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français 1924, 1998
première lecture conseillée : chapitre I (Apathie dans la théorie) des "Rudiments païens"
SA VIE
Jean-François Lyotard naît le 10
août 1924 à Versailles. Après des études en Sorbonne, il obtient l'agrégation en 1950 et enseigne la philosophie dans le secondaire pendant dix
ans, notamment pendant deux ans à Constantine, en Algérie. Il passe une douzaine d'année de travail militant dans le groupe marxiste non orthodoxe "Socialisme
ou barbarie", et publie treize articles dans la revue du même nom sous le pseudonyme de François Laborde. Il milite ensuite pendant deux ans dans un autre
groupe, "Pouvoir ouvrier". Chercheur au C.N.R.S., puis maître de conférences à Nanterre, il participe au "Mouvement du 22 mars" lors des
événements de 1968. Docteur ès lettres en 1971, avec pour thèse "Discours, Figure", il enseigne à Vincennes (qui sera transférée à
Saint-Denis), en compagnie de Gilles Deleuze et Michel Foucault. Il fonde en 1984 avec Jacques Derrida le "Collège International de Philosophie". Il est
nommé professeur de théorie critique à l'Université d'Irvine en Californie, et professeur de français et de philosophie à l'Université d'Atlanta. Il meurt le 21 avril 1998
des suites d'une leucémie.
SON ŒUVRE
Œuvres principales
: "La phénoménologie" (1954), "La guerre des Algériens"
(écrits 1956-1963, édité en 1989), "Discours,
figure" (1971), "Dérive à partir de Marx et
Freud" (1973), "Des dispositifs pulsionnels" (1973), "Economie
libidinale" (1974), "Toil" (1975), "Instructions païennes"
1977), "Récits tremblants" (1977), "Rudiments païens" (1977),
"Les transformateurs Duchamp" (1977), "Discours, figure" (1978),
"La condition postmoderne" (1979), "Le mur du Pacifique" (1979),
"Le différend" (1983), "Tombeau de l'intellectuel et autres papiers "
(1984), "L'enthousiasme" (1986), "Le postmoderne expliqué aux
enfants" (1986), "Heidegger et "les juifs"" (1988), "L'inhumain"
(1988), "Pérégrinations" (1990), "Leçons sur l'analytique du
sublime" (1991), "Lectures d'enfance" (1991), "Moralités
postmodernes" (1993), "Un trait d'union" (1994), "Signé Malraux" (1996).
INTRODUCTION A SA PHILOSOPHIE
1. Le différend
Notre époque fait l'apologie de la communication, sans trop d'ailleurs s'attarder sur le sens de la notion. On
tient pour assuré que la généralisation de la communication assurerait, par sa seule vertu, le bon fonctionnement de la communauté. On fait comme si un rapport
était nécessairement un échange, et comme si le langage était nécessairement un bon moyen de communication et de circulation des informations. Cette attitude
mythique empêche de comprendre ce qu'est vraiment un conflit. Car dans les conflits réels, juridiques, économiques ou politiques, une situation
fréquente est que l'un des deux partenaires impose à l'autre son propre langage comme langue prétendument commune, ce qui empêche l'autre de pouvoir formuler
son vrai problème, sa véritable revendication. C'est cela qui constitue ce que Lyotard appelle le "différend". Par exemple dans un procès, il va falloir
parler le langage du droit et des juges, même si l'on a le sentiment que cela ne permet pas du tout de faire comprendre sa véritable histoire. On parle parfois
de malentendu, pour laisser entendre qu'il s'agit seulement d'une équivoque passagère, qu'une bonne communication devrait pouvoir dissiper. Mais si l'on prend au sérieux les véritables
conflits, on prend conscience qu'ils démentent cette conception lénifiante de l'échange. Ils montrent plutôt que la grande difficulté du langage, mais aussi
sa plus haute fonction, est de parvenir à forger une formulation adéquate de ce qu'on n'avait encore jamais su dire jusque là. On n'est plus alors dans le
mythe de la "communication", mais dans l'émergence d'un nouveau sens qui vient bousculer l'ordre bien établi d'un discours antérieur qui avait su officialiser
son pouvoir. Dans ces conditions, l'idée même d'un langage commun dans lequel les gens de bonne foi pourraient s'entendre est une fiction contradictoire et dangereuse.
2. Discours et figure
Dans une enquête policière, celui
qui a un alibi trop bien ficelé passe pour suspect. Psychologiquement, celui qui donne de lui-même une description trop claire et nette a quelque chose à cacher,
et probablement à se cacher. D'une manière générale, le discours bien ordonné a peut être autant pour but de dire quelque chose que d'occulter autre chose. Dire
quelque chose, c'est toujours taire autre chose. Tout discours est un mensonge par omission, et même pire, un mensonge par dénégation. Un discours se
crispe d'autant plus sur sa cohérence qu'il craint que s'entende malgré lui ce qu'il veut taire (tout menteur, même amateur sait cela...). Ce qu'il y a de plus
révélateur dans un discours, ce sont ses silences, ses hésitations, ses contradictions, ses ratés. La construction d'un espace cohérent, dit Lyotard,
signifie toujours refoulement de quelque chose. Et quand il y a refoulement, il y a toujours risque, selon l'expression freudienne, de retour du refoulé. Nul
n'est par exemple à l'abri d'un lapsus. Mais il y a ici une différence importante avec la lecture lacanienne de Freud. Ce qui vient bousculer le bel
ordre du discours n'est pas lui-même de l'ordre du discours. Il faut attacher une très grande importance à l'opposition freudienne entre processus secondaire
et processus primaire. Le processus primaire, qui est ce qu'on pourrait appeler paradoxalement la "logique" de l'inconscient, n'est précisément pas logique, et
reste indifférent à la contradiction, à la temporalité, à la réalité, à la notion de limite. Ce qui se dit est du secondaire, ce qui vient bousculer
est du primaire. Le psychanalyste sera attentif à ce qui vient bousculer. Il lui faut un mode paradoxal d'attention, que Freud appelle l'attention flottante.
Car à travers ce que dit le patient, se fait un certain travail, mais ce travail ne se dit pas, il est ce qui vient bousculer ce qui se dit, et c'est
cela que Lyotard nomme figure. La vérité se tient bien dans le discours, mais elle n'est pas elle-même un discours, elle est ce qui y travaille. La
présence latente de la figure est ce qui donne le sens, c'est à ce niveau là qu'il se passe quelque chose. Cette opposition entre le discours et la figure
est notamment pertinente pour distinguer une fausse conception de l'art, comme beau discours bien ordonné, de l'œuvre véritable qui tire sa valeur de la
puissance de la figure perturbatrice.
3. La terreur théorique
Toute histoire est mensongère, car
ce qui arrive n'est jamais une histoire. L'histoire, c'est une mise en forme, avec un point de départ et une fin qu'on a choisis, avec tout ce qu'on a décidé
d'en exclure et qui cependant était bien présent dans la réalité, avec le choix d'une perspective, etc. Et surtout, elle étale des mots, du langage, en
prétendant avec cela rendre compte, recouvrir, ce qui n'était pas de l'ordre du langage. A défaut de pouvoir "représenter" quelque affaire qui aurait réellement eu lieu
telle quelle, elle peut cependant être habitée d'un sens qui y travaille, et c'est même là tout son intérêt. On peut parler de vérité d'un roman, non parce
qu'il raconterait une "histoire vraie", il n'y en a pas de telles, mais par le fait qu'il s'y exprime quelque chose, qu'il s'y fait un travail. Le "petit
chaperon rouge" n'est pas une "histoire vraie", c'est même une histoire assez stupide par ce qu'elle raconte explicitement, ça ne l'empêche pas d'exprimer
avec force un fantasme. Mais ni un roman, ni un conte pour enfants n'affichent la prétention de dire explicitement "la vérité". Or il existe des genres littéraires, par exemple
la thèse philosophique, qui ne se contentent pas d'être des genres littéraires, mais prétendent en plus dire "la vérité", pourquoi pas même "être la vérité".
Dans la lignée de la critique nietzschéenne, Lyotard s'interroge sur le sens de cette prétention extravagante à "dire la vérité". Il y a là une volonté de
pouvoir, une volonté de faire taire les autres discours. Il est probable que ce désir "terroriste" est ancré dans l'usage même du langage. Il faut comprendre
l'aspect profondément nuisible de cette terreur théorique, source d'une mauvaise interprétation du rapport de l'homme au monde qu'il habite, mais
surtout cause de tant de violence entre les hommes. Il faudrait reprendre cette vieille affaire d'une manière plus légère, avec plus d'apathie, et
remettre la prétention à la vérité, et spécialement la prétention philosophique, à sa juste valeur, celle d'une affaire de style.
4. L'enthousiasme : art et politique
Repartant d'une lecture de Kant, de
la Critique de la faculté de juger pour la notion de sublime et des différents opuscules sur l'histoire et la politique, Lyotard s'interroge sur la
notion problématique de sens de l'histoire. A l'opposé de l'ambition hégélienne, il nous faut admettre qu'il n'est plus possible de parler de l'histoire d'une
seule manière. Il y a en fait des "milliards de petites phrases", qu'on peut certes regrouper en un certain nombre de genres, mais chacun d'entre eux
obéit à des préoccupations et à des règles différentes. Plutôt que de se lancer dans l'entreprise, caractéristique de l'idéologie, qui consiste à en dégager de
force un sens d'ensemble, la tâche critique serait plutôt d'entreprendre un travail de distinction des genres. L'idée d'un sens d'ensemble ne peut guère
être trouvée du côté des actions ou des intentions des acteurs, mais plutôt dans l'audience rencontrée par les grands événements. Le sens de l'histoire ne
peut être trouvé que dans la manière dont ses spectateurs l'appréhendent. Selon Lyotard, c'est l'analyse que fait Kant quand il vante l'enthousiasme
suscité partout dans le monde par la révolution française.
5. Le post-modernisme
La pensée "moderne" possède deux
traits majeurs : elle conçoit la vérité comme un discours qui peut appréhender globalement le monde, elle croit en un progrès inéluctable et sur le long
terme irréversible, dû au travail de la raison. Nous ne pouvons plus vraiment parvenir à croire en ces deux fondements de la modernité. D'une part, «ce
qui menace le travail de penser (ou d’écrire) n’est pas qu’il reste épisodique, c’est qu’il feigne d’être complet». Il nous faut renoncer aux
grands systèmes qui veulent appréhender le monde dans sa totalité. Ils sont toujours inutiles, fallacieux et dangereux, quel qu'en soit le contenu. Un
discours qui se veut totalisant est un discours totalitaire. D'autre part, il nous faut bien prendre acte, après Auschwitz, de la faillite des grands
récits de l’émancipation. La grande course sans fin du développement n'est plus crédible, pas plus que le grand consensus autour d'une vérité
autoproclamée universelle. Prenant acte que nous sommes entrés dans une ère nouvelle de la pensée, Lyotard reprend à son compte
le terme de postmodernité.
CITATIONS
1. " Je crois qu'il est temps de m'interrompre... Le moment est venu d'interrompre la terreur théorique. C'est une
très grosse affaire que nous allons avoir sur les bras pour un long moment. Le désir du vrai qui alimente chez tous le terrorisme est inscrit dans notre usage le plus incontrôlé du langage, au
point que tout discours paraît déployer naturellement sa prétention à dire le vrai, par une sorte de vulgarité irrémédiable. Or le moment est venu de porter remède
à cette vulgarité d'introduire dans le discours idéologique ou philosophique le même raffinement la même force de légèreté qui se donne cours dans les oeuvres de
peinture, de musique, de cinéma dit expérimental, évidemment aussi dans celles des sciences. Il n'est nullement question d'inventer une ou des théories
nouvelles non plus que des interprétations ; ce qui nous fait défaut est une diablerie ou une apathie telle que le genre théorique lui-même subisse des subversions dont sa
prétention ne se relève pas ; qu'il redevienne bonnement un genre et soit débouté de la position de maîtrise ou de domination qu'il occupe au moins depuis Platon; que le vrai
devienne une affaire de style." (Rudiments païens)
2. "Le plaignant porte sa plainte devant le tribunal, le prévenu argumente de façon à montrer l'inanité de
l'accusation. Il y a litige. J'aimerais appeler différend le cas où le plaignant est dépouillé des moyens d'argumenter et devient de ce fait une victime (...) .
Un cas de différend entre deux parties a lieu quand le « règlement » du conflit qui les oppose se fait dans l'idiome de l'une d'elles alors que le tort dont
l'autre souffre ne se signifie pas dans cet idiome. Par exemple, les contrats et les accords entre partenaires économiques n'empêchent pas, au contraire ils
supposent, que le travailleur ou son représentant a dû et devra parler de son travail comme si celui-ci était une cession temporaire d'une marchandise dont il
serait propriétaire. (...) Le différend est l'état instable et l'instant du langage où quelque chose qui doit pouvoir être mis en phrases ne peut pas l'être encore. Cet état
comporte le silence qui est une phrase négative, mais il en appelle aussi à des phrases possibles en principe. Ce que l'on nomme ordinairement le sentiment
signale cet état. « On ne trouve pas ses mots », etc. Il faut beaucoup chercher pour trouver les nouvelles règles de formation et d'enchaînement de phrases
capables d'exprimer le différend que trahit le sentiment si l'on ne veut pas que ce différend soit aussitôt étouffé en un litige, et que l'alerte donnée par le
sentiment ait été inutile. C'est l'enjeu d'une littérature, d'une philosophie, peut-être d'une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes.
Dans le différend, quelque chose « demande » à être mis en phrases, et souffre du tort de ne pouvoir l'être à l'instant. Alors, les humains qui croyaient se
servir du langage comme d'un instrument de communication apprennent par ce sentiment de peine qui accompagne le silence (et de plaisir qui accompagne
l'invention d'un nouvel idiome), qu'ils sont requis par le langage, et cela non pas pour accroître à leur bénéfice la quantité des informations communicables
dans les idiomes existants, mais pour reconnaître que ce qu'il y a à phraser excède ce qu'ils peuvent phraser présentement, et qu'il leur faut permettre
l'institution d'idiomes qui n'existent pas encore." (Le Différend)
3. "Je serais tenté de répondre à la question « pourquoi cela plaît-il ? » en disant que, maintenant,
ce qui nous plaît, c'est ce qui nous déconcerte, et en ce sens on est vraiment dans ce que Freud appelait « la pulsion de mort ». C'est la dimension de
l'autre, de l'altération, qui nous intéresse. Il y a un déplacement continuel et c'est ce déplacement en tant que tel qui nous intéresse, le fait d'être
déconcerté, d'être pris à contre-pied, et justement de sortir de l'écriture... et puis, un ailleurs entrevu... oui, c'est l'absence de lieu. Pontalis disait
qu'il y a une utopie freudienne au sens fort du mot utopie. C'est-à-dire qu'il y a un non-lieu. Eh bien, ce qui nous plaît, cela nous déconcerte parce que ça
nous indique un non-lieu." (Entretien avec Brigitte Devisnes, 1970)
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