre vie, nous existons également, à une autre échelle, en tant qu’élément
appartenant à une structure plus générale, notre espèce, mortelle elle aussi et incluse dans un système écologique déterminé. Appartenant à celle-ci,
formant son identité, notre mort apparaît alors comme nécessaire à la survie de l’espèce qui, pour évoluer et se perpétuer, doit remplacer ses vieux
éléments par d’autres plus jeunes, combatifs, et mieux adaptés au monde actuel. L’amour (application de la loi de la procréation) et la mort (que l’on
a tort d’opposer à la vie) jouent donc un rôle fondamental dans la perpétuation de la vie.
« Voilà par quel moyen le mortel participe à l’immortalité, dans son corps
et dans tout le reste. » 
Platon traite dans ce passage le problème de la mort d’une manière originale ; ordinairement, la mort nous effraie énormément car nous l’appréhendons
comme une fin, sinon de notre existence, de notre vie sur Terre, dont l’amour est tellement enraciné dans le
cœur des hommes. En effet, nous avons toujours
connu notre état d’union de notre âme et de notre corps, et nous avons toujours été habitué à exister aux yeux d’autrui, à occuper une certaine
place dans une société : ce tout constitue notre identité, notre plus grand bien. C’est pourquoi l’idée de notre mort, marquant à nos yeux la perte de
cette identité, nous est angoissante, voire insupportable.
Cela parce que nous n’avons qu’une vision assez individualiste de notre existence, limitée à notre vie charnelle d’être mortel. Évidemment, si nous
considérons notre existence de façon si matérielle et si égocentrique, alors notre mort est effectivement la perte et la fin de soi. Mais si, au contraire,
nous élargissons notre pensée et essayons de comprendre le fonctionnement de toute nature mortelle, quelque échelle que ce soit, il nous apparaît
clairement que nous n’existons pas en tant que quelque chose d’unitaire et de donné, mais que nous sommes constitués d’éléments nombreux, formant la
structure de notre personne comme chaque individu semblable forme une espèce, et comme toutes les espèces, sur un modèle similaire, forment un écosystème.
Beaucoup de ces éléments nombreux qui constituent notre personne se reproduisent, meurent et sont remplacés par d’autres plus jeunes, chaque jour
pour assurer la survie du corps et de l’âme ; ainsi; une partie de
nous-mêmes meurt chaque jour et nous permet de cette façon d’évoluer, sans que cela ne
nous paraisse un drame, puisque les morts sont bien vite remplacés et que la machine continue de fonctionner. A vrai dire, nous ne nous en apercevons même
pas la plupart du temps, étant donné que nos cellules mortes sont substituées par leurs progénitures identiques, si bien que nous ne distinguons pas de
différences et que nos cellules nous semblent vivre tous le temps de notre vie, ce qui n’est pas tellement faux car, si l’on y réfléchit, les cellules
défuntes continuent d’exister en tant élément intégré dans une structure globale, y jouant un rôle précisément défini, au travers de leurs
progénitures-successeurs, en quelques sortes «excroissance » d’elles-mêmes.
L’être mortel étant attaché plus que tout à sa vie, il va naturellement désirer et chercher à obtenir l’immortalité avec ardeur. Celle-ci, bien
entendu, lui sera toujours refusée s’il se cantonne à une image restreinte de son identité, donc de son existence. Si, pourtant, il s’instruit et arrive
à percevoir la nature qui lui impose ses lois et son existence de manière moins terre à terre et moins centrée sur lui même, il comprendra que sa mort
est un événement banal et nécessaire car il est devenu trop vieux et nuisible à son espèce ; il apprendra peu à peu à l’accepter, comme étant
naturelle et utile parfois même pour sa personne, lorsqu’elle abrège ses vieux jours pénibles et douloureux ; il comprendra également qu’il peut,
dans la mesure de ses moyens, tendre vers l’immortalité, voire la jeunesse, sinon éternelle, durable, en vivant, par exemple, dans le souvenir et dans la
composition génétique, qui présente à fortiori de nombreux points communs avec la sienne, de ses descendants. Notre progéniture incarne notre
immortalité, et c’est pourquoi nous l’adorons - d’un amour purement égoïste - et nous nous sacrifions pour elle.
Ainsi Platon, en commençant à analyser le problème de la finalité de l’amour, en arrive tout naturellement et logiquement au problème de la mort et de la
recherche de la mortalité ; l’un et l’autre sont extrêmement liés, puisque tous deux servent à la même fin : perpétuer la vie. Par ce
rapprochement, il tente de montrer que la venue de la mort devrait nous sembler aussi normale, bénéfique à la vie et indigne d’effroi que celle d’Éros.
Bien entendu, à la manière dont tout être mortel se bat instinctivement pour la vie de sa progéniture qu’il surévalue dans un délire d’affection, on
ne peut nier que l’acte d’amour, visant la procréation, soit une tentative d’acquérir l’immortalité. Cette tentative se révèle-t-elle efficace pour
l’homme que l’on dit dépourvu d’instinct et qui, du moins, contrairement aux animaux, possède une capacité d’intelligence et de raisonnement qui fait de lui un être à part ?
En effet, les animaux se contentent de suivre leur instinct et leurs pulsions, sans réfléchir, si bien qu’ils ne doivent pas se rendre totalement compte,
sinon de leur existence et de leur identité en tant qu’individu mortel (puisqu’il ne comprennent pas les notions de passé et de futur), et des
conséquences qu’implique leur propre mort et celle de leur congénères. Une jument ayant perdu son poulain et se trouvant en face du cadavre de celui-ci ne
le reconnaîtra pas et continuera à le chercher quelques temps avant de l’oublier très vite ; les animaux d’ailleurs n’éprouvent souvent qu’un attachement
éphémère pour leurs congénères. En fait, ils attachent plus d’importance, pour beaucoup d’entre eux, au rang et à la fonction qu’occupe l’individu
dans une société formée par des êtres d’une même espèce, c’est à dire que leur notion d’identité, limitée à des réflexes instinctifs de survie,
consiste surtout en une place occupée par l’élément d’un groupe, lui-même tenant un grade défini dans un écosystème. Si l’un d’entre eux
vient à mourir, sa place sera prise par un autre, tout continuera de fonctionner comme avant ; et l’on retrouve ici un exemple d’application des
paroles de Diotime. L’animal recherchera ainsi, sans connaître cependant l’angoisse de sa fin, l’immortalité, non pas de lui-même, en tant qu’individu, mais
de son espèce, par instinct. L’ amour est ici l’application de cet instinct de survie.
Il en est autrement pour les hommes, qui perçoivent et réfléchissent plus qu’il ne suivent un instinct (ils peuvent, par exemple, choisir se se reproduire quand
bon leur semble, et même de ne pas se reproduire du tout, contrairement aux animaux, captifs de leurs hormones ) et ont conscience un tant soit peu du temps
qui passe et de ce qu’ils sont ; l’ être humain a conscience du rôle minime et furtif qu’il va probablement jouer dans l’univers gigantesque
mais, paradoxalement, ferme les yeux sur ce point et considère son existence (et celle ses proches) comme relevant de la plus haute importance, ce qui
paraît normal puisqu’il a toujours connu cet état d’union entre sa matière charnelle et son âme et qu’il a toujours eu conscience d’être
reconnu au sein d’une société, dans laquelle il a longtemps (sinon toujours) cru occuper la place centrale ; la possibilité de ne plus exister en tant que
corps doué de conscience et de n’être plus et plus rien dans le souvenir de cette société, dans laquelle il se croyait si intégré et si indispensable,
apparaît à son orgueil comme scandaleuse et inenvisageable. L’homme, par ses facultés intellectuelles, se considère naturellement avant tout comme un
individu original, tenant à sa place dans une société bâtie autour de sa personne. C’est pourquoi il passe sa vie, la plupart du temps, à dénigrer la
mort, en cherchant vainement l’immortalité.
L’acceptation de cette mort, interdit effrayant, n’est donc pas naturelle à l’humain, qui travaillera parfois durant pratiquement toute sa vie à l’évacuation
de l’angoisse de sa non-existence. Certains philosophes (Épicure, Lucrèce) évacuent ce problème sous prétexte qu’il ne nous concernerait pas et
tentent de rassurer en affirmant que la mort n’est aucunement douloureuse, d’autres, en s’appuyant sur les religions, prônent l’immortalité de l’âme, thèse
rassurante, et n’envisagent pas la mort comme un plongeon dans le néant, d’autres encore, dénigrent la vie... Que de moyens de contourner le problème !
Platon, quand à lui, tente d’apaiser nos craintes en s’attaquant au fondement de celles-ci : si nous avons tellement peur de mourir, c’est parce
que nous avons ne vision de notre vie trop individualiste, égocentrique. En faisant l’effort de s’intéresser au fonctionnement du cycle de la vie et à
ses véritables fonction et place dans la hiérarchie de la nature, l’homme comprendrait l’utilité de la mort et se résoudrait à mourir le moment venu,
ayant, comme consolation, conscience de son rôle minime mais indispensable dans l’histoire de son espèce et du bienfait de sa mort. A défaut d’instinct, l’homme
doit faire l’effort de rechercher et de comprendre le monde afin d’en déduire, d’après la douloureuse mais bénéfique vérité, son rôle réel
et de le suivre sagement et sereinement.
Il comprendra également ainsi que sa vie ne se limite pas à sa présence concrète sur Terre, mais qu’il lui est possible d’être immortel par la
reproduction, ou bien encore en laissant une forte impression dans sa société, par des actions bénéfiques à son progrès intellectuel ou politique ; même
mort, il continuera de cette manière d’occuper et de contrôler l’humanité.

Ainsi, Platon insiste sur notre identité en tant qu’élément d’une espèce et dédramatise notre mort en affirmant qu’elle est naturelle et que nous
continuons à vivre à travers notre espèce, tout en valorisant le rôle individuel de chacun par la thèse, plus efficace selon lui que l’amour, de l’acquisition
de l’immortalité - qui continue d’être importante à ses yeux... Pourquoi donc ? Une angoisse persisterait-elle ? - par la célébrité.
Il est
en effet nécessaire à l’homme, pour son équilibre, celui de sa société et de son espèce, de continuer à se considérer comme un être individuel et
original, même s’il a conscience de l’exagération de l’importance qu’il peut donner à la vie de sa personne, car dans une civilisation
« déshumanisée » où, à l’exemple de la société animale, l’on ne percevrait l’individu que comme élément d’un groupe et où l’amour n’aurait
d’autre rôle que l’engendrement, le respect de la vie tomberait dans un autre extrême, c’est à dire qu’il deviendrait pratiquement nul, excepté
pour les « hommes- piliers » de cette société. D’autre part les êtres humains, qui ne possèdent pas exactement l’instinct de survie
de leur espèce, risqueraient de s’autodétruire - et ils en ont les moyens - avec des schémas de pensée pareils : cette thèse dangereuse de
dévalorisation du statut de l’individu peut être exploitée, grâce à l’ignorance et au fanatisme, par des dirigeants fous ou peu scrupuleux.
Voilà pourquoi il est nous est nécessaire, même si la compréhension du fonctionnement de la nature mortelle nous aide à atténuer une angoisse
envahissante, d’éprouver toujours une peur de la mort et un désir d’immortalité, car c’est ainsi que, en tenant beaucoup à notre propre vie, nous apprenons à
respecter celle des autres.
(Elise G.)
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